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ancien métier; mais je ne le
savais pas assez pour aller travailler chez un maître, et les maîtres
mêmes n'abondaient pas à Turin. Je pris donc, en attendant mieux, le parti
d'aller m'offrir de boutique en boutique pour graver un chiffre ou des
armes sur de la vaisselle, espérant tenter les gens par le bon marché en
me mettant à leur discrétion. Cet expédient ne fut pas fort heureux. Je
fus presque partout éconduit, et ce que je trouvais à faire était si peu
de chose, qu'à peine y gagnai-je quelques repas. Un jour, cependant,
passant d'assez bon matin dans la Contra nova, je vis, à travers les
vitres d'un comptoir, une jeune marchande de si bonne grâce et d'un air si
attirant, que, malgré ma timidité près des dames, je n'hésitai pas
d'entrer et de lui offrir mon petit talent. Elle ne me rebuta point, me
fit asseoir, conter ma petite histoire, me plaignit, me dit d'avoir bon
courage, et que les bons chrétiens ne m'abandonneraient pas; puis, tandis
qu'elle envoyait chercher chez un orfèvre du voisinage, les outils dont
j'avais dit avoir besoin, elle monta dans sa cuisine et m'apporta
elle-même à déjeuner. Ce début me parut de bon augure; la suite ne le
démentit pas. Elle parut contente de mon petit travail, encore plus de mon
petit babil quand je me fus un peu rassuré; car elle était brillante et
parée, et, malgré son air gracieux, cet éclat m'en avait imposé. Mais son
accueil plein de bonté, son ton compatissant, ses manières douces et
caressantes me mirent |
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bientôt à mon aise. Je vis
que je réussissais, et cela me fit réussir davantage. Mais quoique
Italienne, et trop jolie pour n'être pas un peu coquette, elle était
pourtant si modeste, et moi si timide, qu'il était difficile que cela vînt
sitôt à bien. On ne nous laissa pas le temps d'achever l'aventure. Je ne
m'en rappelle qu'avec plus de charmes les courts moments que j'ai passés
auprès d'elle, et je puis dire y avoir goûté dans leurs prémices les plus
doux ainsi que les plus purs plaisirs de l'amour. |
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point faire les avances,
soit qu’elle voulût sérieusement être sage, elle avait alors une sorte de
réserve qui n'était pas repoussante, mais qui m'intimidait sans que je
susse pourquoi. Quoique je ne me sentisse pas pour elle ce respect aussi
vrai que tendre que j'avais pour Mme de Warens, je me sentais plus de
crainte et bien moins de familiarité. J'étais embarrassé, tremblant; je
n'osais la regarder, je n'osais respirer auprès d'elle; cependant je
craignais plus que la mort de m'en éloigner. Je dévorais d'un oeil avide
tout ce que je pouvais regarder sans être aperçu: les fleurs de sa robe,
le bout de son joli pied, l'intervalle d'un bras ferme et blanc qui
paraissait entre son gant et sa manchette, et celui qui se faisait
quelquefois entre son tour de gorge et son mouchoir. Chaque objet ajoutait
à l'impression des autres. A force de regarder ce que je pouvais voir, et
même au-delà, mes yeux se troublaient, ma poitrine s'oppressait, ma
respiration, d'instant en instant plus embarrassée, me donnait beaucoup de
peine à gouverner, et tout ce que je pouvais faire était de filer sans
bruit des soupirs fort incommodes dans le silence où nous étions assez
souvent. Heureusement, Mme Basile, occupée à son ouvrage, ne s'en
apercevait pas, à ce qu'il me semblait. Cependant je voyais quelquefois,
par une sorte de sympathie, son fichu se renfler assez fréquemment. Ce
dangereux spectacle achevait de me perdre, et quand j'étais prêt à céder à
mon transport, elle m'adressait |
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quelque mot d'un ton
tranquille qui me faisait rentrer en moi-même à l'instant. |
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chambre, en tendant les bras
vers elle d'un mouvement passionné, bien sûr qu’elle ne pouvait
m'entendre, et ne pensant pas qu'elle pût me voir: mais il y avait à la
cheminée une glace qui me trahit. Je ne sais quel effet ce transport fit
sur elle, elle ne me regarda point, ne me parla point; mais, tournant à
demi la tête, d'un simple mouvement de doigt, elle me montra la natte à
ses pieds. Tressaillir, pousser un cri, m'élancer à la place qu'elle
m'avait marquée, ne fut pour moi qu'une même chose: mais ce qu'on aurait
peine à croire est que dans cet état je n'osai rien entreprendre au-delà,
ni dire un seul mot, ni lever les yeux sur elle, ni la toucher même, dans
une attitude aussi contrainte, pour m'appuyer un instant sur ses genoux.
J'étais muet, immobile, mais non pas tranquille assurément: tout marquait
en moi l'agitation, la joie, la reconnaissance, les ardents désirs
incertains dans leur objet et contenus par la frayeur de déplaire sur
laquelle mon jeune coeur ne pouvait se rassurer. |
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désirs, et qu'elle était
retenue par une honte semblable à la mienne sans que cela me donnât la
force de la surmonter. Cinq ou six ans qu’elle avait de plus que moi
devaient, selon moi, mettre de son côté toute la hardiesse, et je me
disais que, puisqu'elle ne faisait rien pour exciter la mienne, elle ne
voulait pas que j'en eusse. Même encore aujourd'hui je trouve que je
pensais juste, et sûrement elle avait trop d'esprit pour ne pas voir qu'un
novice tel que moi avait besoin non seulement d'être encouragé, mais
d'être instruit. |
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d'expérience, elle s'y fût
prise autrement pour animer un petit garçon: mais si son coeur était
faible, il était honnête; elle cédait involontairement au penchant qui
l'entraînait: c'était, selon toute apparence, sa première infidélité, et
j'aurais peut-être eu plus à faire à vaincre sa honte que la mienne. Sans
en être venu là, j'ai goûté près d'elle des douceurs inexprimables. Rien
de tout ce que m’a fait sentir la possession des femmes ne vaut les deux
minutes que j'ai passées à ses pieds sans même oser toucher à sa robe.
Non, il n'y a point de jouissances pareilles à celles que peut donner une
honnête femme qu'on aime; tout est faveur auprès d'elle. Un petit signe du
doigt, une main légèrement pressée contre ma bouche sont les seules
faveurs que je reçus jamais de Mme Basile, et le souvenir de ces faveurs
si légères me transporte encore en y pensant. |
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jusqu'alors n'en avait pas
grand besoin. Cela me rendit plus circonspect à saisir les occasions de le
satisfaire, et, à force de les vouloir sûres, je n'en trouvai plus du
tout. |
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mal la proposition,
craignant peut-être d'être supplanté. Ainsi tout mon travail après mon
burin était de transcrire quelques comptes et mémoires, de mettre au net
quelques livres, et de traduire quelques lettres de commerce d'italien en
français. Tout d'un coup mon homme s'avisa de revenir à la proposition
faite et rejetée, et dit qu'il m'apprendrait les comptes à parties
doubles, et qu'il voulait me mettre en état d'offrir mes services à M.
Basile quand il serait de retour. Il y avait dans son ton, dans son air,
je ne sais quoi de faux, de malin, d'ironique, qui ne me donnait pas de la
confiance. Mme Basile, sans attendre ma réponse, lui dit sèchement que je
lui étais obligé de ses offres, qu’elle espérait que la fortune
favoriserait enfin mon mérite, et que ce serait grand dommage qu'avec tant
d'esprit je ne fusse qu'un commis. |
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courage, et de l'aller voir,
que nous causerions plus à loisir ensemble. Je jugeai, par les égards que
tout le monde avait pour lui, que c'était un homme de considération, et
par le ton paternel qu'il prenait avec Mme Basile, qu'il était son
confesseur. Je me rappelle bien aussi que sa décente familiarité était
mêlée de marques d'estime et même de respect pour sa pénitente, qui me
firent alors moins d'impression qu’elles ne m'en font aujourd'hui. Si
j'avais eu plus d'intelligence, combien j'eusse été touché d'avoir pu
rendre sensible une jeune femme respectée par son confesseur! |
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de ses amis. Sa femme lui
saute au cou, lui prend les mains, lui fait mille caresses qu'il reçoit
sans les lui rendre. Il salue la compagnie, on lui donne un couvert, il
mange. A peine avait-on commencé de parler de son voyage, que, jetant les
yeux sur la petite table, il demande d'un ton sévère ce que c'est que ce
petit garçon qu'il aperçoit là. Mme Basile le lui dit tout naïvement. Il
demande si je loge dans la maison. On lui dit que non. "Pourquoi non?
reprend-il grossièrement: puisqu'il s'y tient le jour, il peut bien y
rester la nuit." Le moine prit la parole, et après un éloge grave et vrai
de Mme Basile, il fit le mien en peu de mots, ajoutant que, loin de blâmer
la pieuse charité de sa femme, il devait s'empresser d'y prendre part,
puisque rien n'y passait les bornes de la discrétion. Le mari répliqua
d'un ton d'humeur, dont il cachait la moitié, contenu par la présence du
moine, mais qui suffit pour me faire sentir qu'il avait des instructions
sur mon compte, et que le commis m'avait servi à sa façon. |
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qu'elle fût infidèle; mais,
quoique sage et bien née, elle était Italienne, c'est-à-dire sensible et
vindicative, et il avait tort, ce me semble, de prendre avec elle les
moyens les plus propres à s'attirer le malheur qu'il craignait. |
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manchettes; elle ne voulut
point m'en donner, quoique j'en eusse bonne envie. Elle se contenta de me
mettre en état de me tenir propre, et c'est un soin qu'il ne fallut pas me
recommander tant que je parus devant elle. |
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française, et s'y
connaissant. Elle écrivait beaucoup et toujours en français. Ses lettres
avaient le tour et presque la grâce de celles de Mme de Sévigné; on aurait
pu s'y tromper à quelques-unes. Mon principal emploi, et qui ne me
déplaisait pas, était de les écrire sous sa dictée, un cancer au sein, qui
la faisait beaucoup souffrir, ne lui permettant plus d'écrire elle-même.
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particulière, soit que les
gens qui l'obsédaient ne lui aient permis de songer qu'à eux, elle ne fit
rien pour moi. |