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m'engouer de M. Venture, qui
avait de l'éducation, des talents, de l'esprit, de l'usage du monde, et
qui pouvait passer pour un aimable débauché. C'est aussi ce qui m'arriva,
et ce qui serait arrivé, je pense, à tout autre jeune homme à ma place,
d'autant plus facilement encore qu'il aurait eu un meilleur tact pour
sentir le mérite, et un meilleur goût pour s'y attacher; car Venture en
avait, sans contredit, et il en avait surtout un bien rare à son âge,
celui de n'être point pressé de montrer son acquis. Il est vrai qu'il se
vantait de beaucoup de choses qu'il ne savait point; mais pour celles
qu'il savait et qui étaient en assez grand nombre, il n'en disait rien: il
attendait l'occasion de les montrer; il s'en prévalait alors sans
empressement, et cela faisait le plus grand effet. Comme il s'arrêtait
après chaque chose sans parler du reste, on ne savait plus quand il aurait
tout montré. Badin, folâtre, inépuisable, séduisant dans la conversation,
souriant toujours et ne riant jamais, il disait du ton le plus élégant les
choses les plus grossières, et les faisait passer. Les femmes même les
plus modestes s'étonnaient de ce qu'elles enduraient de lui. Elles avaient
beau sentir qu'il fallait se fâcher, elles n'en avaient pas la force. Il
ne lui fallait que des filles perdues, et je ne crois pas qu'il fût fait
pour avoir des bonnes fortunes, mais il était fait pour mettre un agrément
infini dans la société des gens qui en avaient. Il était difficile qu'avec
tant de |
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talents agréables, dans un
pays où l'on s'y connaît et où on les aime, il restât borné longtemps à la
sphère des musiciens. |
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M. Le Maître avait les goûts
de son art; il aimait le vin. A table cependant il était sobre, mais en
travaillant dans son cabinet il fallait qu'il bût. Sa servante le savait
si bien que, sitôt qu'il préparait son papier pour composer, et qu'il
prenait son violoncelle, son pot et son verre arrivaient l'instant
d'après, et le pot se renouvelait de temps à autre. Sans jamais être
absolument ivre, il était presque toujours pris de vin; et en vérité
c'était dommage, car c'était un garçon essentiellement bon, et si gai que
Maman ne l'appelait que petit chat. Malheureusement il aimait son
talent, travaillait beaucoup, et buvait de même. Cela prit sur sa santé et
enfin sur son humeur: il était quelquefois ombrageux et facile à offenser.
Incapable de grossièreté, incapable de manquer à qui que ce fût, il n'a
jamais dit une mauvaise parole, même à un de ses enfants de choeur; mais
il ne fallait pas non plus lui manquer, et cela était juste. Le mal était
qu'ayant peu d'esprit, il ne discernait pas les tons et les caractères, et
prenait souvent la mouche sur rien. |
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les prêtres qui ont des
laïques à leurs gages les traitent d'ordinaire avec assez de hauteur.
C'est ainsi que les chanoines traitaient souvent le pauvre Le Maître. Le
chantre surtout, appelé M. l'abbé de Vidonne, qui du reste était un très
galant homme, mais trop plein de sa noblesse, n'avait pas toujours pour
lui les égards que méritaient ses talents; et l'autre n'endurait pas
volontiers ces dédains. Cette année ils eurent, durant la semaine sainte,
un démêlé plus vif qu'à l'ordinaire dans un dîner de règle que l'évêque
donnait aux chanoines, et où Le Maître était toujours invité. Le chantre
lui fit quelque passe-droit, et lui dit quelque parole dure que celui-ci
ne put digérer; il prit sur-le-champ la résolution de s'enfuir la nuit
suivante, et rien ne put l'en faire démordre, quoique Mme de Warens, à qui
il alla faire ses adieux, n'épargnât rien pour l'apaiser. Il ne put
renoncer au plaisir de se venger de ses tyrans, en les laissant dans
l'embarras aux fêtes de Pâques, temps où l'on avait le plus grand besoin
de lui. Mais ce qui l'embarrassait lui-même était sa musique qu'il voulait
emporter ce qui n'était pas facile: elle formait une caisse assez grosse
et fort lourde, qui ne s'emportait pas sous le bras. |
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J'ose dire qu'elle le
devait. Le Maître s'était consacré, pour ainsi dire, à son service. Soit
en ce qui tenait à son art, soit en ce qui tenait à ses soins, il était
entièrement à ses ordres, et le coeur avec lequel il les suivait donnait à
sa complaisance un nouveau prix. Elle ne faisait donc que rendre à un ami,
dans une occasion essentielle, ce qu'il faisait pour elle en détail depuis
trois ou quatre ans; mais elle avait une âme qui, pour remplir de pareils
devoirs, n'avait pas besoin de songer que c'en étaient pour elle. Elle me
fit venir, m'ordonna de suivre M. Le Maître au moins jusqu'à Lyon, et de
m'attacher à lui aussi longtemps qu'il aurait besoin de moi. Elle m'a
depuis avoué que le désir de m'éloigner de Venture était entré pour
beaucoup dans cet arrangement. Elle consulta Claude Anet, son fidèle
domestique, pour le transport de la caisse. Il fut d'avis qu'au lieu de
prendre à Annecy une bête de somme, qui nous ferait infailliblement
découvrir, il fallait, quand il serait nuit, porter la caisse à bras
jusqu'à une certaine distance, et louer ensuite un âne dans un village
pour la transporter jusqu'à Seyssel, où, étant sur terres de France, nous
n'aurions plus rien à risquer. Cet avis fut suivi; nous partîmes le même
soir à sept heures; et Maman, sous prétexte de payer ma dépense, grossit
la petite bourse du pauvre petit chat d'un surcroît qui ne lui fut
pas inutile. Claude Anet, le jardinier et moi, portâmes la caisse comme
nous pûmes jusqu'au premier |
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village où un âne nous
relaya, et la même nuit nous nous rendîmes à Seyssel. |
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eût égayés durant toute la
route, si M. Le Maître, qui ne cessait de boire et de battre la campagne,
n'eût été attaqué deux ou trois fois d'une atteinte à laquelle il devenait
très sujet et qui ressemblait fort à l'épilepsie. Cela me jeta dans des
embarras qui m'effrayèrent, et dont je pensai bientôt à me tirer comme je
pourrais. |
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connaissances, entre autres
le P. Caton, cordelier, dont il sera parlé dans la suite, et l'abbé
Dortan, comte de Lyon. L'un et l'autre le reçurent bien; mais ils le
trahirent comme on verra tout à l'heure; son bonheur s'était épuisé chez
M. Reydelet. |
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à mon naturel. Cette époque
de ma jeunesse est celle dont j'ai l'idée la plus confuse. Rien presque ne
s'y est passé d'assez intéressant à mon coeur pour m'en retracer vivement
le souvenir, et il est difficile que dans tant d'allées et venues, dans
tant de déplacements successifs, je ne fasse pas quelques transpositions
de temps ou de lieu. J'écris absolument de mémoire, sans monuments, sans
matériaux qui puissent me la rappeler. Il y a des événements de ma vie qui
me sont aussi présents que s'ils venaient d'arriver; mais il y a des
lacunes et des vides que je ne peux remplir qu'à l'aide de récits aussi
confus que le souvenir qui m'en est resté. J'ai donc pu faire des erreurs
quelquefois, et j'en pourrai faire encore sur des bagatelles, jusqu'au
temps où j'ai de moi des renseignements plus sûrs; mais en ce qui importe
vraiment au sujet, je suis assuré d'être exact et fidèle, comme je
tâcherai toujours de l'être en tout: voilà sur quoi l'on peut compter.
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tendresse et la vérité de
mon attachement pour elle avaient déraciné de mon coeur tous les projets
imaginaires, toutes les folies de l'ambition. Je ne voyais plus d'autre
bonheur que celui de vivre auprès d'elle, et je ne faisais pas un pas sans
sentir que je m'éloignais de ce bonheur. J'y revins donc aussitôt que cela
me fut possible. Mon retour fut si prompt et mon esprit si distrait, que,
quoique je me rappelle avec tant de plaisir tous mes autres voyages, je
n'ai pas le moindre souvenir de celui-là; je ne m'en rappelle rien du
tout, sinon mon départ de Lyon et mon arrivée à Annecy. Qu'on juge surtout
si cette dernière époque a dû sortir de ma mémoire! En arrivant je ne
trouvai plus de Mme de Warens: elle était partie pour Paris. |
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grandes affaires fait qu'on
n'y est pas si désagréablement surveillé. Si cela est, il est bien
étonnant qu'à son retour on ne lui ait pas fait plus mauvais visage, et
qu'elle ait toujours joui de sa pension sans aucune interruption. Bien des
gens ont cru qu'elle avait été chargée de quelque commission secrète, soit
de la part de l'évêque, qui avait alors des affaires à la cour de France,
où il fut lui-même obligé d'aller, soit de la part de quelqu'un plus
puissant encore, qui sut lui ménager un heureux retour. Ce qu'il y a de
sûr, si cela est, est que l'ambassadrice n'était pas mal choisie, et que,
jeune et belle encore, elle avait tous les talents nécessaires pour se
bien tirer d'une négociation.
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