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pas très cajolable; car
c'était bien le plus caustique et le plus brutal monsieur que j'aie jamais
connu. On en jugera par deux ou trois traits que je vais citer pour
échantillon. |
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récité deux Ave, que,
n'y pouvant plus tenir, il se lève brusquement, prend sa canne et s'en va
sans mot dire. Le comte Picon court après et lui crie: "Monsieur Grossi!
Monsieur Grossi! Restez donc, vous avez là-bas à la broche une excellente
bartavelle. - Monsieur le comte! lui répond l'autre en se retournant, vous
me donneriez un ange rôti que je ne resterais pas." Voilà quel était M. le
protomédecin Grossi, que Maman entreprit et vint à bout d'apprivoiser.
Quoique extrêmement occupé, il s'accoutuma à venir très souvent chez elle,
prit Anet en amitié, marqua faire cas de ses connaissances, en parlait
avec estime, et, ce qu'on n'aurait pas attendu d'un pareil ours, affectait
de le traiter avec considération, pour effacer les impressions du passé.
Car, quoique Anet ne fût plus sur le pied d'un domestique, on savait qu'il
l'avait été, et il ne fallait pas moins que l'exemple et l'autorité de M.
le protomédecin pour donner, à son égard, le ton qu'on n'aurait pas pris
de tout autre. Claude Anet, avec un habit noir, une perruque bien peignée,
un maintien grave et décent, une conduite sage et circonspecte, des
connaissances assez étendues en matière médicale et en botanique, et la
faveur du chef de la faculté, pouvait raisonnablement espérer de remplir
avec applaudissement la place de démonstrateur royal des plantes, si
l'établissement projeté avait lieu, et réellement Grossi en avait goûté le
plan, l'avait adopté, et n'attendait, pour |
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le proposer à la cour, que
le moment où la paix permettrait de songer aux choses utiles, et
laisserait disposer de quelque argent pour y pourvoir. |
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les vertus des grands
hommes, et à qui, peut-être, il ne manqua, pour se montrer tel à tout le
monde, que de vivre et d'être placé. |
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redoutait le juste reproche
qu'il osait quelquefois lui faire qu'elle prodiguait le bien d'autrui
autant que le sien. Je pensais comme lui, je le disais même; mais je
n'avais pas le même ascendant sur elle, et mes discours n'en imposaient
pas comme les siens. Quand il ne fut plus, je fus bien forcé de prendre sa
place, pour laquelle j'avais aussi peu d'aptitude que de goût; je la
remplis mal. J'étais peu soigneux, j'étais fort timide; tout en grondant à
part moi, je laissais tout aller comme il allait. D'ailleurs j'avais bien
obtenu la même confiance, mais non pas la même autorité. Je voyais le
désordre, j'en gémissais, je m'en plaignais, et je n'étais pas écouté.
J'étais trop jeune et trop vif pour avoir le droit d'être raisonnable, et
quand je voulais me mêler de faire le censeur, Maman me donnait de petits
soufflets de caresses, m'appelait son petit mentor, et me forçait à
reprendre le rôle qui me convenait. |
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beaucoup d'argent. Je
commençai à faire cette attention et à prendre du souci de ma bourse. Je
devenais vilain par un motif très noble; car en vérité, je ne songeais
qu'à ménager à Maman quelque ressource dans la catastrophe que je
prévoyais. Je craignais que ses créanciers ne fissent saisir sa pension,
qu'elle ne fût tout à fait supprimée, et je m'imaginais, selon mes vues
étroites, que mon petit magot lui serait alors d'un grand secours. Mais
pour le faire, et surtout pour le conserver, il fallait me cacher d'elle;
car il n'eût pas convenu, tandis qu'elle était aux expédients qu'elle eût
su que j'avais de l'argent mignon. J'allais donc cherchant par-ci, par-là,
de petites caches où je fourrais quelques louis en dépôt, comptant
augmenter ce dépôt sans cesse jusqu'au moment de le mettre à ses pieds.
Mais j'étais si maladroit dans le choix de mes cachettes, qu'elle les
éventait toujours; puis, pour m'apprendre qu'elle les avait trouvées, elle
ôtait l'or que j'y avais mis, et en mettait davantage en autres espèces.
Je venais tout honteux rapporter à la bourse commune mon petit trésor, et
jamais elle ne manquait de l'employer en nippes ou meubles à mon profit,
comme épée d'argent, montre, ou autre chose pareille. |
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à sa subsistance, quand,
cessant de pourvoir à la mienne, elle verrait le pain prêt à lui manquer.
Malheureusement, jetant mes projets du côté de mes goûts, je m'obstinais à
chercher follement ma fortune dans la musique, et sentant naître des idées
et des chants dans ma tête, je crus qu'aussitôt que je serais en état d'en
tirer parti j'allais devenir un homme célèbre, un Orphée moderne dont les
sons devaient attirer tout l'argent du Pérou. Ce dont il s'agissait pour
moi, commençant à lire passablement la musique, était d'apprendre la
composition. La difficulté était de trouver quelqu'un pour me l'enseigner;
car avec mon Rameau seul, je n'espérais pas y parvenir par moi-même, et
depuis le départ de M. Le Maître, il n'y avait personne en Savoie qui
entendît rien à l'harmonie. |
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Ainsi, toujours avec le
projet de prévenir une banqueroute et de réparer dans l'avenir l'ouvrage
de sa dissipation, je commençai dans le moment même par lui causer une
dépense de huit cents francs: j'accélérais sa ruine pour me mettre en état
d'y remédier. Quelque folle que fût cette conduite, l'illusion était
entière de ma part, et même de la sienne. Nous étions persuadés l'un et
l'autre, moi que je travaillais utilement pour elle, elle que je
travaillais utilement pour moi. |
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contrebande, je ne pouvais
concevoir sur quel prétexte on l'avait pu fonder. Je l'apprends enfin: il
faut le dire, car c'est un fait curieux. |
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scène du Mithridate
de Racine. Je n'en avais pas lu dix vers, et l'avais laissé par oubli dans
ma poche. Voilà ce qui fit confisquer mon équipage. Les commis firent à la
tête de l'inventaire de cette malle un magnifique procès-verbal, où,
supposant que cet écrit venait de Genève pour être imprimé et distribué en
France, ils s'étendaient en saintes invectives contre les ennemis de Dieu
et de l'Eglise, et en éloges de leur pieuse vigilance, qui avait arrêté
l'exécution de ce projet infernal. Ils trouvèrent sans doute que mes
chemises sentaient aussi l'hérésie; car, en vertu de ce terrible papier,
tout fut confisqué, sans que jamais, comme que j'aie pu m'y prendre, j'aie
eu ni raison ni nouvelle de ma pauvre pacotille. Les gens des fermes à qui
l'on s'adressa demandaient tant d'instructions, de renseignements, de
certificats, de mémoires, que, me perdant mille fois dans ce labyrinthe,
je fus contraint de tout abandonner. J'ai un vrai regret de n'avoir pas
conservé le procès-verbal du bureau des Rousses. C'était une pièce à
figurer avec distinction parmi celles dont le recueil doit accompagner cet
écrit. |
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rapporté des trésors,
remonta peu à peu ma petite garde-robe, et mon malheur, assez grand pour
l'un et pour l'autre, fut presque aussitôt oublié qu'arrivé. |
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qu'il avait transposée,
disait-il, pour la commodité de la voix, et à laquelle il fallait faire
une autre basse, la transposition rendant celle de Clérambault
impraticable sur l'instrument. Je répondis que c'était un travail
considérable, et qui ne pouvait être fait sur-le-champ. Il crut que je
cherchais une défaite, et me pressa de lui faire au moins la basse d'un
récitatif. Je la fis donc, mal sans doute, parce qu'en toute chose il me
faut, pour bien faire, mes aises et la liberté; mais je la fis du moins
dans les règles, et comme il était présent, il ne put douter que je ne
susse les éléments de la composition. Ainsi je ne perdis pas mes
écolières, mais je me refroidis un peu sur la musique, voyant qu'on
faisait un concert et que l'on s'y passait de moi. |
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Après le dîner il fut
question de musique; il la savait très bien. L'opéra de Jephté
était alors dans sa nouveauté; il en parla, on le fit apporter. Il me fit
frémir, en me proposant d'exécuter à nous deux cet opéra, et tout en
ouvrant le livre, il tomba sur ce morceau célèbre, à deux chœurs:
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bien la musique; je ne
manquais que de cette vivacité du premier coup d'œil que je n'eus jamais
sur rien, et qui ne s'acquiert en musique que par une pratique consommée.
Quoi qu'il en soit, je fus sensible à l'honnête soin qu'il prit d'effacer
dans l'esprit des autres, et dans le mien, la petite honte que j'avais
eue; et douze ou quinze ans après, me rencontrant avec lui dans diverses
maisons de Paris, je fus tenté plusieurs fois de lui rappeler cette
anecdote, et de lui montrer que j'en gardais le souvenir. Mais il avait
perdu les yeux depuis ce temps-là: je craignis de renouveler ses regrets
en lui rappelant l'usage qu'il en avait su faire, et je me tus. |
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aimables qui aient existé.
Il était impossible de le voir sans l'aimer, et de vivre avec lui sans s'y
attacher tout à fait. Je n'ai vu de ma vie une physionomie plus ouverte,
plus caressante, qui eût plus de sérénité, qui marquât plus de sentiment
et d'esprit, qui inspirât plus de confiance. Quelque réservé qu'on pût
être, on ne pouvait, dès la première vue, se défendre d'être aussi
familier avec lui que si on l'eût connu depuis vingt ans, et moi qui avais
tant de peine d'être à mon aise avec les nouveaux visages, j'y fus avec
lui du premier moment. Son ton, son accent, son propos accompagnaient
parfaitement sa physionomie. Le son de sa voix était net, plein, bien
timbré, une belle voix de basse, étoffée et mordante, qui remplissait
l'oreille et sonnait au cœur. Il est impossible d'avoir une gaieté plus
égale et plus douce, des grâces plus vraies et plus simples, des talents
plus naturels et cultivés avec plus de goût. Joignez à cela un cœur aimant, mais aimant un peu trop tout le monde, un caractère officieux avec
peu de choix, servant ses amis avec zèle, ou plutôt se faisant l'ami des
gens qu'il pouvait servir, et sachant faire très adroitement ses propres
affaires en faisant très chaudement celles d'autrui. Gauffecourt était
fils d'un simple horloger, et avait été horloger lui-même. Mais sa figure
et son mérite l'appelaient dans une autre sphère, où il ne tarda pas
d'entrer. Il fit connaissance avec M. de la Closure, résident de France à
Genève, qui le prit en |