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S. KARPPE :

Étude sur les origines du Zohar

Chapitre XIII

Abraham Abulafia

Nous arrivons ainsi à celui qui essaya de fondre les deux écoles en un tout pour les mettre au service de la contemplation pure, c'est-à-dire au service d'une forme un peu plus extravagante de la Mercabah des Gaonim; nous voulons parler d'Abulafia. Pour bien comprends e. les idées d'Abulafia il faut jeter un coup d’œil sur sa vie. Abraham b. Samuel Abulafia naquit à Saragosse (Tolède ?) en 1240. Jusqu'à sa trentième année il étudia la Bible, le Talmud, la médecine, la phi-losophie, notamment les œuvres de Saadyah et de Maï-monide. Il fut un lecteur assidu d’Ibn Ezra. Quant à ses études mystiques il dit lui-même dans sa lettre à R. Jehuda Salmon que nous rencontrerons tout à l'heure et dans son commentaire mystique de Maïmonide qu'il avait été initié à la doctrine de l'école de Nachmanide « C'est là, dit-il, que l’on m'enseigna les voies par les quelles se révèlent les intentions véritables, les mys-tères de la loi, et ces voies sont au nombre de trois le Notarikon (acrologie), la Guématria (évaluation numé-rique), le Ziruf (permutation). » Dans une autre lettre il dût avoir médité douze commentaires différents du Sefer Yezirah. Mais il ne se contenta pas de poursuivre un but spéculatif ; il s'imagina bientôt avoir atteint, par la mé-ditation des lettres et des nombres, l'inspiration prophétique et être lui-même le Messie attendu par l'humanité. Fort de l'esprit divin qui l'animait, il quitta sa patrie pour aller à la conquête de sa destinée. On sait que Senacherib, roi d'Assyrie, n'avait trans-porté dans son royaume que les 10 tribus constituant le royaume d'Israël proprement dit (722-721 av. J.-C.). Or, dès l'époque talmudique une légende s'était formée qui présentait les 10 tribus comme ne s'étant jamais as-similées à la population assyrienne, mais comme ayant gardé toute leur force de cohésion et vivant à part der-rière un certain fleuve Sambation. Ce fleuve, disait-on, charriait pendant les six jours de la semaine des pierres de grêle et de feu, et mettait ainsi les tribus à l'abri de toute agression. Seul, le septième jour il demeurait en repos (de là son nom Sambation, Sabbation, Sabbat). Abulafia partit donc à la recherche de ces tribus. La légende ajoutait en effet que le Messie serait chargé de ramener les 10 tribus en Palestine et de refaire l'union entre Israël et Juda. Mais les troubles des Mongols en Syrie refroidirent bien vite les ardeurs du jeune Messie. Il revint sur ses pas et nous le trouvons en Italie, à Turin en 1279, à Capoue en 1280. L'année suivante, 1281, il se rendit à Rome en vue de convertir au judaïsme le pape Martin IV. Le pape se trouvait en ce moment à Suriano, à une jour-née environ de Rome. Il eut vent des intentions d'Abu-lafia et donna aussitôt ordre de ne pas laisser approcher ce fou, mais de le faire périr sur un bûcher en dehors même de la ville. Subitement le pape mourut (voir Gratz, Monatschrift f. Gesch. U. Wissensch. des Judenthums, .Jahrg. XXXVI 1887, p. 558). Abulafia échappa à la mort : après avoir été retenu quelque temps prisonnier à Rome, il fut relâché. De là il se rendit en Sicile où il se présenta comme le grand prophète, le grand Messie. C'est ici qu'il fut attaqué par la plus haute autorité rabbinique du temps : R. Salomon b. Adreth. Un peu plus tard nous le trouvons fixé à Capoue où il paraît avoir fondé une école visitée par de nombreux disciples

La vie d'Abulafia, quoique connue seulement dans ses traits généraux, marque la tendance de son esprit vers une forme de mysticisme dépassant la Kabbale elle-même. Nous avons de lui sur ce point des lettres très précises et significatives. R. Salomon b. Adreth, consulté par les Juifs d'Italie sur les agissements du prophète messie, avait écrit à un certain Acbitob de Palerme une lettre dans laquelle il avait vigoureusement attaqué Abulafia et lui avait reproché de ne rien comprendre aux éléments essentiels de la Kabbale, ni à la doctrine des Sefiroth, ni à celle de l'émanation et de présenter une doctrine nouvelle, étrange, relative aux lettres et aux nombres en vue de conduire à l'esprit prophétique. Nous ne possédons pas la lettre de Salomon b. Adreth, mais la réplique indirecte que lui fit Abulafia en s'adressant à un certain R. Jehuda Salmon. Abulafia distingue tout d'abord quatre sources de connaissance: 1° les cinq sens ; 2° les idées ou les 10 nombres abstraits ; 3° le consentement universel ; 4° la tradition. Sans s'arrêter aux deus premières qui sont connues, ni à la troisième qui n'a pas en soi une très grande force de véracité, il passe à la quatrième : la tradition (Kabbalah). Mais ce n'est pas de la tradition en général qu'il vent s'occuper, mais seulement de cette Kabbale spéciale aux kabbalistes, ignorée du commun des rabbins, lesquels sont livrés tout entiers au Talmud. Or cette Kabbale comprend deux domaines : l'un, concernant la connaissance de Dieu par le moyen des 10 Sefiroth, et l'autre concernant la connaissance de Dieu par le moyen des 22 lettres qui composent les noms et les signes et qui conduisent L'inspiration prophétique.

La première de ces deux formes kabbalistiques est encore apparentée à la philosophie qui cherche à étudier Dieu dans ses oeuvres. Le divin est en quelque sorte un flambeau placé en dehors de l'esprit philosophique et qui l'éclaire. Les adeptes de cette Kabbale ont le tort de donner aux Sefiroth des noms distincts, par exemple ils appellent la première Couronne, parce qu'elle est au sommet de toutes les autres et ainsi de suite jusqu'à la dixième, en présentant toujours l'une comme la cause de l'autre. Chez quelques-uns d'entre eux il y a une telle confusion avec le christianisme que certains kabbalistes ont senti le besoin de resserrer l'unité de Dieu. Eux, ces kabbalistes christianisant ont seulement remplacé la Trinité par la décade, et de même que les chrétiens disent : Il est Un et trois font Un, ainsi certains kabbalistes disent que la Déité est constituée par 10 Sefiroth et ces 10 ne forment qu'Un (Cf. Respp. Ribasch, no 57) . Il faut remarquer ici que dans cette conception la Sefirah supérieure ou Couronne s'identifie avec le En-Sof, question qui soulèvera de graves discussions dans la Kabbale post-zoharitique (v. Pardès Rimonin, 3e ch.: Le En-Sof est-il identique à la Couronne ?). D'après Abulafia, le EnSof, la cause première, n'est pas une Sefirah, mais elle est adéquate à Celui qui nombre les nombres, l'auteur des Sefiroth, elle est l'espace, le lieu dans lequel sont placées les Sefiroth.

Dans son Imre Schefer il pousse encore plus vigou-reusement la critique des Sefiroth. Les adeptes de cette doctrine, dit-il, ignorent eux-mêmes à quoi s’applique ce nom de Sefiroth, si c'est à des corps réels ou à des accidents, si c'est à des matières sans forme ou a des formes sans matière, à des âmes séparées du corps ou a des esprits appelés intellects purs; mais ils se contentent de dire que ce sont des choses émanées de Dieu, qui ne sont pas sans lui, ni lui sans elles, maintenant du moins Avant la création elles étaient en lui par leur type, en puissance, et lorsqu'il a voulu créer le monde, il les a fait passer de la puissance à l'acte. Aussi appellent-ils l'une d'entre elles volonté. De la sorte ils ne peuvent considérer cette volonté ni comme créée ni comme éternelle. Il en est de même pour la « pensée » qu'ils appellent Couronne supérieure et qui constitue, à leurs yeux, la première Sefirah. Outre l'intérêt de ces lignes au point de vue de la nature véritable des Sefiroth, remarquons aussi que nous y rencontrons un essai de conciliation entre la Volonté d'Ibn Gabirol et les Sefiroth. Déjà Jacob b. Schechet l'avait tentée auparavant en introduisant dans son ouvrage intitulé Portes du ciel la volonté comme une première Sefirah. Pour Abulafia, sans être une Sefirah par elle-même elle est la médiatrice entre lieu et les Sefiroth en général et, par conséquent, si nous considérons l'ensemble des Sefiroth comme l'ensemble de la création, elle est comme pour Ibn Gabirol la médiatrice entre la cause première et l'effet.

Après avoir rejeté la forme kabbalistique considérée jusque-là comme le dernier terme du mysticisme, Abulafia en arrive à la forme qu'il préconise, celle qui prend pour moyen les combinaisons de lettres et de noms. Ce mysticisme est, d'après lui, le mysticisme véritable, la fin dernière de l'homme. Chez celui-là seul qui l'a atteint, l'esprit passe de la puissance à l'acte ; à lui seul se révèle le mystère de la nature divine. Quand il est arrivé au sommet de cette doctrine il cesse d'être un simple kabbaliste pour devenir un prophète. Ce n'est plus alors par une lumière qu'il l'éclaire du dehors qu'il connaît Dieu, mais son esprit le quitte, s'unit à Dieu et ne fait plus qu'un avec lui. Et voici comment s'opère cette union : les dix Sefiroth se concentrent dans sa méditation pour entrer toutes ensemble dans la plus haute qui est la Pensée ou la Couronne ou l'Air primordial, qui est comme la racine de toutes les autres et qui repose elle-même dans le En-Sof. C'est de la même manière que tous les nombres se ramènent à l'un, et que les racines et les branches jetées au feu se transforment en leur élément primordial : la terre. Ces Sefiroth répondent à l'être humain tout entier et de même que la tête, les deux bras, les deux reins, les parties sexuelles, la force vitale, le cœur, le cerveau (ce qui fait dix éléments) s'unissent en une unité supérieure et ne font plus qu'un dans l'intellect actif, ainsi l'esprit ramassant en lui toutes les Sefiroth s'unit à ce même intellect. Sous un autre aspect les Sefiroth peuvent être considérées comme une trinité supérieure correspondant aux trois premières lettres de l'alphabet (ici Abulafia se réclame personnellement de R. Jehuda de Rothenburg et de R. Eléazar de Worms) représentant aussi les trois principes de la vie humaine : le principe vital proprement dit (cœur), le principe végétatif (force), le principe rationnel (cerveau).

C'est donc en définitive par les lettres et les nombres auxquels tout correspond, et les Sefiroth et les éléments constitutifs de l'homme, que cet homme peut ramasser toutes les forces en un point, faire de tout son être de l'intellect actif, c'est-à-dire une substance assimilable à Dieu. C'est donc, en définitive, par les lettres et les nombres qu’il peut monter jusqu'à Dieu. Dans une lettre adressée à Abulafia, un savant du nom de R. Abraham avait affirmé la supériorité de la philosophie sur la Kabbale et avait ridiculisé tous ces procédés mystiques, toutes ces formules relatives à l'accent, aux pauses, à l'émission de voix avec lesquels il faut, selon la Kabbale, prononcer les noms divins, Abulafia réplique de Sa manière suivante: Tout d'abord il invoque l'exemple d'un contemporain chrétien, le mystique Bonaventure qui avait distingué sept degrés de contemplation. Il distingue à son tour sept méthodes d’interprétation de l’Ecriture. L’Ecriture est comme une matière par rapport à l'esprit, c'est l'esprit qui lui donne la forme qu'il veut. Lui aussi, continue-t-il, prise beaucoup la philosophie. Il l'a étudiée avec ardeur, notamment les écrits physiques et philosophiques d'Aristote traduites en hébreu, le Guide de Maïmonide, etc. Aristote est certes un chercheur remarquable, mais la Kabbale nouvelle, celle qu'il apporte, qui consiste dans la connaissance du nom divin au moyen de combinaisons, de permutations des 22 lettres de l'alphabet, est bien plus haute, plus haute que la philosophie, plus haute même que la Kabbale des Sefiroth. Elle est la plus haute puissance d'élévation humaine, elle est la Kabbale prophétique qui conduit à l'union de l'intellect avec Dieu. C'est à cette Kabbale qu'il a voué sa vie, c'est pour elle qu'il a écrit 26 ouvrages mystiques et 22 écrits prophétiques. De même que les figures de la logique nous apprennent à conclure, de même l'art des combinaisons de lettres nous conduit à la découverte de la vraie notion de Dieu. Aristote a dit que les mots composés de lettres variant chez les différents peuples ne sont qu'œuvres de convention représentant des conceptions identiques, de même les lettres se composent, d'une part, d'encre, espèce de matière plastique indéterminée, et, d’autre part, d'une forme constituée par les figures . Or, comme les mots se composent de lettres et que les choses s'expriment par des mots il s'ensuit que les lettres représentent tout ce qui est. L'écrit visible à l'œil ressemble à l'univers inférieur, sensible; le mot perceptible à l'oreille ressemble au monde médial, et la pensée interne ressemble au monde supérieur. Nous avons vu Abulafia pratiquer assidûment Ibn Ezra, se réclamer d'Eléazar de Worms et de Nachmanide. Or le point commun de ces mystiques, c'est qu'ils ont tous accordé une grande attention au mysticisme des lettres, des nombres et des noms divins. Abulafia est donc avant tout un adepte de cette forme mystique. C'est là qu'il prend son point de départ. D'autre part, nous l'avons vu se livrera l'étude de plus de douze commentaires du Sefer Yezirah, ce qui nous confirme dans l'idée que nous nous faisons de sa tendance première. Mais tandis que le Sefer Yezirah met les lettres et les nombres au service de la cosmogonie, tandis que les maîtres nommés tout à l'heure les subordonnent à la Kabbale des Sefiroth dont ils font l'aboutissant de la spéculation mystique, Abulafia prétend dépasser cette spéculation et opérer, sur la base des combinaisons arithmétiques, l'union de l'âme rationnelle avec Dieu, union dont Ibn Gabirol et Maïmonide faisaient le fruit et la récompense de la recherche philosophique. chez aucun mystique n'apparaît mieux l'âpreté soi-disant scientifique du mysticisme juif. Rien n'est plus étrange ni plus caractéristique que cette manière d'enfermer l'esprit, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus plastique, de plus rebelle à tonte loi de fixité dans une égalité mathématique et de faire de l'inspiration prophétique la solution d'une équation entre les valeurs numériques fictives de deux mots ou de deux noms divins, chiffrer l'union de l’intellect humain avec l'intellect divin est vraiment le dernier mot de la science mystique. L'inspiration devient ainsi un problème d'arithmétique—et quelle arithmétique—la résultante d'assimilations numériques, fictives, entre tel passage de l’Ecriture et tel autre, choisi arbitrairement, le fruit d’un Jeu de mots entre tel nom de la divinité et son synonyme. L'auguste science des nombres est traînée à la remorque des fantaisies les plus puériles. La science où la logique doit régner en souveraine est embauchée pour être d'humble servante d'une folle. Nous avons vraiment le droit de retourner contre Abulafia et sa Kabbale ce que la Kabbale naissante avait dit de la Mischnah. C'est la servante qui gouverne la maîtresse. On ne se doute pas des extravagances auxquelles il aboutit et on est effrayé des abîmes d'absurdité dans lesquels l'esprit humain peut se perdre quand la saine raison a quitté le gouvernail. Ainsi, par exemple, en considérant que les mots hébreux signifiant la loi, la médiatrice et les lettres saintes ont la même valeur numérique (1232), il conclut que la loi est la médiatrice entre Dieu et les lettres, base de toutes choses.—Puis en prenant dans le nombre 1232 la série des mille comme des unités, il en tire la valeur numérique 1 + 232 = 233 qui répond à son tour au mot hébreu signifiant prière, etc. En passant de nombre à nombre il passe de conception à conception. Le Notarikon, le Ziruf, la Guematria conduisent d'échelon en échelon à travers toutes les formes de contemplation jusqu'aux régions les plus hautes de l'inspiration prophétique. « Heureux. dit-il, dans son Commentaire sur le Guide, ceux qui suivent ma voie ; j'apporte avec la connaissance des nombres et des noms divins l'esprit saint, la résurrection des morts et le règne messianique ».

Mais quelle plasticité, quelle souplesse de combinaisons! Sous le couvert d’une exactitude mathématique c’est la plus libre fantaisie qui se met en liesse. Ce n'est pas le nombre qui détermine l'idée, c'est l'idée ou plutôt le caprice de la pensée qui détermine le nombre. En même temps apparaissent chez Abulafia les premiers éléments de ce qu'on appellera l'arithmomancie qui consiste à associer un nombre à chaque élément, à chaque astre et à fonder sur cette base une astrologie en quelque sorte mathématique, qui met la puissance attachée aux astres au pouvoir des combinaisons de nombres. Mais la connaissance des noms et la combinaison des lettres ne suffisent pas pour se mettre en communion avec le monde des esprits ; il faut encore s'adonner à des pratiques ascétiques, s'enfermer dans la retraite, mourir au monde, affranchir son esprit de soins vulgaires, et là, vêtu de blanc, recueillir son âme, rassembler toute sa puissance intérieure sur un point et alors seulement prononcer les lettres du nom divin, sur un rythme voulu, avec des modulations déterminées, avec des inclinaisons de corps précises jusqu'à ce que l'esprit soit troublé et le cœur embrasé Abulafia entre dans des détails multiples sur la manière d'émettre chaque consonne, chaque voyelle, chaque accent. Le Livre de l'Unité avait donné à Dieu la double dénomination de père et de mère, et avait distingué, dans les Sefiroth, les éléments mâles et les éléments femelles. Abulafia va jusqu'à transporter en Dieu même le dualisme sexuel. Après avoir dit que la distinction de la cause et de l'effet gît en Dieu, le grand androgyne, par un acte générateur intérieur, Abulafia s'arrête avec complaisance sur cet acte, sur la description du membrum generationis divin. Il y voit le principe se bifurquant en principe mâle et femelle, il y voit sous un autre aspect l'univers constitué par la collaboration de la Trinité semen mundi, ovum mundi, matrix mundi, ce qui fait penser au semen mundi du monstre persan Kajornord, fait d'un mélange de lumière solaire pure et d'eau distillée (v. Jeanne, Pantheum, p. 48). Des détails souvent licencieux rappellent, abstraction faite des combinaisons de lettres et de nombres, dont il les émaille, les détails du culte phallique que nous rencontrons dans la mythique et le mysticisme d’autres peuples. Par un long et impénétrable détour, le mysticisme juif donne la main aux doctrines de l'Asie antérieure et de la Grèce. Et sait-on ce qui constitue pour lui le point de départ de cette idée ? C'est avant tout ce fait que le nombre 390, valeur numérique du mot hébreu qui signifie gloire divine, et aussi celles des mots mâle et femelle réunis et du mot qui signifie « androgyne ». Nous avons vu Abulafia s'autoriser d'une théorie du mystique chrétien Bonaventure, relative aux sept degrés de la contemplation. Cette citation implique chez lui une étude et une connaissance du mysticisme chrétien. Nous trouvons, d'autre part, dans ces écrits plus d'un appel fait au dogme du christianisme. En parlant des trois noms divins Yhvh, Eh, Elohim, il dit : « Ce sont là les trois noms sacrés qui marquent le mystère de la trinité et la trinité de l'unité. De même que la sagesse, l'intelligence et la science sont toutes trois, une seule et même chose, de même que les expressions, il fut, il est, il sera, ne sont que les variétés d’une même essence, de même les trois personnes ne font qu'une seule personne, à la fois une et triple. « S'il en est ainsi, Dieu a un nom un, marquant sa substance une, et qui est toutefois triple, mais cette trinité est une. Que cela ne te semble pas étrange, déjà ces noms t'expliquent la chose... ces noms qui sont trois et qui tous trois désignent une substance une, identique à elle-même, de même la triple invocation de « Saint, saint, saint,... » et, d'autre part, pour le concept, la trinité, la sagesse, l'intelligence et la science ». Dans un poème il se vante d'avoir remplacé les premières Sefiroth des kabbalistes par cette trinité qui est prouvée à ses yeux par les mots « zoug ehad ehad ehad » (le mariage de un, un, un) numériquement équivalent au mot « hakol » (le Tout) . Enfin il dit en propres termes : La trinité divine est constituée par : Elohim, Ben Elohim, Rouah haQodesh, Dieu, fils de Dieu, Esprit-Saint. Dans la folie messianique Abulafia, croyons-nous, ne vise pas seulement les Juifs, mais l'humanité entière. Et cette concession à la trinité est un appel au christianisme . C'est sur la base même du dogme chrétien qu'il prétendait convertir le pape Martin IV à son mysticisme prophétique des lettres et des nombres et le gagner à sa vocation messianique. Il est bien, lui, le nouveau Christ, mais l'ancien n'a pas trompé les hommes en leur présentant un Dieu en trois personnes. Pour cette raison Abulafia insiste si souvent chaque fois qu'il traite des Sefiroth sur leur division trinitaire et dans leur ensemble et dans leur groupement partiel.