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le sexe une grande vertu
consolatrice, et rien n'adoucit plus mes afflictions dans mes disgrâces
que de sentir qu'une personne aimable y prend intérêt. Cette
correspondance cessa pourtant bientôt après, et ne fut jamais renouée;
mais ce fut ma faute. En changeant de lieu je négligeai de leur donner mon
adresse, et, forcé par la nécessité de songer continuellement à moi-même,
je les oubliai bientôt entièrement. |
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l'aimais ni par devoir, ni
par intérêt, ni par convenance: je l'aimais parce que j'étais né pour
l'aimer. Quand je devenais amoureux de quelque autre, cela faisait
distraction, je l'avoue, et je pensais moins souvent à elle; mais j'y
pensais avec le même plaisir, et jamais, amoureux ou non, je ne me suis
occupé d'elle sans sentir qu’il ne pouvait y avoir pour moi de vrai
bonheur dans la vie tant que j'en serais séparé. |
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Comme mes écoliers ne
m'occupaient pas beaucoup, et que sa ville natale n'était qu'à quatre
lieues de Lausanne, j'y fis une promenade de deux ou trois jours durant
lesquels la plus douce émotion ne me quitta point. L'aspect du lac de
Genève et de ses admirables côtes eut toujours à mes yeux un attrait
particulier que je ne saurais expliquer, et qui ne tient pas seulement à
la beauté du spectacle, mais à je ne sais quoi de plus intéressant qui
m'affecte et m'attendrit. Toutes les fois que j'approche du pays de Vaud,
j'éprouve une impression composée du souvenir de Mme de Warens qui y est
née, de mon père qui y vivait, de Mlle de Vulson qui y eut les prémices de
mon coeur, de plusieurs voyages de plaisir que j'y fis dans mon enfance,
et, ce me semble, de quelque autre cause encore, plus secrète et plus
forte que tout cela. Quand l'ardent désir de cette vie heureuse et douce
qui me fuit et pour laquelle j'étais né vient enflammer mon imagination,
c'est toujours au pays de Vaud, près du lac, dans des campagnes
charmantes, qu'elle se fixe. Il me faut absolument un verger au bord de ce
lac et non pas d'un autre; il me faut un ami sûr, une femme aimable, une
vache et un petit bateau. Je ne jouirai d'un bonheur parfait sur la terre
que quand j'aurai tout cela. Je ris de la simplicité avec laquelle je suis
allé plusieurs fois dans ce pays-là uniquement pour y chercher ce bonheur
imaginaire. J'étais toujours surpris d'y trouver les habitants, surtout
les femmes, d'un tout autre |
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caractère que celui que j'y
cherchais. Combien cela me semblait disparate! Le pays et le peuple dont
il est couvert ne m'ont jamais paru faits l'un pour l'autre. |
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Ce n'était pas un Parisien
comme moi, c'était un vrai Parisien de Paris, un archi-Parisien du bon
Dieu, bonhomme comme un Champenois. Il aimait si fort son pays, qu'il ne
voulut jamais douter que j'en fusse, de peur de perdre cette occasion d'en
parler. M. de Crouzas, lieutenant-baillival, avait un jardinier de Paris
aussi, mais moins complaisant, et qui trouvait la gloire de son pays
compromise à ce qu'on osât se donner pour en être lorsqu'on n'avait pas
cet honneur. Il me questionnait de l'air d'un homme sûr de me prendre en
faute, et puis souriait malignement. Il me demande une fois ce qu'il y
avait de remarquable au Marché-Neuf. Je battis la campagne comme on peut
croire. Après avoir passé vingt ans à Paris, je dois à présent connaître
cette ville; cependant, si l'on me faisait aujourd'hui pareille question,
je ne serais pas moins embarrassé d'y répondre; et de cet embarras on
pourrait aussi bien conclure que je n'ai jamais été à Paris: tant, lors
même qu'on rencontre la vérité, l'on est sujet à se fonder sur des
principes trompeurs. |
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petit bagage, quoique je lui
redusse assez d'argent. |
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Saint-Sépulcre. Il me montra
de belles patentes de la czarine et de l'empereur; il en avait de beaucoup
d'autres souverains. Il était assez content de ce qu'il avait amassé
jusqu'alors; mais il avait eu des peines incroyables en Allemagne,
n'entendant pas un mot d'allemand, de latin ni de français, et réduit à
son grec, au turc et à la langue franque pour toute ressource; ce qui ne
lui en procurait pas beaucoup dans le pays où il s'était enfourné. Il me
proposa de l'accompagner pour lui servir de secrétaire et d'interprète.
Malgré mon petit habit violet, nouvellement acheté, et qui ne cadrait pas
mal avec mon nouveau poste, j'avais l'air si peu étoffé, qu'il ne me crut
pas difficile à gagner, et il ne se trompa point. Notre accord fut bientôt
fait; je ne demandais rien, et il promettait beaucoup. Sans caution, sans
sûreté, sans connaissance, je me livre à sa conduite, et dès le lendemain
me voilà parti pour Jérusalem. |
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faisais mauvaise chère;
j'avais grand besoin de me refaire, j'en avais l'occasion, et j'en
profitai. Monseigneur l'archimandrite était lui-même un homme de bonne
compagnie, aimant assez à tenir table, gai, parlant bien pour ceux qui
l'entendaient, ne manquant pas de certaines connaissances, et plaçant son
érudition grecque avec assez d'agrément. Un jour, cassant au dessert des
noisettes, il se coupa le doigt fort avant; et comme le sang sortait avec
abondance, il montra son doigt à la compagnie, et dit en riant:
"Mirate, sognori; questo è sangue pelasgo." |
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Je ne fus pas même intimidé.
J'exposai succinctement et nettement la commission de l'archimandrite. Je
louai la piété des princes qui avaient contribué à la collecte qu'il était
venu faire. Piquant d'émulation celle de Leurs Excellences, je dis qu'il
n'y avait pas moins à espérer de leur munificence accoutumée, et puis,
tâchant de prouver que cette bonne oeuvre en était également une pour tous
les chrétiens sans distinction de secte, je finis par promettre les
bénédictions du Ciel à ceux qui voudraient y prendre part. Je ne dirai pas
que mon discours fit effet; mais il est sûr qu'il fut goûté, et qu'au
sortir de l'audience l'archimandrite reçut un présent fort honnête, et de
plus, sur l'esprit de son secrétaire des compliments dont j'eus l'agréable
emploi d'être le truchement, mais que je n'osai lui rendre à la lettre.
Voilà la seule fois de ma vie que j'ai parlé en public et devant un
souverain, et la seule fois aussi peut-être que j'ai parlé hardiment et
bien. Quelle différence dans les dispositions du même homme! Il y a trois
ans qu'étant allé voir à Yverdun mon vieux ami M. Roguin, je reçus une
députation pour me remercier de quelques livres que j'avais donnés à la
bibliothèque de cette ville. Les Suisses sont grands harangueurs; ces
messieurs me haranguèrent. Je me crus obligé de répondre; mais je
m'embarrassai tellement dans ma réponse, et ma tête se brouilla si bien
que je restai court et me fis moquer de moi. Quoique timide naturellement,
j'ai été hardi |
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quelquefois dans ma
jeunesse, jamais dans mon âge avancé. Plus j'ai vu le monde, moins j'ai pu
me faire à son ton. |
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me jetant à ses pieds, je
lui tins parole. Je n'aurais pas moins dit quand je n'aurais rien promis,
car un continuel besoin d'épanchement met à tout moment mon coeur sur mes
lèvres; et, après m'être ouvert sans réserve au musicien Lutold, je
n'avais garde de faire le mystérieux avec le marquis de Bonac. Il fut si
content de ma petite histoire et de l'effusion de coeur avec laquelle il
vit que je l'avais contée, qu'il me prit par la main, entra chez Mme
l'ambassadrice, et me présenta à elle en lui faisant un abrégé de mon
récit. Mme de Bonac m'accueillit avec bonté, et dit qu'il ne fallait pas
me laisser aller avec ce moine grec. Il fut résolu que je resterais à
l'hôtel en attendant qu'on vît ce qu'on pourrait faire de moi. Je voulais
aller faire mes adieux à mon pauvre archimandrite, pour lequel j'avais
conçu de l'attachement: on ne me le permit pas. On envoya lui signifier
mes arrêts, et, un quart d'heure après je vis arriver mon petit sac. M. de
la Martinière, secrétaire d'ambassade, fut en quelque façon chargé de moi.
En me conduisant dans la chambre qui m'était destinée, il me dit: "Cette
chambre a été occupée sous le comte du Luc par un homme célèbre du même
nom que vous; il ne tient qu'à vous de le remplacer de toutes manières, et
de faire dire un jour, Rousseau premier, Rousseau second." Cette
conformité, qu'alors je n'espérais guère, eût moins flatté mes désirs si
j'avais pu prévoir à quel prix je l'achèterais un jour. |
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Ce que m'avait dit M. de la
Martinière me donna de la curiosité. Je lus les ouvrages de celui dont
j'occupais la chambre, et sur le compliment qu'on m'avait fait, croyant
avoir du goût pour la poésie, je fis pour mon coup d'essai une cantate à
la louange de Mme de Bonac. Ce goût ne se soutint pas. J'ai fait de temps
en temps quelques médiocres vers; c'est un exercice assez bon pour se
rompre aux inversions élégantes, et apprendre à mieux écrire en prose;
mais je n'ai jamais trouvé dans la poésie française assez d'attrait pour
m'y livrer tout à fait. |
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espérer pour toute fortune
qu'un emploi de sous-secrétaire qui ne me tentait pas infiniment. Cela fit
que, quand on me consulta sur ce que je voulais faire, je marquai beaucoup
d'envie d'aller à Paris. M. l'ambassadeur goûta cette idée, qui tendait au
moins à le débarrasser de moi. M. de Merveilleux, secrétaire interprète de
l'ambassade, dit que son ami M. Gobard, colonel suisse au service de
France, cherchait quelqu'un pour mettre auprès de son neveu, qui entrait
fort jeune au service, et pensa que je pourrais lui convenir. Sur cette
idée assez légèrement prise, mon départ fut résolu; et moi, qui voyais un
voyage à faire et Paris au bout, j'en fus dans la joie de mon coeur. On me
donna quelques lettres, cent francs pour mon voyage, accompagnés de force
bonnes leçons, et je partis. |
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m'attacher à un militaire et
devenir militaire moi-même; car on avait arrangé que je commencerais par
être cadet. Je croyais déjà me voir en habit d'officier avec un beau
plumet blanc. Mon coeur s'enflait à cette noble idée. J'avais quelque
teinture de géométrie et de fortifications; j'avais un oncle ingénieur;
j'étais en quelque sorte enfant de la balle. Ma vue courte offrait un peu
d'obstacle, mais qui ne m'embarrassait pas; et je comptais bien à force de
sang-froid et d'intrépidité suppléer à ce défaut. J'avais lu que le
maréchal Schomberg avait la vue très courte; pourquoi le maréchal Rousseau
ne l'aurait-il pas? Je m'échauffais tellement sur ces folies, que je ne
voyais plus que troupes, remparts, gabions, batteries, et moi, au milieu
du feu et de la fumée, donnant tranquillement mes ordres, la lorgnette à
la main. Cependant, quand je passais dans des campagnes agréables, que je
voyais des bocages et des ruisseaux, ce touchant aspect me faisait
soupirer de regret; je sentais au milieu de ma gloire que mon coeur
n'était pas fait pour tant de fracas, et bientôt, sans savoir comment, je
me retrouvais au milieu de mes chères bergeries, renonçant pour jamais aux
travaux de Mars. |
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plus imposant, où l'on ne
voyait que de superbes rues, des palais de marbre et d'or. En entrant par
le faubourg Saint-Marceau, je ne vis que de petites rues sales et puantes,
de vilaines maisons noires, l'air de la malpropreté, de la pauvreté, des
mendiants, des charretiers, des ravaudeuses, des crieuses de tisanes et de
vieux chapeaux. Tout cela me frappa d'abord à tel point, que tout ce que
j'ai vu depuis à Paris de magnificence réelle n'a pu détruire cette
première impression, et qu'il m'en est resté toujours un secret dégoût
pour l'habitation de cette capitale. Je puis dire que tout le temps que
j'y ai vécu dans la suite ne fut employé qu'à y chercher des ressources
pour me mettre en état d'en vivre éloigné. Tel est le fruit d'une
imagination trop active, qui exagère par-dessus l'exagération des hommes,
et voit toujours plus que ce qu'on lui dit. On m'avait tant vanté Paris,
que je me l'étais figuré comme l'ancienne Babylone, dont je trouverais
peut-être autant à rabattre, si je l'avais vue, du portrait que je m'en
suis fait. La même chose m'arriva à l'Opéra, où je me pressai d'aller le
lendemain de mon arrivée; la même chose m'arriva dans la suite à
Versailles; dans la suite encore en voyant la mer; et la même chose
m'arrivera toujours en voyant des spectacles qu'on m'aura trop annoncés:
car il est impossible aux hommes et difficile à la nature elle-même de
passer en richesse mon imagination. |