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et aime encore mieux passer
pour un sot que d'être dupe de votre curiosité. Enfin c'est toujours un
mauvais moyen de lire dans le coeur des autres que d'affecter de cacher le
sien. |
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amie que d'une femme à ses
gages. Elle lui avait donné pour femme de chambre une nièce à elle appelée
Mlle Pontal, fine mouche, qui se donnait des airs de demoiselle suivante,
et aidait sa tante à obséder si bien leur maîtresse, qu'elle ne voyait que
par leurs yeux et n'agissait que par leurs mains. Je n'eus pas le bonheur
d'agréer à ces trois personnes: je leur obéissais, mais je ne les servais
pas; je n'imaginais pas qu'outre le service de notre commune maîtresse, je
dusse être encore le valet de ses valets. J'étais d'ailleurs une espèce de
personnage inquiétant pour eux. Ils voyaient bien que je n'étais pas à ma
place; ils craignaient que madame ne le vît aussi, et que ce qu'elle
ferait pour m'y mettre ne diminuât leurs portions: car ces sortes de gens,
trop avides pour être justes, regardent tous les legs qui sont pour
d'autres comme pris sur leur propre bien. Ils se réuinirent donc pour
m'écarter de ses yeux. Elle aimait à écrire des lettres; c'était un
amusement pour elle dans son état: ils l'en dégoûtèrent et l'en firent
détourner par le médecin, en la persuadant que cela la fatiguait. Sous
prétexte que je n'entendais pas le service, on employait au lieu de moi
deux gros manants de porteurs de chaise autour d'elle; enfin l'on fit si
bien, que, quand elle fit son testament, il y avait huit jours que je
n'étais entré dans sa chambre. Il est vrai qu'après cela j'y entrai comme
auparavant, et j'y fus même plus assidu que personne, car les douleurs de
cette pauvre femme |
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me déchiraient; la constance
avec laquelle elle les souffrait me la rendait extrêmement respectable et
chère, et j'ai bien versé dans sa chambre des larmes sincères, sans
qu’elle ni personne s'en aperçût. |
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J'étais facile à rebuter, je
n'y retournai plus. On verra bientôt que j'eus tort. |
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donné. Marion était une
jeune Mauriennoise dont Mme de Vercellis avait fait sa cuisinière, quand,
cessant de donner à manger, elle avait renvoyé la sienne, ayant plus
besoin de bons bouillons que de ragoûts fins. Non seulement Marion était
jolie, mais elle avait une fraîcheur de coloris qu'on ne trouve que dans
les montagnes, et surtout un air de modestie et de douceur qui faisait
qu'on ne pouvait la voir sans l'aimer; d'ailleurs bonne fille, sage et
d'une fidélité à toute épreuve. C'est ce qui surprit quand je la nommai.
L'on n'avait guère moins de confiance en moi qu'en elle, et l'on jugea
qu'il importait de vérifier lequel était le fripon des deux. On la fit
venir; l'assemblé était nombreuse, le comte de la Roque y était. Elle
arrive, on lui montre le ruban, je la charge effrontément; elle reste
interdite, se tait, me jette un regard qui aurait désarmé les démons, et
auquel mon barbare coeur résiste. Elle nie enfin avec assurance, mais sans
emportement, m'apostrophe, m'exhorte à rentrer en moi-même, à ne pas
déshonorer une fille innocente qui ne m'a jamais fait de mal; et moi, avec
une impudence infernale, je confirme ma déclaration, et lui soutiens en
face qu'elle m'a donné le ruban. La pauvre fille se mit à pleurer, et ne
me dit que ces mots: "Ah! Rousseau, je vous croyais un bon caractère. Vous
me rendez bien malheureuse; mais je ne voudrais pas être à votre place."
Voilà tout. Elle continua de se défendre avec autant de simplicité que de
fermeté, |
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mais sans se permettre
jamais contre moi la moindre invective. Cette modération, comparée à mon
ton décidé, lui fit tort. Il ne semblait pas naturel de supposer d'un côté
une audace aussi diabolique, et de l'autre une aussi angélique douceur. On
ne parut pas se décider absolument, mais les préjugés étaient pour moi.
Dans le tracas où l'on était, on ne se donna pas le temps d'approfondir la
chose; et le comte de la Roque, en nous renvoyant tous deux, se contenta
de dire que la conscience du coupable vengerait assez l'innocent. Sa
prédiction n'a pas été vaine; elle ne cesse pas un seul jour de
s'accomplir. |
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venir me reprocher mon
crime, comme s'il n'était commis que d'hier. Tant que j'ai vécu
tranquille, il m'a moins tourmenté; mais au milieu d'une vie orageuse il
m'ôte la plus douce consolation des innocents persécutés: il me fait bien
sentir ce que je crois avoir dit dans quelque ouvrage, que le remords
s'endort durant un destin prospère, et s'aigrit dans l'adversité.
Cependant je n'ai jamais pu prendre sur moi de décharger mon coeur de cet
aveu dans le sein d'un ami. La plus étroite intimité ne me l'a jamais fait
faire à personne, pas même à Mme de Warens. Tout ce que j'ai pu faire a
été d'avouer que j'avais à me reprocher une action atroce, mais jamais je
n'ai dit en quoi elle consistait. Ce poids est donc resté jusqu'à ce jour
sans allégement sur ma conscience, et je puis dire que le désir de m'en
délivrer en quelque sorte a beaucoup contribué à la résolution que j'ai
prise d'écrire mes confessions. |
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objet qui s'offrit. Je
l'accusai d'avoir fait ce que je voulais faire, et de m'avoir donné le
ruban, parce que mon intention était de le lui donner. Quand je la vis
paraître ensuite, mon coeur fut déchiré, mais la présence de tant de monde
fut plus forte que mon repentir. Je craignais peu la punition, je ne
craignais que la honte; mais je la craignais plus que la mort, plus que le
crime, plus que tout au monde. J'aurais voulu m'enfoncer, m'étouffer dans
le centre de la terre; l'invincible honte l'emporta sur tout, la honte
seule fit mon impudence; et plus je devenais criminel, plus l'effroi d'en
convenir me rendait intrépide. Je ne voyais que l'horreur d'être reconnu,
déclaré publiquement, moi présent, voleur, menteur, calomniateur. Un
trouble universel m'ôtait tout autre sentiment. Si l'on m'eût laissé
revenir à moi-même, j'aurais infailliblement tout déclaré. Si M. de la
Roque m'eût pris à part, qu'il m'eût dit: "Ne perdez pas cette pauvre
fille; si vous êtes coupable, avouez-le-moi", je me serais jeté à ses
pieds dans l'instant, j'en suis parfaitement sûr. Mais on ne fit que
m'intimider quand il fallait me donner du courage. L'âge est encore une
attention qu'il est juste de faire; à peine étais-je sorti de l'enfance,
ou plutôt j'y étais encore. Dans la jeunesse, les véritables noirceurs
sont plus criminelles encore que dans l'âge mûr: mais ce qui n'est que
faiblesse l'est beaucoup moins, et ma faute au fond n'était guère autre
chose. Aussi son souvenir |
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m'afflige-t-il moins à cause
du mal en lui-même qu'à cause de celui qu'il a dû causer. Il m'a même fait
ce bien de me garantir pour le reste de ma vie de tout acte tendant au
crime, par l'impression terrible qui m'est restée du seul que j'aie jamais
commis; et je crois sentir que mon aversion pour le mensonge me vient en
grande partie du regret d'en avoir pu faire un aussi noir. Si c'est un
crime qui puisse être expié, comme j'ose le croire, il doit l'être par
tant de malheurs dont la fin de ma vie est accablée, par quarante ans de
droiture et d'honneur dans des occasions difficiles et la pauvre Marion
trouve tant de vengeurs en ce monde, que, quelque grande qu'ait été mon
offense envers elle, je crains peu d'en emporter la coulpe avec moi. Voilà
ce que j'avais à dire sur cet article. Qu'il me soit permis de n'en
reparler jamais. |