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j'en ai beaucoup à celle des
vrais amis; les choses dont notre bonheur dépend se font toujours beaucoup
mieux que toutes les autres. S'il y a dans la vie un sentiment délicieux,
c'est celui que nous éprouvâmes d'être rendus l'un à l'autre. Notre
attachement mutuel n'en augmenta pas, cela n'était pas possible; mais il
prit je ne sais quoi de plus intime, de plus touchant dans sa grande
simplicité. Je devenais tout à fait son oeuvre, tout à fait son enfant, et
plus que si elle eût été ma vraie mère. Nous commençâmes, sans y songer, à
ne plus nous séparer l'un de l'autre, à mettre en quelque sorte toute
notre existence en commun, et sentant que réciproquement nous nous étions
non seulement nécessaires, mais suffisants, nous nous accoutumâmes à ne
plus penser à rien d'étranger à nous, à borner absolument notre bonheur et
tous nos désirs à cette possession mutuelle, et peut-être unique parmi les
humains, qui n'était point, comme je l'ai dit, celle de l'amour, mais une
possession plus essentielle, qui, sans tenir aux sens, au sexe, à l'âge, à
la figure, tenait à tout ce par quoi l'on est soi, et qu'on ne peut perdre
qu'en cessant d'être. |
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ce fatal retour ne se fit
pas tout d'un coup. Il y eut, grâce au Ciel, un intervalle, court et
précieux intervalle, qui n'a pas fini par ma faute, et dont je ne me
reprocherai pas d'avoir mal profité! |
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Profitant maintenant du
dégoût que je lui trouvai pour la ville, je lui proposai de l'abandonner
tout à fait, et de nous établir dans une solitude agréable, dans quelque
petite maison assez éloignée pour dérouter les importuns. Elle l'eût fait,
et ce parti, que son bon ange et le mien me suggéraient, nous eût
vraisemblablement assuré des jours heureux et tranquilles jusqu'au moment
où la mort devait nous séparer. Mais cet état n'était pas celui où nous
étions appelés. Maman devait éprouver toutes les peines de l'indigence et
du mal-être, après avoir passé sa vie dans l'abondance, pour la lui faire
quitter avec moins de regret; et moi, par un assemblage de maux de toute
espèce, je devais être un jour en exemple à quiconque, inspiré du seul
amour du bien public et de la justice, ose, fort de sa seule innocence,
dire ouvertement la vérité aux hommes sans s'étayer par des cabales, sans
s'être fait des partis pour le protéger. |
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mienne. Cherchons quelque
réduit assez loin de la ville pour vivre en paix, et assez près pour y
revenir toutes les fois qu'il sera nécessaire." Ainsi fut fait. Après
avoir un peu cherché, nous nous fixâmes aux Charmettes, une terre de M. de
Conzié, à la porte de Chambéry, mais retirée et solitaire comme si l'on
était à cent lieues. Entre deux coteaux assez élevés est un petit vallon
nord et sud au fond duquel coule une rigole entre des cailloux et des
arbres. Le long de ce vallon, à mi-côte, sont quelques maisons éparses,
fort agréables pour quiconque aime un asile un peu sauvage et retiré.
Après avoir essayé deux ou trois de ces maisons, nous choisîmes enfin la
plus jolie, appartenant à un gentilhomme qui était au service, appelé M.
Noiret. La maison était très logeable. Au-devant un jardin en terrasse,
une vigne au-dessus, un verger au-dessous, vis-à-vis un petit bois de
châtaigniers, une fontaine à portée; plus haut dans la montagne, des prés
pour l'entretien du bétail; enfin tout ce qu'il fallait pour le petit
ménage champêtre que nous y voulions établir. Autant que je puis me
rappeler les temps et les dates, nous en prîmes possession vers la fin de
l'été de 1736. J'étais transporté, le premier jour que nous y couchâmes.
"O Maman! dis-je à cette chère amie en l'embrassant et l'inondant de
larmes d'attendrissement et de joie, ce séjour est celui du bonheur et de
l'innocence. Si nous ne les trouvons pas ici l'un avec l'autre, il ne les
faut chercher nulle part." |