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tant la nouveauté de ces
idées m'avait frappé et tant je sentais un bouleversement dans les miennes
qui me demandait du temps pour les arranger! |
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j'avais éprouvé des
transports si doux à sa première vue, elle était réellement très peu
changée, et ne me le paraissait point du tout. Elle a toujours été
charmante pour moi, et l'était encore pour tout le monde. Sa taille seule
avait pris un peu plus de rondeur. Du reste, c'était le même oeil, le même
teint, le même sein, les mêmes traits, les mêmes beaux cheveux blonds, la
même gaieté, tout jusqu'à la même voix, cette voix argentée de la
jeunesse, qui fit toujours sur moi tant d'impression, qu'encore
aujourd'hui je ne puis entendre sans émotion le son d'une jolie voix de
fille. |
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de tout mon cœur. J'ai
promis des bizarreries dans l'histoire de mon attachement pour elle; en
voilà sûrement une à laquelle on ne s'attendait pas. |
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l'épreuve des tentations.
Sans désirer de la posséder, j'étais bien aise qu'elle m'ôtât le désir
d'en posséder d'autres; tant je regardais tout ce qui pouvait me distraire
d'elle comme un malheur. |
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engagements sans en désirer
le prix. Je l'obtins pourtant. Je me vis pour la première fois dans les
bras d'une femme, et d'une femme que j'adorais. Fus-je heureux? Non, je
goûtai le plaisir. Je ne sais quelle invincible tristesse en empoisonnait
le charme. J'étais comme si j'avais commis un inceste. Deux ou trois fois,
en la pressant avec transport dans mes bras, j'inondai son sein de mes
larmes. Pour elle, elle n'était ni triste ni vive; elle était caressante
et tranquille. Comme elle était peu sensuelle et n'avait point recherché
la volupté, elle n'en eut pas les délices et n'en a jamais eu les remords.
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à son mari, à ses devoirs,
toujours froide, raisonnante, et inattaquable par les sens, il l'attaqua
par des sophismes, et parvint à lui montrer ses devoirs auxquels elle
était si attachée comme un bavardage de catéchisme fait uniquement pour
amuser les enfants, l'union des sexes comme l'acte le plus indifférent en
soi, la fidélité conjugale comme une apparence obligatoire dont toute la
moralité regardait l'opinion, le repos des maris comme la seule règle du
devoir des femmes, en sorte que des infidélités ignorées, nulles pour
celui qu'elles offensaient, l'étaient aussi pour la conscience; enfin il
lui persuada que la chose en elle-même n'était rien, qu'elle ne prenait
d'existence que par le scandale, et que toute femme qui paraissait sage
par cela seul l'était en effet. C'est ainsi que le malheureux parvint à
son but en corrompant la raison d'un enfant dont il n'avait pu corrompre
le cœur. Il en fut puni par la plus dévorante jalousie, persuadé qu'elle
le traitait lui-même comme il lui avait appris à traiter son mari. Je ne
sais s'il se trompait sur ce point. Le ministre Perret passa pour son
successeur. Ce que je sais, c'est que le tempérament froid de cette jeune
femme, qui l'aurait dû garantir de ce système, fut ce qui l'empêcha dans
la suite d'y renoncer. Elle ne pouvait concevoir qu'on donnât tant
d'importance à ce qui n'en avait point pour elle. Elle n'honora jamais du
nom de vertu une abstinence qui lui coûtait si peu. |
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Elle n'eût donc guère abusé
de ce faux principe pour elle-même; mais elle en abusa pour autrui, et
cela par une autre maxime presque aussi fausse, mais plus d'accord avec la
bonté de son cœur. Elle a toujours cru que rien n'attachait tant un homme
à une femme que la possession, et quoiqu'elle n'aimât ses amis que
d'amitié, c'était d'une amitié si tendre, qu'elle employait tous les
moyens qui dépendaient d'elle pour se les attacher plus fortement. Ce
qu'il y a d'extraordinaire est qu'elle a presque toujours réussi. Elle
était si réellement aimable que plus l'intimité dans laquelle on vivait
avec elle était grande, plus on y trouvait de nouveaux sujets de l'aimer.
Une autre chose digne de remarque est qu'après sa première faiblesse elle
n'a guère favorisé que des malheureux; les gens brillants ont tous perdu
leur peine auprès d'elle: mais il fallait qu'un homme qu'elle commençait
par plaindre fût bien peu aimable si elle ne finissait par l'aimer. Quand
elle se fit des choix peu dignes d'elle, bien loin que ce fût par des
inclinations basses, qui n'approchèrent jamais de son noble cœur, ce fut
uniquement par son cœur trop généreux, trop humain, trop compatissant,
trop sensible, qu'elle ne gouverna pas toujours avec assez de
discernement. |
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faiblesses, si l'on peut
appeler de ce nom des erreurs où les sens avaient si peu de part! Ce même
homme qui la trompa sur un point l'instruisit excellemment sur mille
autres; et ses passions, qui n'étaient pas fougueuses, lui permettant de
suivre toujours ses lumières, elle allait bien quand ses sophismes ne
l'égaraient pas. Ses motifs étaient louables jusque dans ses fautes; en
s'abusant elle pouvait mal faire, mais elle ne pouvait vouloir rien qui
fût mal. Elle abhorrait la duplicité, le mensonge; elle était juste,
équitable, humaine, désintéressée, fidèle à sa parole, à ses amis, à ses
devoirs qu'elle reconnaissait pour tels, incapable de vengeance et de
haine, et ne concevant pas même qu'il y eût le moindre mérite à pardonner.
Enfin, pour revenir à ce qu'elle avait de moins excusable, sans estimer
ses faveurs ce qu'elles valaient, elle n'en fit jamais un vil commerce;
elle les prodiguait, mais elle ne les vendait pas, quoiqu'elle fût sans
cesse aux expédients pour vivre; et j'ose dire que si Socrate put estimer
Aspasie, il eût respecté Mme de Warens. |
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ajouter qu'elle n'a connu
qu’un seul vrai plaisir au monde: c'était d'en faire à ceux qu'elle
aimait. Toutefois, permis à chacun d'argumenter là-dessus tout à son aise,
et de prouver doctement que cela n'est pas vrai. Ma fonction est de dire
la vérité, mais non pas de la faire croire. |
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manières, à me rendre
aimable autant qu'estimable, et s'il est vrai qu'on puisse allier les
succès dans le monde avec la vertu, ce que pour moi je ne crois pas, je
suis sûr au moins qu'il n’y a pour cela d'autre route que celle qu'elle
avait prise, et qu'elle voulait m'enseigner. Car Mme de Warens connaissait
les hommes et savait supérieurement l'art de traiter avec eux sans
mensonges et sans imprudence, sans les tromper et sans les fâcher. Mais
cet art était dans son caractère bien plus que dans ses leçons; elle
savait mieux le mettre en pratique que l'enseigner, et j'étais l'homme du
monde le moins propre à l'apprendre. Aussi tout ce qu'elle fit à cet égard
fut-il, peu s'en faut, peine perdue, de même que le soin qu'elle prit de
me donner des maîtres pour la danse et pour les armes. Quoique leste et
bien pris dans ma taille, je ne pus apprendre à danser un menuet. J'avais
tellement pris, à cause de mes cors, l'habitude de marcher du talon, que
Roche ne put me la faire perdre, et jamais avec l'air assez ingambe, je
n'ai pu sauter un médiocre fossé. Ce fut encore pis à la salle d'armes.
Après trois mois de leçons je tirais encore à la muraille, hors d'état de
faire assaut, et jamais je n'eus le poignet assez souple, ou le bras assez
ferme, pour retenir mon fleuret quand il plaisait au maître de le faire
sauter. Ajoutez que j'avais un dégoût mortel pour cet exercice et pour le
maître qui tâchait de me l'enseigner. Je n'aurais jamais cru qu'on pût
être si fier de l'art de |
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tuer un homme. Pour mettre
son vaste génie à ma portée, il ne s'exprimait que par des comparaisons
tirées de la musique qu'il ne savait point. Il trouvait des analogies
frappantes entre les bottes de tierce et de quarte et les intervalles
musicaux du même nom. Quand il voulait faire une feinte, il me disait de
prendre garde à ce dièse, parce que anciennement les dièses s'appelaient
des feintes; quand il m'avait fait sauter de la main mon fleuret,
il disait en ricanant que c'était une pause. Enfin je ne vis de ma
vie un pédant plus insupportable que ce pauvre homme avec son plumet et
son plastron. |
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conduite ne venait sûrement
pas de bassesse d'âme, mais de ce qu'étant entré dans les principes de sa
maîtresse, il ne pouvait désapprouver qu'elle agît conséquemment. Quoique
aussi jeune qu'elle, il était si mûr et si grave, qu'il nous regardait
presque comme deux enfants dignes d'indulgence, et nous le regardions l'un
et l'autre comme un homme respectable dont nous avions l'estime à ménager.
Ce ne fut qu'après qu'elle lui fut infidèle que je connus bien tout
l'attachement qu'elle avait pour lui. Comme elle savait que je ne pensais,
ne sentais, ne respirais que par elle, elle me montrait combien elle
l'aimait, afin que je l'aimasse de même, et elle appuyait encore moins sur
son amitié pour lui que sur son estime, parce que c'était le sentiment que
je pouvais partager le plus pleinement. Combien de fois elle attendrit nos
cœurs et nous fit embrasser avec larmes, en nous disant que nous étions
nécessaires tous deux au bonheur de sa vie! Et que les femmes qui liront
ceci ne sourient pas malignement. Avec le tempérament qu'elle avait, ce
besoin n'était pas équivoque: c'était uniquement celui de son cœur.
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dérangé, et, malgré nos
liaisons particulières, les tête-à-tête nous étaient moins doux que la
réunion. Ce qui prévenait entre nous la gêne était une extrême confiance
réciproque, et ce qui prévenait l'ennui était que nous étions tous fort
occupés. Maman, toujours projetante et toujours agissante, ne nous
laissait guère oisifs ni l'un ni l'autre, et nous avions encore chacun
pour notre compte de quoi bien remplir notre temps. Selon moi, le désœuvrement
n'est pas moins le fléau de la société que celui de la
solitude. Rien ne rétrécit plus l'esprit, rien n'engendre plus de riens,
de rapports, de paquets, de tracasseries, de mensonges, que d'être
éternellement renfermés vis-à-vis les uns des autres dans une chambre,
réduits pour tout ouvrage à la nécessité de babiller continuellement.
Quand tout le monde est occupé, l'on ne parle que quand on a quelque chose
à dire; mais quand on ne fait rien, il faut absolument parler toujours, et
voilà de toutes les gênes la plus incommode et la plus dangereuse. J'ose
même aller plus loin, et je soutiens que pour rendre un cercle vraiment
agréable, il faut non seulement que chacun y fasse quelque chose, mais
quelque chose qui demande un peu d'attention. Faire des nœuds, c'est ne
rien faire, et il faut tout autant de soin pour amuser une femme qui fait
des nœuds que celle qui tient les bras croisés. Mais quand elle brode,
c'est autre chose; elle s'occupe assez pour remplir les intervalles du
silence. Ce qu'il y a |
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de choquant, de ridicule,
est de voir pendant ce temps une douzaine de flandrins se lever,
s'asseoir, aller, venir, pirouetter sur leurs talons, retourner deux cents
fois les magots de la cheminée, et fatiguer leur minerve à maintenir un
intarissable flux de paroles: la belle occupation! Ces gens-là, quoi
qu'ils fassent, seront toujours à charge aux autres et à eux-mêmes. Quand
j'étais à Motiers, j'allais faire des lacets chez mes voisines; si je
retournais dans le monde, j'aurais toujours dans ma poche un bilboquet, et
j'en jouerais toute la journée pour me dispenser de parler quand je
n'aurais rien à dire. Si chacun en faisait autant, les hommes
deviendraient moins méchants, leur commerce deviendrait plus sûr, et, je
pense, plus agréable. Enfin, que les plaisants rient, s'ils veulent, mais
je soutiens que la seule morale à la portée du présent siècle est la
morale du bilboquet. |
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de ressources présentes,
plus elle s'en forgeait dans l'avenir. Le progrès des ans ne faisait
qu'augmenter en elle cette manie; et à mesure qu'elle perdait le goût des
plaisirs du monde et de la jeunesse, elle le remplaçait par celui des
secrets et des projets. La maison ne désemplissait pas de charlatans, de
fabricants, de souffleurs, d'entrepreneurs de toute espèce, qui,
distribuant par millions la fortune, finissaient par avoir besoin d'un
écu. Aucun ne sortait de chez elle à vide, et l'un de mes étonnements est
qu'elle ait pu suffire aussi longtemps à tant de profusions sans en
épuiser la source, et sans lasser ses créanciers. |