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amitié. Il lui procura à
Paris d'autres connaissances qui lui furent utiles, et par lesquelles il
parvint à avoir la fourniture des sels du Valais, qui lui valait vingt
mille livres de rente. Sa fortune, assez belle, se borna là du côté des
hommes; mais du côté des femmes la presse y était: il eut à choisir, et
fit ce qu'il voulut. Ce qu'il eut de plus rare et de plus honorable pour
lui fut qu'ayant des liaisons dans tous les états, il fut partout chéri,
recherché de tout le monde, sans jamais être envié ni haï de personne, et
je crois qu'il est mort sans avoir eu de sa vie un seul ennemi. Heureux
homme! Il venait tous les ans aux bains d'Aix, où se rassemble la bonne
compagnie des pays voisins. Lié avec toute la noblesse de Savoie, il
venait d'Aix à Chambéry voir le comte de Bellegarde, et son père le
marquis d'Entremont, chez qui Maman fit et me fit faire connaissance avec
lui. Cette connaissance, qui semblait devoir n'aboutir à rien, et fut
nombre d'années interrompue, se renouvela dans l'occasion que je dirai et
devint un véritable attachement. C'est assez pour m'autoriser à parler
d'un ami avec qui j'ai été si étroitement lié; mais, quand je ne prendrais
aucun intérêt personnel à sa mémoire, c'était un homme si aimable et si
heureusement né, que, pour l'honneur de l'espèce humaine, je la croirais
toujours bonne à conserver. Cet homme si charmant avait pourtant ses
défauts, ainsi que, les autres, comme on pourra voir ci-après; mais s'il
ne les eût pas |
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eus, peut-être eût-il été
moins aimable. Pour le rendre intéressant autant qu'il pouvait l'être, il
fallait qu'on eût quelque chose à lui pardonner. |
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sincèrement le malheur qui
semblait le poursuivre, et qu'on voit si souvent être l'apanage des grands
talents. Le prince de Prusse avait été peu heureux dans sa jeunesse, et
Voltaire semblait fait pour ne l'être jamais. L'intérêt que nous prenions
l'un à l'autre s'étendait à tout ce qui s'y rapportait. Rien de tout ce
qu'écrivait Voltaire ne nous échappait. Le goût que je pris à ces lectures
m'inspira le désir d'apprendre à écrire avec élégance, et de tâcher
d'imiter le beau coloris de cet auteur, dont j'étais enchanté. Quelque
temps après parurent ses Lettres philosophiques. Quoiqu'elles ne
soient assurément pas son meilleur ouvrage, ce fut celui qui m'attira le
plus vers l'étude, et ce goût naissant ne s'éteignit plus depuis ce
temps-là. |
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conjuré, et toujours
inutilement. Je m'étais jeté à ses pieds, je lui avais fortement
représenté la catastrophe qui la menaçait, je l'avais vivement exhortée à
réformer sa dépense, à commencer par moi, à souffrir plutôt un peu tandis
qu'elle était encore jeune que, multipliant toujours ses dettes et ses
créanciers, de s'exposer sur ses vieux jours à leurs vexations et à la
misère. Sensible à la sincérité de mon zèle, elle s'attendrissait avec
moi, et me promettait les plus belles choses du monde. Un croquant
arrivait-il? A l'instant tout était oublié. Après mille épreuves de
l'inutilité de mes remontrances, que me restait-il à faire que de
détourner les yeux du mal que je ne pouvais prévenir? je m'éloignais de la
maison dont je ne pouvais garder la porte; je faisais de petits voyages à
Nyon, à Genève, à Lyon, qui, m'étourdissant sur ma peine secrète, en
augmentaient en même temps le sujet par ma dépense. Je puis jurer que j'en
aurais souffert tous les retranchements avec joie si Maman eût vraiment
profité de cette épargne; mais certain que ce que je me refusais passait à
des fripons, j'abusais de sa facilité pour partager avec eux, et, comme le
chien qui revient de la boucherie, j'emportais mon lopin du morceau que je
n'avais pu sauver. |
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commissions à donner à
quelqu'un de sûr. Elle ne demandait qu'à m'envoyer, je ne demandais qu'à
aller; cela ne pouvait manquer de faire une vie assez ambulante. Ces
voyages me mirent à portée de faire quelques bonnes connaissances, qui
m'ont été dans la suite agréables ou utiles; entre autres, à Lyon, celle
de M. Perrichon, que je me reproche de n'avoir pas assez cultivé, vu les
bontés qu'il a eues pour moi; celle du bon Parisot, dont je parlerai dans
son temps; à Grenoble, celles de Mme Deybens et de Mme la présidente de
Bardonanche, femme de beaucoup d'esprit, et qui m'eût pris en amitié si
j'avais été à portée de la voir plus souvent; à Genève, celle de M. de la
Closure, résident de France, qui me parlait souvent de ma mère, dont,
malgré la mort et le temps son cœur n'avait pu se déprendre; celle des
deux Barrillot, dont le père, qui m'appelait son petit-fils, était d'une
société très aimable, et l'un des plus dignes hommes que j'aie jamais
connus. Durant les troubles de la République, ces deux citoyens se
jetèrent dans les deux partis contraires: le fils dans celui de la
bourgeoisie, le père dans celui des magistrats, et lorsqu'on prit les
armes en 1737, je vis, étant à Genève, le père et le fils sortir armés de
la même maison, l'un pour monter à l'hôtel de ville, l'autre pour se
rendre à son quartier, sûrs de se trouver deux heures après, l'un
vis-à-vis de l'autre, exposés à s'entr'égorger. Ce spectacle affreux me
fit une impression si vive que je |
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jurai de ne tremper jamais
dans aucune guerre civile, et de ne soutenir jamais au-dedans la liberté
par les armes, ni de ma personne, ni de mon aveu, si jamais je rentrais
dans mes droits de citoyen. Je me rends le témoignage d'avoir tenu ce
serment dans une occasion délicate, et l'on trouvera, du moins je le
pense, que cette modération fut de quelque prix. |
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Bernard, le ministre, et
entre autres les Oeuvres posthumes de Rohault, in-quarto, dont les
marges étaient pleines d'excellentes scholies qui me firent aimer les
mathématiques. Ce livre est resté parmi ceux de Mme de Warens; j'ai
toujours été fâché de ne l'avoir pas gardé. A ces livres je joignis cinq
ou six mémoires manuscrits, et un seul imprimé qui était du fameux Micheli
Ducret, homme d'un grand talent, savant éclairé, mais trop remuant, traité
bien cruellement par les magistrats de Genève, et mort dernièrement dans
la forteresse d'Arberg, où il était enfermé depuis [de] longues années
pour avoir, disait-on, trempé dans la conspiration de Berne. |
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été chargé d'y faire, et
j'emportai l'un et l'autre. J’avais fait ce voyage peu après ma sortie du
cadastre, et j'étais demeuré en quelque liaison avec l'avocat Coccelli,
qui en était le chef. Quelque temps après, le directeur de la Douane
s'avisa de me prier de lui tenir un enfant, et me donna Mme Coccelli pour
commère. Les honneurs me tournaient la tête; et, si fier d'appartenir de
si près à M. l'avocat, je tâchais de faire l'important pour me montrer
digne de cette gloire. |
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Heureusement, de tous les
futurs contingents, un des moins probables est qu'un jour le roi de
Sardaigne assiégera Genève. Mais comme il n'y a pas d'impossibilité à la
chose, j'aurai toujours à reprocher à ma sotte vanité d'avoir montré les
plus grands défauts de cette place à son plus ancien ennemi. |
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mais je n'y fus pas à temps;
elle me sauta au visage comme une bombe. J'avalai de l'orpiment, de la
chaux; j'en faillis mourir. Je restai aveugle plus de six semaines, et
j'appris ainsi à ne pas me mêler de physique expérimentale sans en savoir
les éléments. |
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il me fallait une maîtresse.
Je me la figurais à sa place; je me la créais de mille façons pour me
donner le change à moi-même. Si j'avais cru tenir Maman dans mes bras
quand je l'y tenais, mes étreintes n'auraient pas été moins vives, mais
tous mes désirs se seraient éteints, j'aurais sangloté de tendresse, mais
je n'aurais pas joui. Jouir! Ce sort est-il fait pour l'homme? Ah! si
jamais une seule fois dans ma vie j'avais goûté dans leur plénitude toutes
les délices de l'amour, je n'imagine pas que ma frêle existence y eût pu
suffire; je serais mort sur le fait. |
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courses continuelles, par
les compilations immenses que j'entassais, passant très souvent à copier,
les nuits entières. Et pourquoi m'arrêter aux choses permanentes, tandis
que toutes les folies qui passaient dans mon inconstante tête, les goûts
fugitifs d'un seul jour, un voyage, un concert, un souper, une promenade à
faire, un roman à lire, une comédie à voir, tout ce qui était le moins du
monde prémédité dans mes plaisirs ou dans mes affaires, devenait pour moi
tout autant de passions violentes qui, dans leur impétuosité ridicule, me
donnaient le plus vrai tourment? La lecture des malheurs imaginaires de
Cléveland, faite avec fureur et souvent interrompue, m'a fait faire, je
crois, plus de mauvais sang que les miens. |
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presque malgré moi, et après
avoir tant bien que mal appris la marche, mon progrès fut si rapide,
qu'avant la fin de la première séance je lui donnai la tour qu'il m'avait
donnée en commençant. Il ne m'en fallut pas davantage: me voilà forcené
des échecs. J'achète un échiquier; j'achète le calabrais; je m'enferme
dans ma chambre; j'y passe les jours et les nuits à vouloir apprendre par
coeur toutes les parties, à les fourrer dans ma tête bon gré mal gré, à
jouer seul sans relâche et sans fin. Après deux ou trois mois de ce beau
travail et d'efforts inimaginables, je vais au café, maigre, jaune et
presque hébété. Je m'essaie, je rejoue avec M. Bagueret: il me bat une
fois, deux fois, vingt fois; tant de combinaisons s'étaient brouillées
dans ma tête, et mon imagination s'était si bien amortie, que je ne voyais
plus qu'un nuage devant moi. Toutes les fois qu'avec le livre de Philidor
ou celui de Stamma j'ai voulu m'exercer à étudier des parties, la même
chose m'est arrivée, et, après m'être épuisé de fatigue, je me suis trouvé
plus faible qu'auparavant. Du reste, que j'aie abandonné les échecs, ou
qu'en jouant je me sois remis en haleine, je n'ai jamais avancé d'un cran
depuis cette première séance, et je me suis toujours retrouvé au même
point où j'étais en la finissant. Je m'exercerais des milliers de siècles,
que je finirais par pouvoir donner la tour à Bagueret, et rien de plus.
Voilà du temps bien employé! direz-vous. Et je n'y en ai pas employé peu.
Je ne |
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finis ce premier essai que
quand je n'eus plus la force de continuer. Quand j'allai me montrer
sortant de ma chambre, j'avais l'air d'un déterré, et, suivant le même
train, je n'aurais pas resté déterré longtemps. On conviendra qu'il est
difficile, et surtout dans l'ardeur de la jeunesse, qu'une pareille tête
laisse toujours le corps en santé. |
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j'avais sur son sort, je
serais mort, comme j'aurais pu m'endormir, et ces inquiétudes mêmes
avaient un objet affectueux et tendre qui en tempérait l'amertume. Je lui
disais: "Vous voilà dépositaire de tout mon être; faites en sorte qu'il
soit heureux." Deux ou trois fois, quand j'étais le plus mal, il m’arriva
de me lever dans la nuit, et de me traîner à sa chambre pour lui donner,
sur sa conduite, des conseils, j'ose dire pleins de justesse et de sens,
mais où l'intérêt que je prenais à son sort se marquait mieux que toute
autre chose. Comme si les pleurs étaient ma nourriture et mon remède, je
me fortifiais de ceux que je versais auprès d'elle, avec elle, assis sur
son lit, et tenant ses mains dans les miennes. Les heures coulaient dans
ces entretiens nocturnes, et je m'en retournais en meilleur état que je
n'étais venu; content et calme dans les promesses qu'elle m'avait faites,
dans les espérances qu'elle m'avait données, je m'endormais là-dessus avec
la paix du coeur et la résignation à la Providence. Plaise à Dieu qu'après
tant de sujets de haïr la vie, après tant d'orages qui ont agité la mienne
et qui ne m'en font plus qu'un fardeau, la mort qui doit la terminer me
soit aussi peu cruelle qu'elle me l'eût été dans ce moment-là. |