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comme dit un peu trop fort,
partit de sa voix aiguë. L'homme entre; il cherche d'où vient cette voix
de femme, et voyant dans ce lit une cornette, une fontange, il veut
ressortir, en faisant à Madame de grandes excuses. M. Simon se fâche, et
n'en crie que plus clair. Le paysan confirmé dans son idée, et se croyant
insulté, lui chante pouille, lui dit qu'apparemment elle n'est qu'une
coureuse, et que M. le juge-mage ne donne guère bon exemple chez lui. Le
juge-mage, furieux, et n'ayant pour toute arme que son pot de chambre,
allait le jeter à la tête de ce pauvre homme, quand sa gouvernante arriva.
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s'était mis à la mode parmi
elles; elles l'avaient à leur suite comme un petit sapajou. Il prétendait
même à des bonnes fortunes, et cela les amusait beaucoup. Une Mme d'Epagny
disait que pour lui la dernière faveur était de baiser une femme au genou.
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était petite et déserte, un
homme s'y remarquait: de temps en temps quelqu'un passait, entrait ou
sortait au voisinage. J'étais fort embarrassé de ma figure: il me semblait
qu'on devinait pourquoi j'étais là, et cette idée me mettait au supplice,
car j'ai toujours préféré à mes plaisirs l'honneur et le repos de celles
qui m'étaient chères. |
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n'aurait pas parlé
d'elle-même, mon air sot et embarrassé m'aurait seul décelé. On peut
croire que cette commission ne lui donna pas grand plaisir à faire: elle
s'en chargea toutefois et l'exécuta fidèlement. Le lendemain matin je
courus chez elle, et j'y trouvai ma réponse. Comme je me pressai de sortir
pour l'aller lire et baiser à mon aise! Cela n'a pas besoin d'être dit;
mais ce qui en a besoin davantage, c'est le parti que prit Mlle Giraud, et
où j'ai trouvé plus de délicatesse et de modération que je n'en aurais
attendu d'elle. Ayant assez de bon sens pour voir qu'avec ses trente-sept
ans, ses yeux de lièvre, son nez barbouillé, sa voix aigre et sa peau
noire, elle n'avait pas beau jeu contre deux jeunes personnes pleines de
grâces et dans tout l'éclat de la beauté, elle ne voulut ni les trahir ni
les servir, et aima mieux me perdre que de me ménager pour elles. |
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jours tout au plus. La
Giraud, qui ne pensait pas de même, arrangea tout. Il fallut bien avouer
l'état de mes finances. On y pourvut: la Merceret se chargea de me
défrayer; et, pour regagner d'un côté ce qu'elle dépensait de l'autre, à
ma prière on décida qu'elle enverrait devant son petit bagage, et que nous
irions à pied, à petites journées. Ainsi fut fait. |
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ensemble; je croyais qu'il
fallait des siècles pour préparer ce terrible arrangement. Si la pauvre
Merceret, en me défrayant, comptait sur quelque équivalent, elle en fut la
dupe, et nous arrivâmes à Fribourg exactement comme nous étions partis
d'Annecy. |
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meilleures. Du reste, il
n'eut pas même la tentation de me retenir de force; et en cela je trouve
qu'il eut raison; mais il est certain qu'il ne fit pas pour me ramener
tout ce qu'il aurait pu faire, soit qu'après le pas que j'avais fait, il
jugeât lui-même que je n'en devais pas revenir, soit qu'il fût embarrassé
peut-être à savoir ce qu'à mon âge il pourrait faire de moi. J'ai su
depuis qu'il eut de ma compagne de voyage une opinion bien injuste et bien
éloignée de la vérité, mais du reste assez naturelle. Ma belle-mère, bonne
femme, un peu mielleuse, fit semblant de vouloir me retenir à souper. Je
ne restai point; mais je leur dis que je comptais m'arrêter avec eux plus
longtemps au retour, et je leur laissai en dépôt mon petit paquet, que
j'avais fait venir par le bateau, et dont j'étais embarrassé. Le lendemain
je partis de bon matin, bien content d'avoir vu mon père et d'avoir osé
faire mon devoir. |
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dessein d'aller. |
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J'excepte pourtant le
plaisir que la peine doit suivre; celui-là ne me tente pas, parce que je
n'aime que des jouissances pures, et que jamais on n'en a de telles quand
on sait qu'on s'apprête un repentir. |
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été voir; je me serais fait
un vrai plaisir de lui rappeler sa bonne oeuvre, et de lui prouver qu'elle
n'avait pas été mal placée. Des services plus importants sans doute, mais
rendus avec plus d'obstentation, ne m'ont pas paru si dignes de
reconnaissance que l'humanité simple et sans éclat de cet honnête homme.
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blancs, ce qui était peu
pour la chose, mais beaucoup pour moi. Il me conseilla de ne me mettre
d'abord qu'à la demi-pension, qui consistait pour le dîner en une bonne
soupe, et rien de plus, mais bien à souper le soir. J'y consentis. Ce
pauvre Perrotet me fit toutes ces avances du meilleur coeur du monde, et
n'épargnait rien pour m'être utile. Pourquoi faut-il qu'ayant trouvé tant
de bonnes gens dans ma jeunesse, j'en trouve si peu dans un âge avancé?
Leur race est-elle épuisée? Non; mais l'ordre où j'ai besoin de les
chercher aujourd'hui n'est plus le même où je les trouvais alors. Parmi le
peuple, où les grandes passions ne parlent que par intervalles, les
sentiments de la nature se font plus souvent entendre. Dans les états plus
élevés ils sont étouffés absolument, et sous le masque du sentiment il n'y
a jamais que l'intérêt ou la vanité qui parle. |
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n'auraient pu suffire; mais
outre cela j'apprenais d'un maître: c'en était assez pour apprendre mal.
Parisien de Genève, et catholique en pays protestant, je crus devoir
changer mon nom ainsi que ma religion et ma patrie. Je m'approchais
toujours de mon grand modèle autant qu'il m'était possible. Il s'était
appelé Venture de Villeneuve, moi je fis l'anagramme du nom de Rousseau
dans celui de Vaussore, et je m'appelai Vaussore de Villeneuve. Venture
savait la composition, quoiqu'il n'en eût rien dit; moi, sans la savoir je
m'en vantai à tout le monde, et, sans pouvoir noter le moindre vaudeville,
je me donnai pour compositeur. Ce n'est pas tout: ayant été présenté à M.
de Treytorens, professeur en droit, qui aimait la musique et faisait des
concerts chez lui, je voulus lui donner un échantillon de mon talent, et
je me mis à composer une pièce pour son concert, aussi effrontément que si
j'avais su comment m'y prendre. J'eus la constance de travailler pendant
quinze jours à ce bel ouvrage, de le mettre au net, d'en tirer les
parties, et de les distribuer avec autant d'assurance que si c'eût été un
chef-d'oeuvre d'harmonie. Enfin, ce qu'on aura peine à croire, et qui est
très vrai, pour couronner dignement cette sublime production, je mis à la
fin un joli menuet, qui courait les rues, et que tout le monde se rappelle
peut-être encore, sur ces paroles jadis si connues: |
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Quelle injustice! |
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grosses gouttes, mais retenu
par la honte, n'osant m'enfuir et tout planter là. Pour ma consolation,
j'entendais autour de moi les assistants se dire à leur oreille, ou plutôt
à la mienne, l'un: Il n'y a rien là de supportable; un autre: Quelle
musique enragée! un autre: Quel diable de sabbat! Pauvre Jean-Jacques,
dans ce cruel moment tu n'espérais guère qu'un jour devant le roi de
France et toute sa cour tes sons exciteraient des murmures de surprise et
d'applaudissement, et que, dans toutes les loges autour de toi, les plus
aimables femmes se diraient à demi-voix: Quels sons charmants! Quelle
musique enchanteresse! Tous ces chants-là vont au coeur! |
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larmes; et, au lieu de me
contenter de lui avouer mon ignorance, je lui dis tout, en lui demandant
le secret, qu'il me promit, et qu'il me garda comme on peut le croire. Dès
le même soir tout Lausanne sut qui j'étais; et, ce qui est remarquable,
personne ne m'en fit semblant, pas même le bon Perrotet, qui pour tout
cela ne se rebuta pas de me loger et de me nourrir. |