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Livre 2 |
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modération m'inscrivait dans
une sphère étroite, mais délicieusement choisie, où j'étais assuré de
régner. Un seul château bornait mon ambition. Favori du seigneur et de la
dame, amant de la demoiselle, ami du frère et protecteur des voisins,
j'étais content; il ne m'en fallait pas davantage. |
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être si bon théologien, et
son vin de Frangy, qui me parut excellent, argumentait si victorieusement
pour lui, que j'aurais rougi de fermer la bouche à un si bon hôte. Je
cédais donc, ou du moins je ne résistais pas en face. A voir les
ménagements dont j'usais, on m'aurait cru faux. On se fût trompé; je
n'étais qu'honnête, cela est certain. La flatterie, ou plutôt la
condescendance, n'est pas toujours un vice, elle est souvent une vertu,
surtout dans les jeunes gens. La bonté avec laquelle un homme nous traite
nous attache à lui: ce n'est pas pour l'abuser qu'on lui cède, c'est pour
ne pas l'attrister, pour ne pas lui rendre le mal pour le bien. Quel
intérêt avait M. de Pontverre à m'accueillir, à me bien traiter, à vouloir
me convaincre? Nul autre que le mien propre. Mon jeune coeur se disait
cela. J'étais touché de reconnaissance et de respect pour le bon prêtre.
Je sentais ma supériorité; je ne voulais pas l'en accabler pour prix de
son hospitalité. Il n'y avait point de motif hypocrite à cette conduite:
je ne songeais point à changer de religion; et, bien loin de me
familiariser si vite avec cette idée, je ne l'envisageais qu'avec une
horreur qui devait l'écarter de moi pour longtemps: je voulais seulement
ne point fâcher ceux qui me caressaient dans cette vue; je voulais
cultiver leur bienveillance, et leur laisser l'espoir du succès en
paraissant moins armé que je ne l'étais en effet. Ma faute en cela
ressemblait à la coquetterie des honnêtes femmes |
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qui, quelquefois, pour
parvenir à leurs fins, savent, sans rien permettre ni rien promettre,
faire espérer plus qu'elles ne veulent tenir. |
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vous y trouverez une bonne
dame bien charitable, que les bienfaits du roi mettent en état de retirer
d'autres âmes de l'erreur dont elle est sortie elle-même." Il s'agissait
de Mme de Warens, nouvelle convertie, que les prêtres forçaient, en effet,
de partager avec la canaille qui venait vendre sa foi, une pension de deux
mille francs que lui donnait le roi de Sardaigne. Je me sentais fort
humilié d'avoir besoin d'une bonne dame bien charitable. J'aimais fort
qu'on me donnât mon nécessaire, mais non pas qu'on me fît la charité; et
une dévote n'était pas pour moi fort attirante. Toutefois, pressé par M.
de Pontverre, par la faim qui me talonnait, bien aise aussi de faire un
voyage et d'avoir un but, je prends mon parti, quoique avec peine, et je
pars pour Annecy. J'y pouvais être aisément en un jour; mais je ne me
pressais pas, j'en mis trois. Je ne voyais pas un château à droite ou à
gauche sans aller chercher l'aventure que j'étais sûr qui m'y attendait.
Je n'osais entrer dans le château ni heurter, car j'étais fort timide,
mais je chantais sous la fenêtre qui avait le plus d'apparence, fort
surpris, après m'être longtemps époumoné, de ne voir paraître ni dames ni
demoiselles qu'attirât la beauté de ma voix ou le sel de mes chansons, vu
que j'en savais d'admirables que mes camarades m'avaient apprises, et que
je chantais admirablement. |
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passer légèrement. J'étais
au milieu de ma seizième année. Sans être ce qu'on appelle un beau garçon,
j'étais bien pris dans ma petite taille; j'avais un joli pied, la jambe
fine, l'air dégagé, la physionomie animée, la bouche mignonne, les
sourcils et les cheveux noirs, les yeux petits et même enfoncés, mais qui
lançaient avec force le feu dont mon sang était embrasé. Malheureusement,
je ne savais rien de tout cela, et de ma vie il ne m'est arrivé de songer
à ma figure que lorsqu'il n'était plus temps d'en tirer parti. Ainsi
j'avais avec la timidité de mon âge celle d'un naturel très aimant,
toujours troublé par la crainte de déplaire. D'ailleurs, quoique j'eusse
l'esprit assez orné, n'ayant jamais vu le monde, je manquais totalement de
manières, et mes connaissances, loin d'y suppléer, ne servaient qu'à
m'intimider davantage, en me faisant sentir combien j'en manquais.
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parle... Je dois me souvenir
du lieu; je l'ai souvent depuis mouillé de mes larmes et couvert de mes
baisers. Que ne puis-je entourer d'un balustre d'or cette heureuse place!
que n'y puis-je attirer les hommages de toute la terre! Quiconque aime à
honorer les monuments du salut des hommes n'en devrait approcher qu'à
genoux. |
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sans attendre ma réponse,
elle ajouta: "Allez chez moi m'attendre; dites qu'on vous donne à
déjeuner; après la messe j'irai causer avec vous." |
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sienne était-elle encore
dans tout son premier éclat. Elle avait un air caressant et tendre, un
regard très doux, un sourire angélique, une bouche à la mesure de la
mienne, des cheveux cendrés d'une beauté peu commune, et auxquels elle
donnait un tour négligé qui la rendait très piquante. Elle était petite de
stature, courte même, et ramassée un peu dans sa taille, quoique sans
difformité; mais il était impossible de voir une plus belle tête, un plus
beau sein, de plus belles mains et de plus beaux bras. |
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fourneaux et des drogues,
son esprit, ses talents et ses charmes, dont elle eût pu faire les délices
des meilleures sociétés. |
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autres, et son projet venant
à manquer, elle était ruinée où d'autres n'auraient presque rien perdu. Ce
goût des affaires, qui lui fit tant de maux, lui fit du moins un grand
bien dans son asile monastique, en l'empêchant de s'y fixer pour le reste
de ses jours comme elle en était tentée. La vie uniforme et simple des
religieuses, leur petit cailletage de parloir, tout cela ne pouvait
flatter un esprit toujours en mouvement, qui, formant chaque jour de
nouveaux systèmes, avait besoin de liberté pour s'y livrer. Le bon évêque
de Bernex, avec moins d'esprit que François de Sales, lui ressemblait sur
bien des points; et Mme de Warens, qu'il appelait sa fille, et qui
ressemblait à Mme de Chantal sur beaucoup d'autres, eût pu lui ressembler
encore dans sa retraite, si son goût ne l'eût détournée de l'oisiveté d'un
couvent. Ce ne fut point manque de zèle si cette aimable femme ne se livra
pas aux menues pratiques de dévotion qui semblaient convenir à une
nouvelle convertie vivant sous la direction d'un prélat. |
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une piété trop solide pour
affecter de la dévotion. Mais ce n'est pas ici le lieu de m'étendre sur
ses principes; j'aurai d'autres occasions d'en parler. |
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l'eut rendu naturel? A-t-on
de l'amour, je ne dis pas sans désirs, j'en avais, mais sans inquiétude,
sans jalousie? Ne veut-on pas au moins apprendre de l'objet qu'on aime si
l'on est aimé? C'est une question qu'il ne m'est pas plus venu dans
l'esprit de lui faire une fois en ma vie que de me demander à moi-même si
je m'aimais, et jamais elle n'a été plus curieuse avec moi. Il y eut
certainement quelque chose de singulier dans mes sentiments pour cette
charmante femme, et l'on y trouvera dans la suite des bizarreries
auxquelles on ne s'attend pas. |
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excellente âme en ma faveur,
plus elle plaignait le sort auquel j'allais m'exposer. Sa tendre
compassion se marquait dans son air, dans son regard, dans ses gestes.
Elle n'osait m'exhorter à retourner à Genève. Dans sa position c'eût été
un crime de lèse-catholicité, et elle n'ignorait pas combien elle était
surveillée et combien ses discours étaient pesés. Mais elle me parlait
d'un ton si touchant de l'affliction de mon père, qu'on voyait bien
qu'elle eût approuvé que j'allasse le consoler. Elle ne savait pas
combien, sans y songer, elle plaidait contre elle-même. Outre que ma
résolution était prise, comme je crois l'avoir dit, plus je la trouvais
éloquente, persuasive, plus ses discours m'allaient au coeur, et moins je
pouvais me résoudre à me détacher d'elle. Je sentais que retourner à
Genève était mettre entre elle et moi une barrière presque insurmontable,
à moins de revenir à la démarche que j'avais faite, et à laquelle mieux
valait me tenir tout d'un coup. Je m'y tins donc. Mme de Warens, voyant
ses efforts inutiles, ne les poussa pas jusqu'à se compromettre; mais elle
me dit avec un regard de commisération: "Pauvre petit, tu dois aller où
Dieu t'appelle; mais quand tu seras grand, tu te souviendras de moi." je
crois qu'elle ne pensait pas elle-même que cette prédiction s'accomplirait
si cruellement. |
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apprentissage, j'étais bien
loin de savoir mon métier. Quand je l'aurais su, je n'en aurais pu vivre
en Savoie, pays trop pauvre pour avoir des arts. Le manant qui dînait pour
nous, forcé de faire une pause pour reposer sa mâchoire, ouvrit un avis
qu'il disait venir du Ciel, et qui, à juger par les suites, venait bien
plutôt du côté contraire; c'était que j'allasse à Turin, où, dans un
hospice établi pour l'instruction des catéchumènes, j'aurais, dit-il, la
vie temporelle et spirituelle, jusqu'à ce que, entré dans le sein de
l'Eglise, je trouvasse, par la charité des bonnes âmes, une place qui me
convînt. A l'égard des frais du voyage, continua mon homme, Sa Grandeur
Mgr l'évêque ne manquera pas, si madame lui propose cette sainte oeuvre,
de vouloir charitablement y pourvoir, et madame la baronne, qui est si
charitable, dit-il en s'inclinant sur son assiette, s'empressera sûrement
d'y contribuer aussi. |