|
Livre 6 |
|
avec le soleil, et j'étais
heureux; je me promenais, et j'étais heureux; je voyais Maman, et j'étais
heureux; je la quittais, et j'étais heureux; je parcourais les bois, les
coteaux, j'errais dans les vallons, je lisais, j'étais oisif; je
travaillais au jardin, je cueillais les fruits, j'aidais au ménage, et le
bonheur me suivait partout: il n'était dans aucune chose assignable, il
était tout en moi-même, il ne pouvait me quitter un seul instant. |
|
fatiguer ses porteurs, elle
voulut descendre à peu près à moitié chemin pour faire le reste à pied. En
marchant elle vit quelque chose de bleu dans la haie, et me dit: "Voilà de
la pervenche encore en fleur." je n'avais jamais vu de la pervenche, je ne
me baissai pas pour l'examiner, et j'ai la vue trop courte pour distinguer
à terre les plantes de ma hauteur. Je jetai seulement en passant un coup
d'oeil sur celle-là, et près de trente ans se sont passés sans que j'aie
revu de la pervenche ou que j'y aie fait attention. En 1764, étant à
Cressier avec mon ami M. du Peyrou, nous montions une petite montagne au
sommet de laquelle il y a un joli salon qu'il appelle avec raison
Belle-Vue. Je commençais alors d'herboriser un peu. En montant et
regardant parmi les buissons, je pousse un cri de joie: "Ah! voilà de
la pervenche!" et c'en était en effet. Du Peyrou s'aperçut du
transport, mais il en ignorait la cause; il l'apprendra, je l'espère,
lorsqu'un jour il lira ceci. Le lecteur peut juger par l'impression d'un
si petit objet, de celle que m'ont faite tous ceux qui se rapportent à la
même époque. |
|
matins, en me levant,
j'allais à la fontaine avec un grand gobelet, et j'en buvais
successivement, en me promenant, la valeur de deux bouteilles. Je quittai
tout à fait le vin à mes repas. L'eau que je buvais était un peu crue et
difficile à passer, comme sont la plupart des eaux des montagnes. Bref, je
fis si bien, qu'en moins de deux mois je me détruisis totalement
l'estomac, que j'avais eu très bon jusqu'alors. Ne digérant plus, je
compris qu'il ne fallait plus espérer de guérir. Dans ce même temps il
m'arriva un accident aussi singulier par lui-même que par ses suites, qui
ne finiront qu'avec moi. |
|
j'avais auparavant, et me
rendit non tout à fait sourd, mais dur d'oreille comme je le suis depuis
ce temps-là. |
|
n'en souffrais pas: il
n'était accompagné d'aucune autre incommodité habituelle que de l'insomnie
durant les nuits, et en tout temps d'une courte haleine qui n'allait pas
jusqu'à l'asthme et ne se faisait sentir que quand je voulais courir ou
agir un peu fortement. |
|
bilieux, ne voient que
l'enfer, parce qu'ils voudraient damner tout le monde; les âmes aimantes
et douces n'y croient guère; et l'un des étonnements dont je ne reviens
point est de voir le bon Fénelon en parler dans son Télémaque comme
s'il y croyait tout de bon: mais j'espère qu'il mentait alors; car enfin,
quelque véridique qu'on soit, il faut bien mentir quelquefois quand on est
évêque. Maman ne mentait pas avec moi; et cette âme sans fiel, qui ne
pouvait imaginer un Dieu vindicatif et toujours courroucé, ne voyait que
clémence et miséricorde où les dévots ne voient que justice et punition.
Elle disait souvent qu'il n'y aurait point de justice en Dieu d'être juste
envers nous, parce que, ne nous ayant pas donné ce qu'il faut pour l'être,
ce serait redemander plus qu'il n'a donné. Ce qu'il y avait de bizarre
était que, sans croire à l'enfer, elle ne laissait pas de croire au
purgatoire. Cela venait de ce qu'elle ne savait que faire des âmes des
méchants, ne pouvant ni les damner ni les mettre avec les bons jusqu'à ce
qu'ils le fussent devenus, et il faut avouer qu'en effet, et dans ce monde
et dans l'autre, les méchants sont toujours bien embarrassants. |
|
il est sûr qu'elle le
prétendait de très bonne foi. Il lui semblait qu'on expliquait trop
littéralement et trop durement l'Ecriture. Tout ce qu'on y lit des
tourments éternels lui paraissait comminatoire ou figuré. La mort de
Jésus-Christ lui paraissait un exemple de charité vraiment divine pour
apprendre aux hommes à aimer Dieu et à s'aimer entre eux de même. En un
mot, fidèle à la religion qu'elle avait embrassée, elle en admettait
sincèrement toute la profession de foi; mais quand on venait à la
discussion de chaque article, il se trouvait qu'elle croyait tout
autrement que l'Eglise, toujours en s'y soumettant. Elle avait là-dessus
une simplicité de coeur, une franchise plus éloquente, que ses ergoteries,
et qui souvent embarrassait jusqu'à son confesseur, car elle ne lui
déguisait rien. "Je suis bonne catholique, lui disait-elle, je veux
toujours l'être; j'adopte de toutes les puissances de mon âme les
décisions de sainte mère Eglise. Je ne suis pas maîtresse de ma foi, mais
je le suis de ma volonté. Je la soumets sans réserve, et je veux tout
croire. Que me demandez-vous de plus?" |
|
elle aurait fait maigre
entre Dieu et elle, sans que la prudence eût eu besoin d'y entrer pour
rien. Mais toute cette morale était subordonnée aux principes de M. de
Tavel, ou plutôt elle prétendait n'y rien voir de contraire. Elle eût
couché tous les jours avec vingt hommes en repos de conscience, et sans
même en avoir plus de scrupule que de désir. Je sais que force dévotes ne
sont pas sur ce point plus scrupuleuses; mais la différence est qu'elles
sont séduites par leurs passions, et qu'elle ne l'était que par ses
sophismes. Dans les conversations les plus touchantes, et j'ose dire les
plus édifiantes, elle fût tombée sur ce point sans changer ni d'air ni de
ton, sans se croire en contradiction avec elle-même. Elle l'eût même
interrompue au besoin pour le fait, et puis l'eût reprise avec la même
sérénité qu'auparavant: tant elle était intimement persuadée que tout cela
n'était qu'une maxime de police sociale, dont toute personne sensée
pouvait faire l'interprétation, l'application, l'exception, selon l'esprit
de la chose, sans le moindre risque d'offenser Dieu. Quoique sur ce point
je ne fusse assurément pas de son avis, j'avoue que je n'osais le
combattre, honteux du rôle peu galant qu'il m'eût fallu faire pour cela.
J'aurais bien cherché d'établir la règle pour les autres, en tâchant de
m'en excepter; mais outre que son tempérament prévenait assez l'abus de
ses principes, je sais qu'elle n'était pas femme à prendre le |
|
change, et que réclamer
l'exception pour moi c'était la lui laisser pour tous ceux qu'il lui
plairait. Au reste, je compte ici par occasion cette inconséquence avec
les autres, quoiqu'elle ait eu toujours peu d'effet dans sa conduite, et
qu'alors elle n'en eût point du tout: mais j'ai promis d'exposer
fidèlement ses principes, et je veux tenir cet engagement. Je reviens à
moi. |
|
que le lait et tous les
remèdes pour conserver ma pauvre machine, et la rétablir même, autant que
cela se pouvait. |
|
les livres qui pouvaient
m'aider à le mieux entendre. Ceux qui mêlaient la dévotion aux sciences
m'étaient les plus convenables, tels étaient particulièrement ceux de
l'Oratoire et de Port-Royal. Je me mis à les lire, ou plutôt à les
dévorer. Il m'en tomba dans les mains un du P. Lamy, intitulé:
Entretiens sur les Sciences. C'était une espèce d'introduction à la
connaissance des livres qui en traitent. Je le lus et relus cent fois; je
résolus d'en faire mon guide. Enfin je me sentis entraîné peu à peu,
malgré mon état, ou plutôt par mon état, vers l'étude avec une force
irrésistible, et tout en regardant chaque jour comme le dernier de mes
jours, j’étudiais avec autant d'ardeur que si j'avais dû toujours vivre.
On disait que cela me faisait du mal; je crois, moi, que cela me fit du
bien, et non seulement à mon âme, mais à mon corps; car cette application
pour laquelle je me passionnais me devint si délicieuse, que, ne pensant
plus à mes maux, j'en étais beaucoup moins affecté. Il est pourtant vrai
que rien ne me procurait un soulagement réel; mais, n'ayant pas de
douleurs vives, je m'accoutumais à languir, à ne pas dormir, à penser au
lieu d'agir, et enfin à regarder le dépérissement successif et lent de ma
machine comme un progrès inévitable que la mort seule pouvait arrêter.
|
|
Salomon, convaincu que ses
drogues ne pouvaient me sauver, m'en épargna le déboire, et se contenta
d'amuser la douleur de ma pauvre Maman avec quelques-unes de ces
ordonnances indifférentes qui leurrent l'espoir du malade et maintiennent
le crédit du médecin. Je quittai l'étroit régime; je repris l'usage du vin
et tout le train de vie d'un homme en santé, selon la mesure de mes
forces, sobre sur toute chose, mais ne m'abstenant de rien. Je sortis
même, et recommençai d'aller voir mes connaissances, surtout M. de Conzié,
dont le commerce me plaisait fort. Enfin, soit qu'il me parût beau
d'apprendre jusqu'à ma dernière heure, soit qu'un reste d'espoir de vivre
se cachât au fond de mon coeur, l'attente de la mort, loin de ralentir mon
goût pour l'étude, semblait l'animer, et je me pressais d'amasser un peu
d'acquis pour l'autre monde, comme si j'avais cru n'y avoir que celui que
j’avais emporté. Je pris en affection la boutique d’un libraire appelé
Bouchard, où se rendaient quelques gens de lettres: et le printemps que
j'avais cru ne pas revoir étant proche, je m'assortis de quelques livres
pour les Charmettes, en cas que j'eusse le bonheur d'y retourner.
|
|
tôt aux Charmettes pour y
avoir les prémices du rossignol. Dès lors je ne crus plus mourir, et
réellement il est singulier que je n'ai jamais fait de grandes maladies à
la campagne. J'y ai beaucoup souffert, mais je n'y ai jamais été alité.
Souvent, j'ai dit, me sentant plus mal qu'à l'ordinaire: "Quand vous me
verrez prêt à mourir, portez-moi à l'ombre d'un chêne, je vous promets que
j'en reviendrai." |
|
ôter cette familiarité. J'ai
toujours pris un singulier plaisir à apprivoiser les animaux, surtout ceux
qui sont craintifs et sauvages. Il me paraissait charmant de leur inspirer
une confiance que je n'ai jamais trompée. Je voulais qu'ils m'aimassent en
liberté. |