Abraham ABOULAFIA
L'étude d'Abraham Aboulafia a été renouvelée par les travaux de Gershom Scholem et de Moshe Idel ("L'expérience mystique d'Abraham Aboulafia"). Umberto Eco a contribué à faire connaître son nom au grand public dans "Le pendule de Foucault", et il lui consacre un chapitre dans "La recherche de la langue parfaite". Aboulafia (1240-Saragosse) est contemporain de Thomas d'Aquin et de Raymond Lulle.
Comme tous les kabbalistes, il récuse l'idée d'une communication directe entre la divinité et l'homme. Sa mystique s'appuie sur une grammatologie : les caractères médiatisent la relation de l'homme et de l'être suprême.
Les ambitions d'Aboulafia étaient immenses : reconstruire un prophétisme juif compatible avec les thèses de Maimonide, assurer la suprématie de sa méthode sur la philosophie, c'est à dire sur Aristote. Il s’efforça de rencontrer le pape mais Nicolas III, qui lui promettait le bûcher, mourut le jour même où Aboulafia entrait dans Rome.
Sa théorie du langage et des lettres peut se résumer à travers les sept voies, trois lettres et trois opérations.
Les sept voies correspondent aux différents niveaux de lecture de la Tora. Les quatre premières s'étagent de la compréhension littérale à l'interprétation allégorique, et sont ouvertes aux non-juifs ; les trois supérieures caractérisent l'interprétation kabbalistique. Cinquième voie : érudition sacrée, intérêt philologique, curiosité pour les questions de graphie. Sixième voie : la science de la combinaison des lettres. Il s'agit des célèbres procédés auxquels on réduit souvent la kabbale : guematria (guematrie), notarikon (acrostiche), temurah (permutation). La septième voie mène à la prophétie authentique. Elle intègre le secret des soixante dix langues, toutes contenues dans la langue hébraïque. Elle ne peut se transmettre que de vive voix, et donc pas sur Internet.
Chez Aboulafia, la lettre est un monde et ce monde est tout à fait étranger à nos manières de lire et d'écrire. Les lettres se représentent sous trois apparences : écrites, prononcées, pensées, qui composent respectivement le livre écrit, le discours parlé, le livre conçu par l'esprit (par hiérarchie montante).
L'interprétation du texte, c'est à dire le travail sur les lettres s'appuie sur les trois opérations. La première comporte "l'étude des permutations, des combinaisons" ; la seconde "l'étude des Noms et des lettres qui les constituent en fonction de leur valeur numérique". La troisième consiste à "fondre toutes les langues dans la Langue sacrée".
Les trois voies kabbalistiques, les trois lettres et les trois opérations sont en rapport. Les conceptions d'Aboulafia eurent une grande influence sur un courant de l'humanisme de la Renaissance, qu'on appelle la "Kabbale chrétienne" (Pic de la Mirandole, Lefevre d'Etaples, Geoffroy Tory).