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l'idée de notre ton, la
simplicité de nos manières, et surtout la relation de nos coeurs. Elle fut
pour moi la plus tendre des mères, qui jamais ne chercha son plaisir, mais
toujours mon bien; et si les sens entrèrent dans mon attachement pour
elle, ce n'était pas pour en changer la nature, mais pour le rendre
seulement plus exquis, pour m'enivrer du charme d'avoir une maman jeune et
jolie qu'il m'était délicieux de caresser: je dis caresser au pied de la
lettre, car jamais elle n'imagina de m'épargner les baisers ni les plus
tendres caresses maternelles, et jamais il n'entra dans mon coeur d'en
abuser. On dira que nous avons pourtant eu à la fin des relations d'une
autre espèce; j'en conviens; mais il faut attendre, je ne puis tout dire à
la fois. |
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entretiens qu'un babil
intarissable, qui pour finir avait besoin d'être interrompu. Loin de me
faire une loi de parler, il fallait plutôt m'en faire une de me taire. A
force de méditer ses projets, elle tombait souvent dans la rêverie. Hé
bien! je la laissais rêver, je me taisais, je la contemplais, et j'étais
le plus heureux des hommes. J'avais encore un tic fort singulier. Sans
prétendre aux faveurs du tête-à-tête, je le recherchais sans cesse, et
j'en jouissais avec une passion qui dégénérait en fureur quand des
importuns venaient le troubler. Sitôt que quelqu'un arrivait, homme ou
femme, il n'importait pas, je sortais en murmurant, ne pouvant souffrir de
rester en tiers auprès d'elle. J'allais compter les minutes dans son
antichambre, maudissant mille fois ces éternels visiteurs, et ne pouvant
concevoir ce qu'ils avaient tant à dire, parce que j'avais à dire encore
plus. |
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n'était pas possible, et
qu'un bonheur que je goûtais si bien serait court. Cela donnait à ma
rêverie une tristesse qui n'avait pourtant rien de sombre, et qu'un espoir
flatteur tempérait. Le son des cloches, qui m'a toujours singulièrement
affecté, le chant des oiseaux, la beauté du jour, la douceur du paysage,
les maisons éparses et champêtres dans lesquelles je plaçais en idée notre
commune demeure, tout cela me frappait tellement d'une impression vive,
tendre, triste et touchante, que je me vis comme en extase transporté dans
cet heureux temps et dans cet heureux séjour où mon coeur, possédant toute
la félicité qui pouvait lui plaire, la goûtait dans des ravissements
inexprimables, sans songer même à la volupté des sens. Je ne me souviens
pas de m'être élancé jamais dans l'avenir avec plus de force et d'illusion
que je fis alors; et ce qui m'a frappé le plus dans le souvenir de cette
rêverie, quand elle s'est réalisée, c'est d'avoir retrouvé des objets tels
exactement que je les avais imaginés. Si jamais rêve d'un homme éveillé
eut l'air d'une vision prophétique, ce fut assurément celui-là. Je n'ai
été déçu que dans sa durée imaginaire; car les jours et les ans, et la vie
entière, s'y passaient dans une inaltérable tranquillité; au lieu qu'en
effet tout cela n'a duré qu'un moment. Hélas! mon plus constant bonheur
fut en songe; son accomplissement fut presque à l'instant suivi du réveil.
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les folies que le souvenir
de cette chère Maman me faisait faire quand je n'étais plus sous ses yeux.
Combien de fois j'ai baisé mon lit en songeant qu'elle y avait couché; mes
rideaux, tous les meubles de ma chambre, en songeant qu'ils étaient à
elle, que sa belle main les avait touchés; le plancher même sur lequel je
me prosternais en songeant qu'elle y avait marché! Quelquefois même en sa
présence il m'échappait des extravagances que le plus violent amour seul
semblait pouvoir inspirer. Un jour, à table, au moment qu'elle avait mis
un morceau dans sa bouche, je m'écrie que j'y vois un cheveu; elle rejette
le morceau sur son assiette; je m'en saisis avidement et l'avale. En un
mot, de moi à l'amant le plus passionné il n'y avait qu'une différence
unique, mais essentielle, et qui rend mon état presque inconcevable à la
raison. |
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de leur vie. Ce vice que la
honte et la timidité trouvent si commode, a de plus un grand attrait pour
les imaginations vives: c'est de disposer, pour ainsi dire, à leur gré, de
tout le sexe, et de faire servir à leurs plaisirs la beauté qui les tente,
sans avoir besoin d'obtenir son aveu. Séduit par ce funeste avantage, je
travaillais à détruire la bonne constitution qu'avait rétablie en moi la
nature, et à qui j'avais donné le temps de se bien former. Qu'on ajoute à
cette disposition le local de ma situation présente; logé chez une jolie
femme, caressant son image au fond de mon coeur, la voyant sans cesse dans
la journée; le soir entouré d'objets qui me la rappellent, couché dans un
lit où je sais qu'elle a couché. Que de stimulants! Tel lecteur qui se les
représente me regarde déjà comme à demi mort. Tout au contraire, ce qui
devait me perdre fut précisément ce qui me sauva, du moins pour un temps.
Enivré du charme de vivre auprès d'elle, du désir ardent d'y passer mes
jours, absente ou présente, je voyais toujours en elle une tendre mère,
une soeur chérie, une délicieuse amie, et rien de plus. Je la voyais
toujours ainsi, toujours la même, et ne voyais jamais qu'elle. Son image,
toujours présente à mon coeur, n'y laissait place à nulle autre: elle
était pour moi la seule femme qui fût au monde; et l'extrême douceur des
sentiments qu'elle m'inspirait, ne laissant pas à mes sens le temps de
s'éveiller pour d'autres, me garantissait d'elle et de tout |
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son sexe. En un mot, j’étais
sage parce que je l'aimais. Sur ces effets, que je rends mal, dise qui
pourra de quelle espèce était mon attachement pour elle. Pour moi, tout ce
que j'en puis dire, est que s'il paraît déjà fort extraordinaire, dans la
suite il le paraîtra beaucoup plus. |
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bienséance, lui faire des
yeux de possédé, tandis qu'au fond de mon coeur, et même en dépit de moi,
je trouvais tout cela très comique. |
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Saint-Evremond, La
Henriade. Quoique je n'eusse plus mon ancienne fureur de lecture, par
désoeuvrement je lisais un peu de tout cela. Le Spectateur surtout
me plut beaucoup, et me fit du bien. M. l'abbé de Gouvon m'avait appris à
lire moins avidement et avec plus de réflexion; la lecture me profitait
mieux. Je m'accoutumais à réfléchir sur l'élocution, sur les constructions
élégantes; je m'exerçais à discerner le français pur de mes idiomes
provinciaux. Par exemple, je fus corrigé d'une faute d'orthographe, que je
faisais avec tous nos Genevois, par ces deux vers de La Henriade:
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était mort en France. Mais
cela n’empêchait pas qu'elle connût la bonne littérature et qu'elle n'en
parlât fort bien. Elle avait été élevée dans des sociétés choisies: et,
venue en Savoie encore jeune, elle avait perdu dans le commerce charmant
de la noblesse du pays ce ton maniéré du pays de Vaud, où les femmes
prennent le bel esprit pour l'esprit du monde, et ne savent parler que par
épigrammes. |
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Maman m'étudiait,
m'observait, m'interrogeait, et bâtissait pour ma fortune force projets
dont je me serais bien passé. Heureusement que ce n'était pas le tout de
connaître mes penchants, mes goûts, mes petits talents: il fallait trouver
ou faire naître les occasions d'en tirer parti, et tout cela n'était pas
l'affaire d'un jour. Les préjugés mêmes qu'avait conçus la pauvre femme en
faveur de mon mérite reculaient les moments de le mettre en oeuvre, en la
rendant plus difficile sur le choix des moyens. Enfin, tout allait au gré
de mes désirs, grâce à la bonne opinion qu'elle avait de moi; mais, il en
fallut rabattre, et dès lors adieu la tranquillité. |
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suite, sous prétexte de
quelque commission, et sans me prévenir de rien. Il s'y prit très bien
pour me faire jaser, se familiarisa avec moi, me mit à mon aise autant
qu'il était possible, me parla de niaiseries et de toutes sortes de
sujets, le tout sans paraître m'observer, sans la moindre affectation, et
comme si, se plaisant avec moi, il eût voulu converser sans gêne. J'étais
enchanté de lui. Le résultat de ses observations fut que, malgré ce que
promettaient mon extérieur et ma physionomie animée, j'étais sinon tout à
fait inepte, au moins un garçon de peu d'esprit, sans idées, presque sans
acquis, très borné en un mot à tous égards et que l'honneur de devenir
quelque jour curé de village était la plus haute fortune à laquelle je
dusse aspirer. Tel fut le compte qu'il rendit de moi à Mme de Warens. Ce
fut la seconde ou troisième fois que je fus ainsi jugé: ce ne fut pas la
dernière, et l'arrêt de M. Masseron a souvent été confirmé. |
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lentes à naître,
embarrassées et qui ne se présentent jamais qu'après coup. On dirait que
mon coeur et mon esprit n'appartiennent pas au même individu. Le
sentiment, plus prompt que l'éclair, vient remplir mon âme; mais au lieu
de m'éclairer, il me brûle et m'éblouit. Je sens tout et je ne vois rien.
Je suis emporté, mais stupide; il faut que je sois de sang-froid pour
penser. Ce qu'il y a d'étonnant est que j'ai cependant le tact assez sûr
de la pénétration, de la finesse même, pourvu qu'on m'attende: je fais
d'excellents impromptus à loisir, mais sur le temps je n'ai jamais rien
fait ni dit qui vaille. Je ferais une fort jolie conversation par la
poste, comme on dit que les Espagnols jouent aux échecs. Quand je lus le
trait d'un duc de Savoie qui se retourna, faisant route, pour crier: A
votre gorge, marchand de Paris, je dis: "Me voilà." |
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N'avez-vous point vu
quelquefois l'opéra en Italie? Dans les changements de scènes il règne sur
ces grands théâtres un désordre désagréable et qui dure assez longtemps;
toutes les décorations sont entremêlées; on voit de toutes parts un
tiraillement qui fait peine, on croit que tout va renverser: cependant,
peu à peu tout s'arrange, rien ne manque, et l'on est tout surpris de voir
succéder à ce long tumulte un spectacle ravissant. Cette manoeuvre est à
peu près celle qui se fait dans mon cerveau quand je veux écrire. Si
j'avais su premièrement attendre, et puis rendre dans leur beauté les
choses qui s'y sont ainsi peintes, peu d'auteurs m'auraient surpassé.
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De là vient encore que je
réussis mieux aux ouvrages qui demandent du travail qu'à ceux qui veulent
être faits avec une certaine légèreté, comme les lettres, genre dont je
n'ai jamais pu prendre le ton, et dont l'occupation me met au supplice. Je
n'écris point de lettres sur les moindres sujets qui ne me coûtent des
heures de fatigue, ou, si je veux écrire de suite ce qui me vient, je ne
sais ni commencer ni finir; ma lettre est un long et confus verbiage; à
peine m'entend-on quand on la lit. |
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m'intimider. Je ne comprends
pas même comment on ose parler dans un cercle: car à chaque mot il
faudrait passer en revue tous les gens qui sont là; il faudrait connaître
tous leurs caractères, savoir leurs histoires, pour être sûr de ne rien
dire qui puisse offenser quelqu'un. Là-dessus, ceux qui vivent dans le
monde ont un grand avantage: sachant mieux ce qu'il faut taire, ils sont
plus sûrs de ce qu'ils disent; encore leur échappe-t-il souvent des
balourdises. Qu'on juge de celui qui tombe là des nues: il lui est presque
impossible de parler une minute impunément. Dans le tête-à-tête, il y a un
autre inconvénient que je trouve pire, la nécessité de parler toujours:
quand on vous parle il faut répondre, et si l'on ne dit mot il faut
relever la conversation. Cette insupportable contrainte m'eût seule
dégoûté de la société. Je ne trouve point de gêne plus terrible que
l'obligation de parler sur-le-champ et toujours. Je ne sais si ceci tient
à ma mortelle aversion pour tout assujettissement; mais c'est assez qu'il
faille absolument que je parle pour que je dise une sottise
infailliblement. |