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Livre 5 |
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répugnance, sentant bien
qu'après des révolutions encore toutes récentes, et dans l'agitation où
l'on était encore à la cour, ce n'était pas le moment de s'y présenter.
Cependant ses affaires demandaient qu'elle s'y montrât; elle craignait
d'être oubliée ou desservie. EIle savait surtout que le comte de
Saint-Laurent, intendant général des Finances, ne la favorisait pas. Il
avait à Chambéry une maison vieille, mal bâtie, et dans une si vilaine
position, qu'elle restait toujours vide; elle la loua et s'y établit. Cela
lui réussit mieux qu'un voyage; sa pension ne fut point supprimée, et
depuis lors le comte de Saint-Laurent fut toujours de ses amis. |
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devant lui. Il en imposait
même à sa maîtresse, qui connaissait son grand sens, sa droiture, son
inviolable attachement pour elle, et qui le lui rendait bien. Claude Anet
était sans contredit un homme rare, et le seul même de son espèce que
j'aie jamais vu. Lent, posé, réfléchi, circonspect dans sa conduite, froid
dans ses manières, laconique et sentencieux dans ses propos, il était dans
ses passions d'une impétuosité qu'il ne laissait jamais paraître, mais qui
le dévorait en dedans, et qui ne lui a fait faire en sa vie qu'une
sottise, mais terrible, c'est de s'être empoisonné. Cette scène tragique
se passa peu après mon arrivée, et il la fallait pour m'apprendre
l'intimité de ce garçon avec sa maîtresse; car si elle ne me l'eût dit
elle-même, jamais je ne m'en serais douté. Assurément, si l'attachement,
le zèle et la fidélité peuvent mériter une pareille récompense, elle lui
était bien due, et ce qui prouve qu'il en était digne, il n'en abusa
jamais. Ils avaient rarement des querelles, et elles finissaient toujours
bien. Il en vint pourtant une qui finit mal: sa maîtresse lui dit dans la
colère un mot outrageant qu'il ne put digérer. Il ne consulta que son
désespoir, et trouvant sous sa main une fiole de laudanum, il l'avala,
puis fut se coucher tranquillement, comptant ne se réveiller jamais.
Heureusement Mme de Warens, inquiète, agitée elle-même, errant dans sa
maison, trouva la fiole vide et devina le reste. En volant à son secours,
elle |
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poussa des cris qui
m'attirèrent; elle m'avoua tout, implora mon assistance, et parvint avec
beaucoup de peine à lui faire vomir l'opium. Témoin de cette scène,
j'admirai ma bêtise de n'avoir jamais eu le moindre soupçon des liaisons
qu'elle m'apprenait. Mais Claude Anet était si discret, que de plus
clairvoyants auraient pu s'y méprendre. Le raccommodement fut tel que j'en
fus vivement touché moi-même, et depuis ce temps, ajoutant pour lui le
respect à l'estime, je devins en quelque façon son élève, et ne m'en
trouvai pas plus mal. |
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Nous vivions ainsi dans une
union qui nous rendait tous heureux, et que la mort seule a pu détruire.
Une des preuves de l'excellence du caractère de cette aimable femme est
que tous ceux qui l'aimaient s'aimaient entre eux. La jalousie, la
rivalité même cédait au sentiment dominant qu'elle inspirait, et je n'ai
vu jamais aucun de ceux qui l'entouraient se vouloir du mal l'un à
l'autre. Que ceux qui me lisent suspendent un moment leur lecture à cet
éloge, et s'ils trouvent en y pensant quelque autre femme dont ils
puissent en dire autant, qu'ils s'attachent à elle pour le repos de leur
vie, fût-elle au reste la dernière des catins. |
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la gêne du bureau ne me
faisait pas songer à autre chose. Le peu de temps que j'avais de libre se
passait auprès de la bonne Maman, et n'ayant pas même celui de lire, la
fantaisie ne m'en prenait pas. Mais quand ma besogne, devenue une espèce
de routine, occupa moins mon esprit, il reprit ses inquiétudes; la lecture
me redevint nécessaire, et comme si ce goût se fût toujours irrité par la
difficulté de m'y livrer, il serait redevenu passion comme chez mon
maître, si d'autres goûts venus à la traverse n'eussent fait diversion à
celui-là. |
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bout de trente ans
d'interruption. Il y a quelques jours que, dans un voyage que j'ai fait à
Davenport, chez mon hôte, assistant à la leçon d'arithmétique de ses
enfants, j'ai fait sans faute, avec un plaisir incroyable, une opération
des plus composées. Il me semblait, en posant mes chiffres, que j'étais
encore à Chambéry dans mes heureux jours. C'était revenir de loin sur mes
pas. |
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contentement que je voyais
dans les yeux d'Anet, revenant chargé de plantes nouvelles, me mit deux ou
trois fois sur le point d'aller herboriser avec lui. Je suis presque
assuré que si j'y avais été une seule fois, cela m'aurait gagné, et je
serais peut-être aujourd'hui un grand botaniste: car je ne connais point
d'étude au monde qui s'associe mieux avec mes goûts naturels que celle des
plantes, et la vie que je mène depuis dix ans à la campagne n'est guère
qu'une herborisation continuelle, à la vérité sans objet et sans progrès;
mais n'ayant alors aucune idée de la botanique, je l'avais prise en une
sorte de mépris et même de dégoût; je ne la regardais que comme une étude
d'apothicaire. Maman, qui l'aimait, n'en faisait pas elle-même un autre
usage; elle ne recherchait que les plantes usuelles, pour les appliquer à
ses drogues. Ainsi la botanique, la chimie et l'anatomie, confondues dans
mon esprit sous le nom de médecine, ne servaient qu'à me fournir des
sarcasmes plaisants toute la journée, et à m'attirer des soufflets de
temps en temps. D'ailleurs, un goût différent et trop contraire à celui-là
croissait par degrés, et bientôt absorba tous les autres. Je parle de la
musique. Il faut assurément que je sois né pour cet art, puisque j'ai
commencé de l'aimer dès mon enfance, et qu'il est le seul que j'aie aimé
constamment dans tous les temps. Ce qu'il y a d'étonnant est qu'un art
pour lequel j'étais né m'ait néanmoins tant coûté de peine à apprendre, et
avec |
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des succès si lents,
qu'après une pratique de toute ma vie, jamais je n'ai pu parvenir à
chanter sûrement tout à livre ouvert. Ce qui me rendait surtout alors
cette étude agréable était que je la pouvais faire avec Maman. Ayant des
goûts d'ailleurs fort différents, la musique était pour nous un point de
réunion dont j'aimais à faire usage. Elle ne s'y refusait pas; j'étais
alors à peu près aussi avancé qu’elle; en deux ou trois fois nous
déchiffrions un air. Quelquefois, la voyant empressée autour d'un
fourneau, je lui disais: "Maman, voici un duo charmant qui m'a bien l'air
de faire sentir l'empyreume à vos drogues. - Ah! par ma foi, me
disait-elle, si tu me les fais brûler, je te les ferai manger." Tout en
disputant, je l'entraînais à son clavecin: on s'y oubliait; l'extrait de
genièvre ou d'absinthe était calciné: elle m'en barbouillait le visage, et
tout cela était délicieux. |
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retraite; j'y mis quelques
livres, beaucoup d'estampes; je passais une partie de mon temps à l'orner
et à y préparer à Maman quelque surprise agréable lorsqu'elle s'y venait
promener. Je la quittais pour venir m'occuper d'elle, pour y penser avec
plus de plaisir; autre caprice que je n'excuse ni n'explique, mais que
j'avoue que la chose était ainsi. Je me souviens qu'une fois Mme de
Luxembourg me parlait en raillant d'un homme qui quittait sa maîtresse
pour lui écrire. Je lui dis que j'aurais bien été cet homme-là, et
j'aurais pu ajouter que je l'avais été quelquefois. Je n'ai pourtant
jamais senti près de Maman ce besoin de m'éloigner d'elle pour l'aimer
davantage: car tête à tête avec elle j'étais aussi parfaitement à mon aise
que si j'eusse été seul, et cela ne m'est jamais arrivé près de personne
autre, ni homme ni femme, quelque attachement que j'ai eu pour eux. Mais
elle était si souvent entourée, et de gens qui me convenaient si peu, que
le dépit et l'ennui me chassaient dans mon asile, où je l'avais comme je
la voulais, sans crainte que les importuns vinssent nous y suivre.
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colonne par Chambéry, et
entre autres le régiment de Champagne, dont était colonel M. le duc de la
Trimouille, auquel je fus présenté, qui me promit beaucoup de choses, et
qui sûrement n'a jamais repensé à moi. Notre petit jardin était
précisément au haut du faubourg par lequel entraient les troupes, de sorte
que je me rassasiais du plaisir d'aller les voir passer, et je me
passionnais pour le succès de cette guerre comme s'il m'eût beaucoup
intéressé. Jusque-là je ne m'étais pas encore avisé de songer aux affaires
publiques, et je me mis à lire les gazettes pour la première fois, mais
avec une telle partialité pour la France, que le coeur me battait de joie
à ses moindres avantages et que ses revers m'affligeaient comme s'ils
fussent tombés sur moi. Si cette folie n'eût été que passagère, je ne
daignerais pas en parler; mais elle s'est tellement enracinée dans mon
coeur sans aucune raison, que lorsque j'ai fait dans la suite, à Paris,
l'antidespote et le fier républicain, je sentais en dépit de moi-même une
prédilection secrète pour cette même nation que je trouvais servile et
pour ce gouvernement que j'affectais de fronder. Ce qu'il y avait de
plaisant était qu'ayant honte d'un penchant si contraire à mes maximes, je
n'osais l'avouer à personne, et je raillais les Français de leurs
défaites, tandis que le coeur m'en saignait plus qu'à eux. Je suis
sûrement le seul qui, vivant chez une nation qui le traitait bien, et
qu'il adorait, se soit fait chez |
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elle un faux air de la
dédaigner. Enfin, ce penchant s'est trouvé si désintéressé de ma part, si
fort, si constant, si invincible, que même depuis ma sortie du royaume,
depuis que le gouvernement, les magistrats, les auteurs, s'y sont à l'envi
déchaînés contre moi, depuis qu'il est devenu du bon air de m'accabler
d'injustices et d'outrages, je n'ai pu me guérir de ma folie. Je les aime
en dépit de moi, quoiqu'ils me maltraitent. En voyant déjà commencer la
décadence de l'Angleterre que j'ai prédite au milieu de ses triomphes, je
me laisse bercer au fol espoir que la nation française, à son tour
victorieuse, viendra peut-être un jour me délivrer de la triste captivité
où je vis. |
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toujours tirées de la même
nation nourrissaient mon affection pour elle, et m'en firent enfin une
passion aveugle que rien n'a pu surmonter. J'ai eu dans la suite occasion
de remarquer dans mes voyages que cette impression ne m'était pas
particulière, et qu'agissant plus ou moins dans tous les pays sur la
partie de la nation qui aimait la lecture et qui cultivait les lettres,
elle balançait la haine générale qu'inspire l'air avantageux des Français.
Les romans plus que les hommes leur attachent les femmes de tous les pays,
leurs chefs-d'oeuvre dramatiques affectionnent la jeunesse à leurs
théâtres. La célébrité de celui de Paris y attire des foules d'étrangers
qui en reviennent enthousiastes; enfin l'excellent goût de leur
littérature leur soumet tous les esprits qui en ont, et dans la guerre si
malheureuse dont ils sortent, j'ai vu leurs auteurs et leurs philosophes
soutenir la gloire du nom français ternie par leurs guerriers. |
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les alliés, la pension de
Maman courait un grand risque. Mais j'étais plein de confiance dans mes
bons amis, et pour le coup, malgré la surprise de M. de Broglie, cette
confiance ne fut pas trompée, grâce au roi de Sardaigne, à qui je n'avais
pas pensé. |
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Pour m'achever, il arriva de
la Val-d'Aost un jeune organiste appelé l'abbé Palais, bon musicien, bon
homme, et qui accompagnait très bien du clavecin. Je fais connaissance
avec lui; nous voilà inséparables. il était élève d'un moine italien,
grand organiste. Il me parlait de ses principes; je les comparais avec
ceux de mon Rameau; je remplissais ma tête d'accompagnements, d'accords,
d'harmonie. Il fallait se former l'oreille à tout cela: je proposai à
Maman un petit concert tous les mois; elle y consentit. Me voilà si plein
de ce concert que, ni jour ni nuit, je ne m'occupais d'autre chose; et
réellement cela m'occupait, et beaucoup, pour rassembler la musique, les
concertants, les instruments, tirer les parties, etc. Maman chantait; le
P. Caton, dont j'ai déjà parlé, et dont j'ai à parler encore, chantait
aussi; un maître à danser appelé Roche, et son fils jouaient du violon;
Canavas, musicien piémontais, qui travaillait au cadastre, et qui depuis
s'est marié à Paris, jouait du violoncelle; l'abbé Palais accompagnait au
clavecin; j'avais l'honneur de conduire la musique, sans oublier le bâton
du bûcheron. On peut juger combien tout cela était beau! pas tout à fait
comme chez M. de Treytorens; mais il ne s'en fallait guère. |