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Livre 3 |
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quelque sorte contraint par
ses avances, quoique sachant qu'elle n'était pas scrupuleuse, et presque
assuré d'être pris au mot. |
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spectacle plus risible que
séducteur. Les plus sages feignirent de ne rien voir; d'autres se mirent à
rire; d'autres se crurent insultées et firent du bruit. Je me sauvai dans
ma retraite: j'y fus suivi. J'entendis une voix d'homme sur laquelle je
n'avais pas compté, et qui m'alarma. Je m'enfonçai dans les souterrains au
risque de m'y perdre: le bruit, les voix, la voix d'homme me suivaient
toujours. J'avais compté sur l'obscurité, je vis de la lumière. Je frémis,
je m'enfonçai davantage. Un mur m'arrêta, et, ne pouvant aller plus loin,
il fallut attendre là ma destinée. En un moment je fus atteint et saisi
par un grand homme portant une grande moustache, un grand chapeau, un
grand sabre, escorté de quatre ou cinq vieilles femmes armées chacune d'un
manche à balai, parmi lesquelles j'aperçus la petite coquine qui m'avait
décelé, et qui voulait sans doute me voir au visage. |
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aller, je pourrais peut-être
un jour reconnaître cette crâce. Contre toute attente, mon discours et mon
air firent effet: l'homme terrible en fut touché; et après une réprimande
assez courte, il me laissa doucement aller sans me questionner davantage.
A l'air dont la jeune et les vieilles me virent partir, je jugeai que
l'homme que j'avais tant craint m'était fort utile, et qu'avec elles
seules je n'en aurais pas été quitte à si bon marché. Je les entendis
murmurer je ne sais quoi dont je ne me souciais guère; car, pourvu que le
sabre et l'homme ne s'en mêlassent pas, j'étais bien sûr, leste et
vigoureux comme j'étais, de me délivrer bientôt et de leurs tricots et
d'elles. |
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aventure, sans avoir les
suites que j'en pouvais craindre, ne laissa pas de me rendre sage pour
longtemps. |
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bonheur et courir au plus
près du vent pour y parvenir; comment il n'y a point de vrai bonheur sans
sagesse, et comment la sagesse est de tous les états. Il amortit beaucoup
mon admiration pour la grandeur en me prouvant que ceux qui dominaient les
autres n'étaient ni plus sages ni plus heureux qu'eux. Il me dit une chose
qui m'est souvent revenue à la mémoire, c'est que si chaque homme pouvait
lire dans les coeurs de tous les autres, il y aurait plus de gens qui
voudraient descendre que de ceux qui voudraient monter. Cette réflexion,
dont la vérité frappe, et qui n'a rien d'outré, m'a été d'un grand usage
dans le cours de ma vie pour me faire tenir à ma place paisiblement. Il me
donna les premières vraies idées de l'honnête, que mon génie ampoulé
n'avait saisi que dans ses excès. Il me fit sentir que l'enthousiasme des
vertus sublimes était peu d'usage dans la société, qu'en s'élançant trop
haut on était sujet aux chutes; que la continuité des petits devoirs
toujours bien remplis ne demandait pas moins de force que les actions
héroïques; qu'on en tirait meilleur parti pour l'honneur et pour le
bonheur; et qu'il valait infiniment mieux avoir toujours l'estime des
hommes que quelquefois leur admiration. |
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l'honnête M. Gaime est, du
moins en grande partie, l'original du Vicaire savoyard. Seulement, la
prudence l'obligeant à parler avec plus de réserve, il s'expliqua moins
ouvertement sur certains points; mais au reste ses maximes, ses
sentiments, ses avis furent les mêmes, et, jusqu'au conseil de retourner
dans ma patrie, tout fut comme je l'ai rendu depuis au public. Ainsi, sans
m'étendre sur des entretiens dont chacun peut voir la substance, je dirai
que ses leçons, sages, mais d'abord sans effet, furent dans mon coeur un
germe de vertu et de religion qui ne s'y étouffa jamais, et qui
n'attendait, pour fructifier, que les soins d'une main plus chérie.
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pouvoir lui parler, je
m'étais ennuyé, je n'y allais plus: je crus qu'il m'avait oublié, ou qu'il
lui était resté de mauvaises impressions de moi. Je me trompais. Il avait
été témoin plus d'une fois du plaisir avec lequel je remplissais mon
devoir auprès de sa tante; il le lui avait même dit, et il m'en reparla
quand moi-même je n'y songeais plus. Il me reçut bien, me dit que, sans
m'amuser de promesses vagues, il avait cherché à me placer, qu'il avait
réussi, qu'il me mettait en chemin de devenir quelque chose, que c'était à
moi de faire le reste; que la maison où il me faisait entrer était
puissante et considérée, que je n'avais pas besoin d'autres protecteurs
pour m'avancer, et que quoique traité d'abord en simple domestique, comme
je venais de l'être, je pouvais être assuré que si l'on me jugeait par mes
sentiments et par ma conduite au-dessus de cet état, on était disposé à ne
m'y pas laisser. La fin de ce discours démentit cruellement les brillantes
espérances que le commencement m'avait données. Quoi! toujours laquais! me
dis-je en moi-même avec un dépit amer que la confiance effaça bientôt. Je
me sentais trop peu fait pour cette place pour craindre qu'on m'y laissât.
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de la Roque que j'avais une
physionomie agréable et qui promettait de l'esprit; qu'il lui paraissait
qu'en effet je n'en manquais pas, mais que ce n'était pas là tout, et
qu'il fallait voir le reste; puis, se tournant vers moi: "Mon enfant, me
dit-il, presque en toutes choses les commencements sont rudes; les vôtres
ne le seront pourtant pas beaucoup. Soyez sage et cherchez à plaire ici à
tout le monde; voilà, quant à présent, votre unique emploi: du reste, ayez
bon courage; on veut prendre soin de vous." Tout de suite il passa chez la
marquise de Breil, sa belle-fille, et me présenta à elle, puis à l'abbé de
Gouvon, son fils. Ce début me parut de bon augure. J'en savais assez déjà
pour juger qu'on ne fait pas tant de façon à la réception d'un laquais. En
effet, on ne me traita pas comme tel. J'eus la table de l'office; on ne me
donna point d'habit de livrée, et le comte de Favria, jeune étourdi,
m'ayant voulu faire monter derrière son carrosse, son grand-père défendit
que je montasse derrière aucun carrosse, et que je suivisse personne hors
de la maison. Cependant, je servais à table, et je faisais à peu près
au-dedans le service d'un laquais; mais je le faisais en quelque façon
librement, sans être attaché nommément à personne. Hors quelques lettres
qu'on me dictait, et des images que le comte de Favria me faisait
découper, j'étais presque le maître de tout mon temps dans la journée.
Cette épreuve dont je ne m'apercevais pas, était assurément très
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dangereuse; elle n'était pas
même fort humaine; car cette grande oisiveté pouvait me faire contracter
des vices que je n'aurais pas eus sans cela. |
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le temps de penser à moi.
Cependant jusque-là je m'étais peu relâché. Une chose me fit du bien et du
mal, en m'éloignant de toute dissipation extérieure, mais en me rendant un
peu plus distrait sur mes devoirs. |
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m'y voyait établi: hors de
là je me tenais vis-à-vis d'elle; je cherchais dans ses yeux ce qu'elle
allait demander, j'épiais le moment de changer son assiette. Que
n'aurais-je point fait pour qu'elle daignât m'ordonner quelque chose, me
regarder, me dire un seul mot! Mais point: j'avais la mortification d'être
nul pour elle; elle ne s'apercevait pas même que j'étais là. Cependant,
son frère, qui m'adressait quelquefois la parole à table, m'ayant dit je
ne sais quoi de peu obligeant, je lui fis une réponse si fine et si bien
tournée, qu'elle y fit attention, et jeta les yeux sur moi. Ce coup
d'oeil, qui fut court, ne laissa pas de me transporter. Le lendemain,
l'occasion se présenta d'en obtenir un second, et j'en profitai. On
donnait ce jour-là un grand dîner, où, pour la première fois, je vis avec
beaucoup d'étonnement le maître d'hôtel servir l'épée au côté et le
chapeau sur la tête. Par hasard on vint à parler de la devise de la maison
de Solar qui était sur la tapisserie avec les armoiries: Tel fiert qui
ne tue pas. Comme les Piémontais ne sont pas pour l'ordinaire
consommés dans la langue française, quelqu'un trouva dans cette devise une
faute d'orthographe, et dit qu'au mot fiert il ne fallait point de
t. |
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mot français qui ne venait
pas du nom ferus, fier, menaçant, mais du verbe ferit, il
frappe, il blesse; qu'ainsi la devise ne me paraissait pas dire: Tel
menace, mais tel frappe qui ne tue pas. |
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Ici finit le roman où l'on
remarquera, comme avec Mme Basile, et dans toute la suite de ma vie, que
je ne suis pas heureux dans la conclusion de mes amours. Je m'affectionnai
inutilement à l'antichambre de Mme de Breil: je n'obtins plus une seule
marque d'attention de la part de sa fille. Elle sortait et rentrait sans
me regarder, et moi, j'osais à peine jeter les yeux sur elle. J'étais même
si bête et si maladroit, qu'un jour qu’elle avait en passant laissé tomber
son gant, au lieu de m'élancer sur ce gant que j'aurais voulu couvrir de
baisers, je n'osai sortir de ma place, et je laissai ramasser le gant par
un gros butor de valet que j'aurais volontiers écrasé. Pour achever de
m'intimider, je m'aperçus que je n'avais pas le bonheur d'agréer à Mme de
Breil. Non seulement elle ne m'ordonnait rien, mais elle n'acceptait
jamais mon service; et deux fois, me trouvant dans son antichambre, elle
me demanda d'un ton fort sec si je n'avais rien à faire. Il fallut
renoncer à cette chère antichambre. J'en eus d'abord du regret, mais les
distractions vinrent à la traverse, et bientôt je n'y pensai plus.
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d'entrailles, et je réussis
mieux auprès de lui. Il me dit de m'attacher à l'abbé de Gouvon son fils,
qui m'avait pris en affection; que cette affection, si j'en profitais,
pouvait m'être utile, et me faire acquérir ce qui me manquait pour les
vues qu'on avait sur moi. Dès le lendemain matin je volai chez M. l'abbé.
Il ne me reçut point en domestique; il me fit asseoir au coin de son feu,
et, m'interrogeant avec la plus grande douceur, il vit bientôt que mon
éducation, commencée sur tant de choses, n'était achevée sur aucune.
Trouvant surtout que j'avais peu de latin, il entreprit de m'en enseigner
davantage. Nous convînmes que je me rendrais chez lui tous les matins, et
je commençai dès le lendemain. Ainsi, par une de ces bizarreries qu'on
trouvera souvent dans le cours de ma vie, en même temps au-dessus et
au-dessous de mon état, j'étais disciple et valet dans la même maison, et
dans ma servitude j'avais cependant un précepteur d'une naissance à ne
l'être que des enfants des rois. |