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leur tête en cette occasion?
Un moine, mais un moine homme de mérite, et même aimable, dont les
infortunes m'ont dans la suite bien vivement affecté, et dont la mémoire,
liée à celle de mes beaux jours, m'est encore chère. Il s'agit du P.
Caton, cordelier, qui conjointement avec le comte Dortan, avait fait
saisir à Lyon la musique du pauvre petit chat, ce qui n'est pas le
plus beau trait de sa vie. Il était bachelier de Sorbonne: il avait vécu
longtemps à Paris dans le plus grand monde et très faufilé surtout chez le
marquis d'Entremont, alors ambassadeur de Sardaigne. C'était un grand
homme, bien fait, le visage plein, les yeux à fleur de tête, des cheveux
noirs qui faisaient sans affectation le crochet à côté du front; l'air à
la fois noble, ouvert, modeste, se présentant simplement et bien; n'ayant
ni le maintien cafard ou effronté des moines, ni l'abord cavalier d'un
homme à la mode, quoiqu'il le fût, mais l'assurance d'un honnête homme
qui, sans rougir de sa robe, s'honore lui-même et se sent toujours à sa
place parmi les honnêtes gens. Quoique le P. Caton n'eût pas beaucoup
d'études pour un docteur, il en avait beaucoup pour un homme du monde; et
n'étant point pressé de montrer son acquis, il le plaçait si à propos,
qu'il en paraissait davantage. Ayant beaucoup vécu dans la société, il
s'était plus attaché aux talents agréables qu'à un solide savoir. Il avait
de l'esprit, faisait des vers, parlait bien, chantait mieux, avait la voix
belle, touchait l'orgue et le |
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clavecin. Il n'en fallait
pas tant pour être recherché; aussi l'était-il; mais cela lui fit si peu
négliger les soins de son état, qu'il parvint, malgré des concurrents très
jaloux, à être élu définiteur de sa province, ou, comme on dit, un des
grands colliers de l'ordre. |
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moines, jaloux ou plutôt
furieux de lui voir un mérite et une élégance de moeurs qui n'avait rien
de la crapule monastique, le prirent en haine, parce qu'il n'était pas
aussi haïssable qu'eux. Les chefs se liguèrent contre lui, et ameutèrent
les moinillons envieux de sa place, et qui n'osaient auparavant le
regarder. On lui fit mille affronts, on le destitua, on lui ôta sa
chambre, qu'il avait meublée avec goût, quoique avec simplicité, on le
relégua je ne sais où; enfin ces misérables l'accablèrent de tant
d'outrages, que son âme honnête et fière avec justice n'y put résister, et
après avoir fait les délices des sociétés les plus aimables, il mourut de
douleur sur un vil grabat, dans quelque fond de cellule ou de cachot,
regretté, pleuré de tous les honnêtes gens dont il fut connu, et qui ne
lui ont trouvé d'autre défaut que d'être moine. |
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progrès futurs aussi grands
que je me les figurais, c'était borner bien modestement mon ambition que
de me réduire pour la vie à l'état de musicien. Elle qui ne formait que
des projets magnifiques, et qui ne me prenait plus tout à fait au mot de
M. d'Aubonne, me voyait avec peine occupé sérieusement d'un talent qu'elle
trouvait si frivole, et me répétait souvent ce proverbe de province, un
peu moins juste à Paris, que qui bien chante et bien danse fait un
métier qui peu avance. Elle me voyait d'un autre côté entraîné par un
goût irrésistible; ma passion de musique devenait une fureur, et il était
à craindre que mon travail, se sentant de mes distractions, ne m'attirât
un congé qu'il valait beaucoup mieux prendre de moi-même. Je lui
représentais encore que cet emploi n'avait pas longtemps à durer, qu'il me
fallait un talent pour vivre, et qu'il était plus sûr d'achever d'acquérir
par la pratique celui auquel mon goût me portait, et qu'elle m'avait
choisi, que de me mettre à la merci des protections, ou de faire de
nouveaux essais qui pouvaient mal réussir, et me laisser, après avoir
passé l'âge d'apprendre, sans ressource pour gagner mon pain. Enfin
j'extorquai son consentement plus à force d'importunités et de caresses
que de raisons dont elle se contentât. Aussitôt je courus remercier
fièrement M. Coccelli, directeur général du cadastre, comme si j'avais
fait l'acte le plus héroïque, et je quittai volontairement mon emploi,
sans |
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sujet, sans raison, sans
prétexte, avec autant et plus de joie que je n'en avais eu à le prendre il
n'y avait pas deux ans. |
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d'aimables demoiselles bien
parées m'attendent, me reçoivent avec empressement; je ne vois que des
objets charmants, je ne sens que la rose et la fleur d'orange; on chante,
on cause, on rit, on s'amuse; je ne sors de là que pour aller ailleurs en
faire autant. On conviendra qu'à égalité dans les avantages il n'y avait
pas à balancer dans le choix. Aussi me trouvai-je si bien du mien, qu'il
ne m'est arrivé jamais de m'en repentir, et je ne m'en repens pas même en
ce moment, où je pèse au poids de la raison les actions de ma vie, et où
je suis délivré des motifs peu sensés qui m'ont entraîné. |
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Elle dévoue sa jeunesse à
l'état militaire, puis revient vieillir paisiblement chez soi. L'honneur
et la raison président à ce partage. Les femmes sont belles, et pourraient
se passer de l'être; elles ont tout ce qui peut faire valoir la beauté, et
même y suppléer. Il est singulier qu'appelé par mon état à voir beaucoup
de jeunes filles, je ne me rappelle pas d'en avoir vu à Chambéry une seule
qui ne fût pas charmante. On dira que j'étais disposé à les trouver
telles, et l'on peut avoir raison; mais je n'avais pas besoin d'y mettre
du mien pour cela. Je ne puis, en vérité, me rappeler sans plaisir le
souvenir de mes jeunes écolières. Que ne puis-je, en nommant ici les plus
aimables, les rappeler de même, et moi avec elles, à l'âge heureux où nous
étions lors des moments aussi doux qu'innocents que j'ai passés auprès
d'elles! La première fut Mlle de Mellarède, ma voisine, soeur de l'élève
de M. Gaime. C'était une brune très vive, mais d'une vivacité caressante,
pleine de grâces, et sans étourderie. Elle était un peu maigre, comme sont
la plupart des filles à son âge; mais ses yeux brillants, sa taille fine
et son air attirant n'avaient pas besoin d'embonpoint pour plaire. J'y
allais le matin, et elle était encore ordinairement en déshabillé, sans
autre coiffure que ses cheveux négligemment relevés, ornés de quelque
fleur qu'on mettait à mon arrivée, et qu'on ôtait à mon départ pour se
coiffer. Je ne crains rien tant dans le monde qu'une jolie personne
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en déshabillé; je la
redoutais cent fois moins parée. Mlle de Menthon chez qui j'allais
l'après-midi, l'était toujours, et me faisait une impression tout aussi
douce, mais différente. |
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prendre la peine de montrer
son esprit, et c'était une faveur qu'elle n'accordait pas à tout le monde.
Ce ne fut qu'après un mois ou deux de leçons et de négligence qu'elle
s'avisa de cet expédient pour me rendre plus assidu; car je n'ai jamais pu
prendre sur moi de l'être. Je me plaisais à mes leçons quand j'y étais,
mais je n'aimais pas être obligé de m'y rendre ni que l'heure me
commandât. En toute chose la gêne et l'assujettissement me sont
insupportables; ils me feraient prendre en haine le plaisir même. On dit
que chez les mahométans un homme passe au point du jour dans les rues pour
ordonner aux maris de rendre le devoir à leurs femmes. Je serais un
mauvais Turc à ces heures-là. |
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maître, elle faisait tout de
son mieux pour l'émoustiller; mais cela ne réussit point. Tandis que le
maître agaçait la fille, la mère agaçait le maître, et cela ne réussissait
pas beaucoup mieux. Mme Lard ajoutait à sa vivacité naturelle toute celle
que sa fille aurait dû avoir. C'était un petit minois éveillé, chiffonné,
marqué de petite vérole. Elle avait de petits yeux très ardents, et un peu
rouges, parce qu'elle y avait presque toujours mal. Tous les matins, quand
j'arrivais, je trouvais prêt mon café à la crème, et la mère ne manquait
jamais de m'accueillir par un baiser bien appliqué sur la bouche, et que
par curiosité j'aurais voulu rendre à la fille, pour voir comment elle
l'aurait pris. Au reste, tout cela se faisait si simplement et si fort
sans conséquence, que, quand M. Lard était là, les agaceries et les
baisers n'en allaient pas moins leur train. C'était une bonne pâte
d'homme, le vrai père de sa fille, et que sa femme ne trompait pas, parce
qu'il n'en était pas besoin. |
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sortir de chez elle que d'y
entrer. |
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connaître son caractère;
ayant très innocemment inspiré du goût à quelqu'un sur qui Mme de Menthon
avait des prétentions, elle resta chargée auprès d'elle du crime de cette
préférence, quoiqu'elle n'eût été ni recherchée ni acceptée; et Mme de
Menthon chercha depuis lors à jouer à sa rivale plusieurs tours, dont
aucun ne réussit. J'en rapporterai un des plus comiques, par manière
d'échantillon. Elles étaient ensemble à la campagne avec plusieurs
gentilshommes du voisinage, et entre autres l'aspirant en question. Mme de
Menthon dit un jour à un de ces messieurs que Mme de Warens n'était qu'une
précieuse, qu'elle n'avait point de goût, qu’elle se mettait mal, qu'elle
couvrait sa gorge comme une bourgeoise. Quant à ce dernier article, lui
dit l'homme, qui était un plaisant, elle a ses raisons, et je sais qu'elle
a un gros vilain rat empreint sur le sein, mais si ressemblant qu'on
dirait qu'il court. La haine ainsi que l'amour rend crédule. Mme de
Menthon résolut de tirer parti de cette découverte, et un jour que Maman
était au jeu avec l'ingrat favori de la dame, celle-ci prit son temps pour
passer derrière sa rivale, puis, renversant à demi sa chaise, elle
découvrit adroitement son mouchoir. Mais au lieu du gros rat, le monsieur
ne vit qu'un objet fort différent, qu'il n'était pas plus aisé d'oublier
que de voir, et cela ne fit pas le compte de la dame. |
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ne voulait que des gens
brillants autour d'elle. Cependant elle fit quelque attention à moi, non
pour ma figure, dont assurément elle ne se souciait point du tout, mais
pour l'esprit qu'on me supposait, et qui m'eût pu rendre utile à ses
goûts. Elle en avait un assez vif pour la satire. Elle aimait à faire des
chansons et des vers sur les gens qui lui déplaisaient. Si elle m’eût
trouvé assez de talent pour lui aider à tourner ses vers, et assez de
complaisance pour les écrire, entre elle et moi nous aurions bientôt mis
Chambéry sens dessus dessous. On serait remonté à la source de ces
libelles: Mme de Menthon se serait tirée d'affaire en me sacrifiant, et
j'aurais été enfermé le reste de mes jours peut-être, pour m'apprendre à
faire le Phébus avec les dames. |
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homme, et c'est ce qu'elle
fit, mais de la façon la plus singulière dont jamais femme se soit avisée
en pareille occasion. Je lui trouvai l'air plus grave, et le propos plus
moral qu'à son ordinaire. A la gaieté folâtre dont elle entremêlait
ordinairement ses instructions succéda tout à coup un ton toujours
soutenu, qui n'était ni familier, ni sévère, mais qui semblait préparer
une explication. Après avoir cherché vainement en moi-même la raison de ce
changement, je la lui demandai; c'était ce qu'elle attendait. Elle me
proposa une promenade au petit jardin pour le lendemain: nous y fûmes dès
le matin. Elle avait pris ses mesures pour qu'on nous laissât seuls toute
la journée; elle l'employa à me préparer aux bontés qu'elle voulait avoir
pour moi, non, comme une autre femme, par du manège et des agaceries; mais
par des entretiens pleins de sentiment et de raison, plus faits pour
m'instruire que pour me séduire, et qui parlaient plus à mon coeur qu'à
mes sens. Cependant, quelque excellents et utiles que fussent les discours
qu'elle me tint, et quoiqu'ils ne fussent rien moins que froids et
tristes, je n'y fis pas toute l'attention qu'ils méritaient, et je ne les
gravai pas dans ma mémoire comme j'aurais fait dans tout autre temps. Son
début, cet air de préparatif m'avait donné de l'inquiétude: tandis qu'elle
parlait, rêveur et distrait malgré moi, j'étais moins occupé de ce qu'elle
disait que de chercher à quoi elle en voulait venir, et sitôt que je l'eus
compris, |
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ce qui ne me fut pas facile,
la nouveauté de cette idée, qui depuis que je vivais auprès d'elle ne
m'était pas venue une seule fois dans l'esprit, m'occupant alors tout
entier, ne me laissa plus le maître de penser à ce qu'elle me disait. Je
ne pensais qu'à elle et je ne l'écoutais pas. |