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tout, un aqueduc! un
aqueduc! |
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occasion renaisse jamais
pour moi. Cependant je n'en ai pas perdu le désir avec l'espérance, et je
suis presque sûr que si jamais, retournant dans ces lieux chéris, j'y
retrouvais mon cher noyer encore en être, je l'arroserais de mes pleurs.
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tentés de fréquenter les
polissons de notre âge, nous ne prîmes aucune des habitudes libertines que
l'oisiveté nous pouvait inspirer. J'ai même tort de nous supposer oisifs,
car de la vie nous ne le fûmes moins, et ce qu'il y avait d'heureux était
que tous les amusements dont nous nous passionnions successivement nous
tenaient ensemble occupés dans la maison sans que nous fussions même
tentés de descendre à la rue. Nous faisions des cages, des flûtes, des
volants, des tambours, des maisons, des équiffles, des arbalètes.
Nous gâtions les outils de mon bon vieux grand-père pour faire des montres
à son imitation. Nous avions surtout un goût de préférence pour
barbouiller du papier, dessiner, laver, enluminer, faire un dégât de
couleurs. Il vint à Genève un charlatan italien, appelé
Gamba-Corta; nous allâmes le voir une fois, et puis nous n'y
voulûmes plus aller: mais il avait des marionnettes, et nous nous mîmes à
faire des marionnettes; ses marionnettes jouaient des manières de
comédies, et nous fîmes des comédies pour les nôtres. Faute de pratique,
nous contrefaisions du gosier la voix de Polichinelle, pour jouer ces
charmantes comédies que nos pauvres bons parents avaient la patience de
voir et d'entendre. Mais mon oncle Bernard ayant un jour lu dans la
famille un très beau sermon de sa façon, nous quittâmes les comédies, et
nous nous mîmes à composer des sermons. Ces détails ne sont pas fort
intéressants, je l'avoue; mais ils montrent à quel |
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point il fallait que notre
première éducation eût été bien dirigée, pour que, maîtres presque de
notre temps et de nous dans un âge si tendre, nous fussions si peu tentés
d'en abuser. Nous avions si peu besoin de nous faire des camarades que
nous en négligions même l'occasion. Quand nous allions nous promener, nous
regardions en passant leurs jeux sans convoitise, sans songer même à y
prendre part. L'amitié remplissait si bien nos coeurs, qu'il nous
suffisait d'être ensemble pour que les plus simples goûts fissent nos
délices. |
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n'osions plus sortir qu'aux
heures où l'on était en classe, de peur d'être hués et suivis par les
écoliers. |
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deux à la fois; car, par
exemple, au moment dont je parle, tandis que je m'emparais de Mlle de
Vulson si publiquement et si tyranniquement que je ne pouvais souffrir
qu'aucun homme approchât d'elle, j'avais avec une petite Mlle Goton des
tête-à-tête assez courts, mais assez vifs, dans lesquels elle daignait
faire la maîtresse d'école, et c'était tout; mais ce tout, qui en effet
était tout pour moi, me paraissait le bonheur suprême, et, sentant déjà le
prix du mystère, quoique je n'en susse user qu'en enfant, je rendais à
Mlle de Vulson, qui ne s'en doutait guère, le soin qu'elle prenait de
m'employer à cacher d'autres amours. Mais à mon grand regret mon secret
fut découvert, ou moins bien gardé de la part de ma petite maîtresse
d'école que de la mienne, car on ne tarda pas à nous séparer, et quelque
temps après, de retour à Genève, j'entendis, en passant à Coutance, de
petites filles me crier à demi-voix: Goton tic tac Rousseau.
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avec moi les plus grandes
privautés, sans jamais m'en permettre aucune avec elle; elle me traitait
exactement en enfant: ce qui me fait croire, ou qu'elle avait déjà cessé
de l'être, ou qu'au contraire elle l'était encore assez elle-même pour ne
voir qu'un jeu dans le péril auquel elle s'exposait. |
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pensais, elle me manquait;
présent, ses caresses m'étaient douces au coeur, non aux sens. J'étais
impunément familier avec elle; mon imagination ne me demandait que ce
qu'elle m'accordait; cependant je n'aurais pu supporter de lui en voir
faire autant à d'autres. Je l'aimais en frère, mais j'en étais jaloux en
amant. |
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elles ne laissèrent pas
d'avoir aussi leur catastrophe, après avoir un peu plus longtemps duré.
Les fins de tout cela devaient toujours avoir l'air un peu romanesque, et
donner prise aux exclamations. Quoique mon commerce avec Mlle de Vulson
fût moins vif, il était plus attachant peut-être. Nos séparations ne se
faisaient jamais sans larmes, et il est singulier dans quel vide accablant
je me sentais plongé après l'avoir quittée. Je ne pouvais parler que
d'elle, ni penser qu'à elle: mes regrets étaient vrais et vifs; mais je
crois qu'au fond ces héroïques regrets n'étaient pas tous pour elle, et
que, sans que je m'en aperçusse, les amusements dont elle était le centre
y avaient leur bonne part. Pour tempérer les douleurs de l'absence, nous
nous écrivions des lettres d'un pathétique à faire fendre les rochers.
Enfin j'eus la gloire qu'elle n'y put plus tenir, et qu'elle vint me voir
à Genève. Pour le coup, la tête acheva de me tourner; je fus ivre et fou
les deux jours qu'elle y resta. Quand elle partit, je voulais me jeter
dans l'eau après elle, et je fis longtemps retentir l'air de mes cris.
Huit jours après, elle m'envoya des bonbons et des gants; ce qui m'eût
paru fort galant, si je n'eusse appris en même temps qu'elle était mariée,
et que ce voyage, dont il lui avait plu de me faire honneur, était pour
acheter ses habits de noces. Je ne décrirai pas ma fureur; elle se
conçoit. Je jurai dans mon noble courroux de ne plus revoir la perfide,
n'imaginant pas pour |
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elle de plus terrible
punition. Elle n'en mourut pas cependant; car vingt ans après, étant allé
voir mon père, et me promenant avec lui sur le lac, je demandai qui
étaient des dames que je voyais dans un bateau peu loin du nôtre "Comment!
me dit mon père en souriant, le coeur ne te le dit-il pas? ce sont tes
anciennes amours; C'est Mme Cristin, c'est Mlle de Vulson." Je tressaillis
à ce nom presque oublié; mais je dis aux bateliers de changer de route, ne
jugeant pas, quoique j'eusse assez beau jeu pour prendre ma revanche, que
ce fût la peine d'être parjure, et de renouveler une querelle de vingt ans
avec une femme de quarante. |
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cesse mon engourdissement,
ma bêtise, me répétant tous les jours que mon oncle l'avait assuré que
je savais, que je savais, tandis que dans le vrai je ne savais rien;
qu'il lui avait promis un joli garçon, et qu’il ne lui avait donné qu'un
âne. Enfin je fus renvoyé du greffe ignominieusement pour mon ineptie, et
il fut prononcé par les clercs de M. Masseron que je n'étais bon qu'à
mener la lime. |
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même la moindre idée. Il
faut que, malgré l'éducation la plus honnête, j'eusse un grand penchant à
dégénérer; car cela se fit très rapidement, sans la moindre peine, et
jamais César si précoce ne devint si promptement Laridon. |
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des changements que
produisit en moi cette époque. Naturellement timide et honteux, je n’eus
jamais plus d'éloignement pour aucun défaut que pour l'effronterie. Mais
j'avais joui d'une liberté honnête, qui seulement s'était restreinte
jusque-là par degrés, et s'évanouit enfin tout à fait. J'étais hardi chez
mon père, libre chez M. Lambercier, discret chez mon oncle; je devins
craintif chez mon maître, et dès lors je fus un enfant perdu. Accoutumé à
une égalité parfaite avec mes supérieurs dans la manière de vivre, à ne
pas connaître un plaisir qui ne fût à ma portée, à ne pas voir un mets
dont je n'eusse ma part, à n'avoir pas un désir que je ne témoignasse, à
mettre enfin tous les mouvements de mon coeur sur mes lèvres: qu'on juge
de ce que je dus devenir dans une maison où je n'osais pas ouvrir la
bouche, où il fallait sortir de table au tiers du repas, et de la chambre
aussitôt que je n'y avais rien à faire, où, sans cesse enchaîné à mon
travail, je ne voyais qu'objets de jouissances pour d'autres et de
privations pour moi seul; où l'image de la liberté du maître et des
compagnons augmentait le poids de mon assujettissement; où, dans les
disputes sur ce que je savais le mieux, je n'osais ouvrir la bouche; où
tout enfin ce que je voyais devenait pour mon coeur un objet de
convoitise, uniquement parce que j'étais privé de tout. Adieu l'aisance,
la gaieté, les mots heureux qui jadis souvent dans mes fautes m'avaient
fait échapper au |
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châtiment. Je ne puis me
rappeler sans rire qu'un soir, chez mon père, étant condamné pour quelque
espièglerie à m'aller coucher sans souper, et passant par la cuisine avec
mon triste morceau de pain, je vis et flairai le rôti tournant à la
broche. On était autour du feu; il fallut en passant saluer tout le monde.
Quand la ronde fut faite, lorgnant du coin de l'oeil ce rôti qui avait si
bonne mine et qui sentait si bon, je ne pus m'abstenir de lui faire aussi
la révérence, et de lui dire d'un ton piteux: Adieu, rôti. Cette
saillie de naïveté parut si plaisante, qu'on me fit rester à souper.
Peut-être eût-elle eu le même bonheur chez mon maître, mais il est sûr
qu'elle ne m'y serait pas venue, ou que je n'aurais osé m'y livrer.
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demeuré plus d'un an chez
mon maître sans pouvoir me résoudre à rien prendre, pas même des choses à
manger. Mon premier vol fut une affaire de complaisance; mais il ouvrit la
porte à d'autres qui n'avaient pas une si louable fin. |