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voyage, en voulut parler à
l'évêque, elle trouva que c'était une affaire arrangée, et il lui remit à
l'instant l'argent destiné pour mon petit viatique. Elle n'osa insister
pour me faire rester: j'approchais d'un âge où une femme du sien ne
pouvait décemment vouloir retenir un jeune homme auprès d'elle. |
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courant à ma piste avec un
M. Rival, son ami, horloger comme lui, homme d'esprit, bel esprit même,
qui faisait des vers mieux que La Motte et parlait presque aussi bien que
lui; de plus, parfaitement honnête homme, mais dont la littérature
déplacée n'aboutit qu'à faire un de ses fils comédien. |
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souvenir. Mon père
vieillissait et n'avait aucun bien pour soutenir sa vieillesse. Nous
avions, mon frère et moi, quelque bien de ma mère, dont le revenu devait
appartenir à mon père durant notre éloignement. Cette idée ne s'offrait
pas à lui directement, et ne l'empêchait pas de faire son devoir; mais
elle agissait sourdement sans qu'il s'en aperçût lui-même, et ralentissait
quelquefois son zèle qu'il eût poussé plus loin sans cela. Voilà, je
crois, pourquoi, venu d'abord à Annecy sur mes traces, il ne me suivit pas
jusqu'à Chambéry, où il était moralement sûr de m'atteindre. Voilà
pourquoi encore l'étant allé voir souvent depuis ma fuite, je reçus
toujours de lui des caresses de père, mais sans grands efforts pour me
retenir. |
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Cette maxime fortement
imprimée au fond de mon coeur, et mise en pratique, quoiqu'un peu tard,
dans toute ma conduite, est une de celles qui m'ont donné l'air le plus
bizarre et le plus fou dans le public, et surtout parmi mes connaissances.
On ma imputé de vouloir être original et faire autrement que les autres.
En vérité, je ne songeais guère à faire ni comme les autres ni autrement
qu’eux. Je désirais sincèrement de faire ce qui était bien. Je me dérobais
de toute ma force à des situations qui me donnassent un intérêt contraire
à l'intérêt d'un autre homme, et par conséquent un désir secret, quoique
involontaire, du mal de cet homme-là. |
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écrits; mais le public, qui
est frivole, ne l'y a pas su remarquer. Si je survis assez à cette
entreprise consommée pour en reprendre une autre, je me propose de donner
dans la suite de l'Emile un exemple si charmant et si frappant de
cette même maxime, que mon lecteur soit forcé d'y faire attention. Mais
c'est assez de réflexions pour un voyageur; il est temps de reprendre ma
route. |
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racoleur ses capucinades,
ressemblait à l'ermite Pierre prêchant la croisade le sabre au côté.
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faisait rêver
délicieusement. Nulle crainte, nul doute sur mon sort ne troublait ces
rêveries. M'envoyer à Turin, c'était, selon moi s'engager à m'y faire
vivre, à m'y placer convenablement. Je n'avais plus de souci sur moi-même;
d'autres s'étaient chargés de ce soin. Ainsi je marchais légèrement,
allégé de ce poids; les jeunes désirs, l'espoir enchanteur, les brillants
projets remplissaient mon âme. Tous les objets que je voyais me semblaient
les garants de ma prochaine félicité. Dans les maisons j'imaginais des
festins rustiques; dans les prés, de folâtres jeux; le long des eaux, les
bains, des promenades, la pêche; sur les arbres, des fruits délicieux;
sous leur ombre, de voluptueux tête-à-tête; sur les montagnes, des cuves
de lait et de crème, une oisiveté charmante, la paix, la simplicité, le
plaisir d'aller sans savoir où. Enfin rien ne frappait mes yeux sans
porter à mon coeur quelque attrait de jouissance. La grandeur, la variété,
la beauté réelle du spectacle rendaient cet attrait digne de la raison; la
vanité même y mêlait sa pointe. Si jeune, aller en Italie, avoir déjà vu
tant de pays, suivre Annibal à travers les monts, me paraissait une gloire
au-dessus de mon âge. Joignez à tout cela des stations fréquentes et
bonnes, un grand appétit et de quoi le contenter; car en vérité ce n'était
pas la peine de m'en faire faute, et sur le dîner de M. Sabran le mien ne
paraissait pas. |
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vie, d'intervalle plus
parfaitement exempt de soucis et de peine que celui des sept ou huit jours
que nous mîmes à ce voyage; car le pas de Mme Sabran, sur lequel il
fallait régler le nôtre, n'en fit qu'une longue promenade. Ce souvenir m'a
laissé le goût le plus vif pour tout ce qui s'y rapporte, surtout pour les
montagnes et pour les voyages pédestres. Je n'ai voyagé à pied que dans
mes beaux jours, et toujours avec délices. Bientôt les devoirs, les
affaires, un bagage à porter m'ont forcé de faire le monsieur et de
prendre des voitures; les soucis rongeants, les embarras, la gêne y sont
montés avec moi, et dès lors, au lieu qu'auparavant dans mes voyages, je
ne sentais que le plaisir d'aller, je n'ai plus senti que le besoin
d'arriver. J'ai cherché longtemps, à Paris, deux camarades du même goût
que moi qui voulussent consacrer chacun cinquante louis de sa bourse et un
an de son temps à faire ensemble, à pied, le tour de l'Italie, sans autre
équipage qu'un garçon qui portât avec nous un sac de nuit. Beaucoup de
gens se sont présentés, enchantés de ce projet en apparence, mais au fond
le prenant tous pour un pur château en Espagne, dont on cause en
conversation sans vouloir l'exécuter en effet. Je me souviens que, parlant
avec passion de ce projet avec Diderot et Grimm, je leur en donnai enfin
la fantaisie. Je crus une fois l'affaire faite; mais le tout se réduisit à
vouloir faire un voyage par écrit, dans lequel Grimm ne trouvait rien de
si |
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plaisant que de faire faire
à Diderot beaucoup d'impiétés, et de me faire fourrer à l'Inquisition à sa
place. |
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ruban glacé d'argent que Mme
de Warens m'avait donné pour ma petite épée, et que je regrettai plus que
tout le reste; l'épée même eût resté dans leurs mains si je m'étais moins
obstiné. Ils m'avaient fidèlement défrayé dans la route, mais ils ne
m'avaient rien laissé. J'arrive à Turin sans habits, sans argent, sans
linge, et laissant très exactement à mon seul mérite tout l'honneur de la
fortune que j'allais faire. |
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et l'Italie, embrassant le
christianisme et se faisant baptiser partout où le produit en valait la
peine. On ouvrit une autre porte de fer qui partageait en deux un grand
balcon régnant sur la cour. Par cette porte entrèrent nos soeurs les
catéchumènes, qui comme moi s'allaient régénérer, non par le baptême, mais
par une solennelle abjuration. C'étaient bien les plus grandes salopes et
les plus vilaines coureuses qui jamais aient empuanti le bercail du
Seigneur. Une seule me parut jolie et assez intéressante. Elle était à peu
près de mon âge, peut-être un an ou deux de plus. Elle avait des yeux
fripons qui rencontraient quelquefois les miens. Cela m'inspira quelque
désir de faire connaissance avec elle; mais, pendant près de deux mois
qu’elle demeura encore dans cette maison, où elle était depuis trois, il
me fut absolument impossible de l'accoster, tant elle était recommandée à
notre vieille geôlière, et obsédée par le saint missionnaire, qui
travaillait à sa conversion avec plus de zèle que de diligence. Il fallait
qu'elle fût extrêmement stupide, quoiqu'elle n'en eût pas l'air, car
jamais instruction ne fut plus longue. Le saint homme ne la trouvait
toujours point en état d'abjurer. Mais elle s'ennuya de sa clôture, et dit
qu'elle voulait sortir, chrétienne ou non. Il fallut la prendre au mot,
tandis qu'elle consentait encore à l'être, de peur qu'elle ne se mutinât
et qu'elle ne le voulût plus. |
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La petite communauté fut
assemblée en l'honneur du nouveau venu. On nous fit une courte
exhortation; à moi, pour m'engager à répondre à la grâce que Dieu me
faisait; aux autres, pour les inviter à m'accorder leurs prières et à
m'édifier par leurs exemples. Après quoi, nos vierges étant rentrées dans
leur clôture, j'eus le temps de m'étonner tout à mon aise de celle où je
me trouvais. |
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bien qu'homme d'Eglise et
prédicateur, était croyant en dedans et faisait presque aussi bien qu'il
disait. Sa soeur et lui cultivèrent, par des instructions douces et
judicieuses, les principes de piété qu'ils trouvèrent dans mon coeur. Ces
dignes gens employèrent pour cela des moyens si vrais, si discrets, si
raisonnables, que, loin de m'ennuyer au sermon, je n'en sortais jamais
sans être intérieurement touché et sans faire des résolutions de bien
vivre, auxquelles je manquais rarement en y pensant. Chez ma tante Bernard
la dévotion m'ennuyait un peu plus, parce qu'elle en faisait un métier.
Chez mon maître je n'y pensais plus guère, sans pourtant penser
différemment. |
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enfants de religion si l'on
voulait qu'un jour ils en eussent, et qu'ils étaient incapables de
connaître Dieu, même à notre manière, j'ai tiré mon sentiment de mes
observations, non de ma propre expérience: je savais qu'elle ne concluait
rien pour les autres. Trouvez des J.-J. Rousseau à six ans, et parlez-leur
de Dieu à sept, je vous réponds que vous ne courez aucun risque. |
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la cloche de la messe ou de
vêpres me rappelait un déjeuner, un goûter, du beurre frais, des fruits,
du laitage. Le bon dîner de M. de Pontverre avait produit encore un grand
effet. Ainsi je m'étais aisément étourdi sur tout cela. N'envisageant le
papisme que par ses liaisons avec les amusements et la gourmandise, je
m'étais apprivoisé sans peine avec l'idée d'y vivre; mais celle d'y entrer
solennellement ne s'était présentée à moi qu'en fuyant, et dans un avenir
éloigné. Dans ce moment il n'y eut plus moyen de prendre le change: je vis
avec l'horreur la plus vive l'espèce d'engagement que j'avais pris et sa
suite inévitable. Les futurs néophytes que j'avais autour de moi n'étaient
pas propres à soutenir mon courage par leur exemple, et je ne pus me
dissimuler que la sainte oeuvre que j'allais faire n'était au fond que
l'action d'un bandit. Tout jeune encore, je sentis que, quelque religion
qui fût la vraie, j'allais vendre la mienne, et que, quand même je
choisirais bien, j'allais au fond de mon coeur mentir au Saint-Esprit et
mériter le mépris des hommes. Plus j'y pensais, plus je m'indignais contre
moi-même; et je gémissais du sort qui m'avait amené là, comme si ce sort
n'eût pas été mon ouvrage. Il y eut des moments où ces réflexions
devinrent si fortes, que si j'avais un instant trouvé la porte ouverte, je
me serais certainement évadé; mais il ne me fut pas possible, et cette
résolution ne tint pas non plus bien fortement. |