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Extrait : Partie 1, p. 15 à 20
SHIOUR QOMAH
La doctrine anthropomorphique des Dimensions du Corps divin
Le Shiour Qomah est l’un des écrits anonymes
les plus importants de la mystique juive pré-kabbalistique. Ce texte, dans son
premier développement, donne une description théurgico-liturgique des
différents cieux, des membres de l’image anthropomorphique de la divinité,
leurs noms, longueurs et parfois largeurs. La récitation journalière du texte
est une sorte de méditation mystique qui, par la mystérieuse et sainte vertu de
ses détails, permet au mystique de s’élever, tout au moins psychiquement, à
travers les cieux et de contempler la divinité siégeant sur son Trône de
Gloire. L’étude du livre à travers ses principaux textes, est une clé
indispensable pour l'approche de la mystique juive pré-kabbalistique, et
spécialement pour celle de l’ancienne mystique rabbinique de la Merkavah.
Shiour Qomah, veut tout simplement dire "Dimension du Corps". A
travers une conception anthropomorphique, très souvent critiquée, le mystique
cherche à découvrir les proportions qui structurent l’univers, en identifiant
chacun de ses membres et de ses organes avec ceux de la divinité, afin de
provoquer une union entre le Créateur et sa créature. Dans le Shiour Qomah, les
membres de Dieu, ou plutôt les parties de son aspect extérieur, sa Shekhinah,
sont représentés avec des dimensions colossales, au travers d'un symbolisme du
nombre qui ne nous est plus complètement compréhensible. D’après A. Jellinek,
dans son Beith ha Midrash, les écoles du neuvième et dixième siècles voyaient
dans le Shiour Qomah un midrash mystique, construit sur le Cantique des cantiques.
La fameuse description du bien-aimé, dans le cinquième chapitre du Cantique,
sert de base aux images du Shiour Qomah. En voici le texte :.
10 - Mon bien-aimé est blanc et rouge ; il se distingue entre dix mille.
11 - Sa tête est de l’or pur; ses boucles sont flottantes, noires comme le
corbeau.
12 - Ses yeux sont comme des colombes au bord des ruisseaux, se baignant dans
le lait, reposant au sein de l’abondance..
13 - Ses joues sont comme un parterre d’aromates, Une couche de plantes
odorantes ; ses lèvres sont des lis, d’où découle la myrrhe..
14 - Ses mains sont des anneaux d’or, garnis de chrysolites ; son corps est de
l’ivoire poli, couvert de saphirs..
15 - Ses jambes sont des colonnes de marbre blanc, posées sur des bases d’or
pur. Son aspect est comme le Liban, distingué comme les cèdres..
16 - Son palais n’est que douceur, et toute sa personne est pleine de charme.
Tel est mon bien-aimé, tel est mon ami, filles de Jérusalem !.
A partir d’une analogie entre le bien-aimé et le Créateur, le Shiour Qomah
indique des mesures ahurissantes concernant la dimension de chaque membre ou
organe, ainsi que d’étranges noms sans significations apparentes, pour ces
parties du corps. Toutefois, le Shiour Qomah promet sa place dans le
"Monde à Venir" à celui qui répétera cette Mishnah tous les jours..
Une grande polémique autour de l’anthropomorphisme du Shiour Qomah, a séparé
les mystiques juifs. Gershom Scholem écrit ceci : "Depuis les origines,
l’anthropomorphisme précis et presque provocant du Shiour Qomah a soulevé un
antagonisme très prononcé dans tous les cercles juifs qui se tenaient à
distance de la mystique. Réciproquement, tous les derniers mystiques et les
kabbalistes considèrent son langage obscur et sombre comme symbole d’une vision
spirituelle profonde et pénétrante. L’antagonisme était réciproque, car c’est à
propos de cette attitude envers l’anthropomorphisme que la théologie
rationnelle et la mystique juive se sont séparées." (cf. Les grands
courants de la mystique juive). Georges Vajda va aussi dans ce sens : "Le
judaïsme rabbinique s’est souvent entendu reprocher par ses adversaires,
Caraïtes, Musulmans et Chrétiens, l’anthropomorphisme de sa représentation de
Dieu, plus particulièrement les descriptions qui s’étalent dans le Shiour
Qomah, ce texte post talmudique qui prétend donner les dimensions, d’ailleurs
incommensurables, des membres du corps divin." (cf. L’Amour de Dieu dans
la théologie juive). Dans le Sépher haKouzari de Judah Hallévi,
l’anthropomorphisme est décrit comme référence pour saisir les sensations de
l’âme humaine, qu’elle ignore si elle n’a pas de support concret. C’est
pourquoi le Rabbin du sépher dit : "Voilà pourquoi il ne faut pas rejeter
les propos concernant les versets suivants : Il voit une représentation de Yhwh
(Nom. 8:12), Ils virent le Dieu d’Israël (Ex. 24:10), ni la Maasséh Merkavah et
le Shiour Qomah, car d’après l’opinion de commentateurs, la vénération de Dieu
est implantée dans l’esprit humain, comme il est écrit : Que Sa crainte soit
sur vos faces" (cf. Kouzari 4:3). Mais à ces propos le roi Khazar rétorque
: "Une fois que se trouvent établies dans la raison les notions de
souveraineté, de l’unicité, de la toute-puissance et de l’omniscience de Dieu,
une fois que l’on sait que tout émane de lui, que tout a besoin de lui, alors
qu’il est indépendant de tout, la crainte et l’amour à son égard ne s’y
établissent-ils pas du même coup ? Quel besoin alors de cet anthropomorphisme
?". Ce à quoi le Rabbin répond : "Ceci est la doctrine des
philosophes. Nous savons que l’âme humaine est saisie de crainte lorsqu’elle
est mise en présence de choses effrayantes qui lui sont tangibles, mais ne les
estime pas lorsqu’elles lui sont suggérées. Elle est attirée par une belle
forme qui paraît à ses yeux, alors qu’elle n’a aucun désir si on lui en
parle" (cf. Kouzari 4:4-5).
LA SOURCE BABYLONIENNE
Comme beaucoup d’autres éléments de la
mystique juive, le Shiour Qomah est originaire de Babylone. Nombre de cercles
initiatiques occidentaux cherchent à placer en Egypte les origines des
mystiques ésotériques, comme la Kabbale ou la Merkavah ; ceci parce que Moïse
fut un prince égyptien. Mais l’étude des mystiques ésotériques nous ramène
beaucoup plus souvent à Babylone qu’en Egypte. En effet, Kabbale et Talmud ont
beaucoup de racines résultant de l’exil babylonien, particulièrement leur
angéologie ou description du rôle des anges et des autres légions célestes dans
la création et dans la vie des hommes. Daniel, chef des mages de Babylone,
aussi bien que prophète en Israël, fut le représentant éminent de cette
rencontre, laquelle fournit la source principale de la Gnose et de l’ésotérisme
talmudique, qui plus tard deviendra la Kabbale. Les noms des mois hébreux ont
été ramenés de Babylone, on les retrouve dans les almanachs magiques et
angéliques babyloniens et Suméro-Akkadiens. Il est légitime de penser que les
codes numériques hébreux ont aussi, en partie, cette origine. .
Dans le Shiour Qomah, le pouvoir des noms, des organes divins est rattaché aux
nombres, à travers les dimensions exposées dans le texte. La doctrine des
nombres a été en faveur auprès de toutes les civilisations anciennes ; nous en
avons des exemples certains chez les Assyriens, mais l’épanouissement du
système est mieux documenté chez les Grecs et les Romains d’une part et dans la
littérature rabbinique et la Kabbale de l’autre. Les subtilités de la
numérologie ont leur source en Mésopotamie où, de tous temps, la déesse Nisaba
présidait à la science des nombres. On peut y trouver une relation entre le nom
et la dimension, comme dans le Shiour Qomah, avec le Roi Sargon II d’Assyrie
(VIIIe siècle avant J-C). A propos de la description de sa ville et de son
palais de Khorsabad, il mentionne : "De 16283 grandes coudées, le nombre
de mon nom, je fis le circuit de sa muraille". Comme chez les Hébreux, où
le nom est ineffable, chez les Babyloniens le nom des dieux est caché, on les
désigne par des périphrases : "En-lil" (le seigneur du Lil),
"En-zou" (le seigneur du zou, le savoir), "Bêl" (le
maître)..
L'état d'esprit du Shiour Qomah est la continuité de celui de la mystique de la
Merkavah, dans laquelle le prophète Ezéchiel voit sur le Trône de Gloire
"une figure semblable à celle d’un homme" (Ez. 1:26). Mais Gershom
Scholem va chercher l’origine encore plus loin : "Ne semble-t-il pas
possible que, parmi les mystiques qui ont écrit le Shiour Qomah, cette figure
ait été identifiée avec l’homme primitif de la spéculation iranienne
contemporaine, qui a fait ainsi son entrée dans le monde de la mystique juive ?
En faisant un pas de plus, nous pouvons demander s’il n’a pas existé, du moins
parmi les mystiques de la Merkavah à qui nous devons la conservation de la
Shiour Qomah, une croyance à une distinction fondamentale entre l’aspect de
Dieu Créateur, le Démiurge, c’est-à-dire l’un de ses aspects, et son essence
indéfinissable ? Il n’y a personne pour nier que c’est précisément l’homme
primitif sur le trône de la Merkavah que le Shiour Qomah appelle Yotser
Bereshith, c’est-à-dire Créateur du monde" (Les Grands courants de la mystique
juive).
LES DIMENSIONS ET LES NOMS
Le Roi Saint, Dieu des mystiques de la
Merkavah qui jaillit des mondes occultes sur son Trône de Gloire, n’est pas,
dans le Shiour Qomah, Dieu dans ou sur l’univers, mais l’univers lui même. Tous
ses organes sont des univers assemblés formant Son corps de Gloire. Notre
univers est le "ciel" biblique et correspond à l’empan divin :
"Qui a mesuré les eaux dans le creux de sa main, Pris les dimensions du
ciel avec l’empan" (Isa. 40:12). Cette dimension était celle du pectoral
du Cohen Gadol, qui symbolisait notre ciel et ses douze signes du zodiaque
représentés par les douze pierres : "Il était carré; on fit le pectoral
double: sa longueur était d’un empan, et sa largeur d’un empan; il était
double" (Ex. 39:9). .
Les descriptions des dimensions du corps de la Shekhinah ne sont pas
appréhendables, elles se comptent en "parassoth", terme souvent rendu
par "parasanges". Parassoth est le pluriel de "parassah",
qui est une mesure de longueur. Ce mot peut aussi avoir le sens de
"sabot" et parfois de "plante du pied". Sa racine srp,
montre plusieurs directions, comme le fait de briser ou de diviser. Cette
capacité à séparer ou partager, amène le mot "parass" qui veut dire
"rideau", un synonyme de "vilon", le "voile",
premier des firmaments du livre d’Hénoch. Le Shiour Qomah nous apprend qu’une
parassah de Dieu est égale à trois miles, un mile à dix coudées et une coudée à
trois empans. Sachant qu’un empan de Dieu correspond à notre univers, une
parassah correspond donc à 90 fois notre univers. Dans un des textes du Shiour
Qomah, le Sépher haShiour, la hauteur du Créateur est égale à 236 puissance 7
parassoth, c’est-à-dire à 2124 puissance 3 fois notre univers. .
A travers la loi du nombre, le Créateur remplit l’espace avec des dimensions
incommensurables. C’est une façon de dire que Dieu existe mais qu’il ne peut
être appréhendé par l’esprit humain. Tout ceci a une raison numérique précise,
de cette hauteur de 2 360 000 000 parassoth, il ressort le nombre 236. Le
Sépher ha Shiour commence ainsi : "Ceci est la mesure du corps divin,
telle que le livre de la dimension l’énonce "est grand de puissance",
2 360 000 000 de parassoth, ceci est la hauteur du Créateur.".
L’expression "est grand de puissance", veRav Koa’h en hébreu, est extraite
du Psaume 147:5 : "Notre Seigneur est grand de puissance par sa force, Son
intelligence n’a pas de limite.". La valeur numérique de
"veRav-Koa’h" est égale à 236 (6+200+2+20+8), les 7 zéros qui suivent
symbolisent "Son intelligence n’a pas de limite" ; c’est-à-dire que
la dimension est inintelligible. La théologie du Shiour Qomah est fondée sur la
description de Dieu "grand" - Gadol - qui est un signe de
"puissance", en hébreu "Gibbor" ou "Rav-Ko'ah".
Aussi étranges que les dimensions, les noms mystiques des organes du corps
divin sont une particularité du Shiour Qomah. Certains proviennent de la
mystique de la Merkavah, ou se retrouvent dans l’angéologie traditionnelle,
d’autres sont des noms divins courants ou particuliers. Par contre le Shiour Qomah
attribue bien souvent des noms incompréhensibles. Mais là aussi, on peut penser
à une influence ésotérique Babylonienne ; par exemple, le Sépher haShiour écrit
: "Le nom de la couronne de sa tête est Shara. Ce mot n’existe pas en
hébreu, par contre en araméen il correspond au verbe "demeurer" (les
noms des mois hébreux ramenés de Babylone sont en araméen). On ne trouve qu’une
seule fois ce mot dans la Bible, avec une expression araméenne issue justement
du Livre de Daniel (2:22) : "Il révèle ce qui est profond et caché, il
connaît ce qui est dans les ténèbres, et la lumière demeure (Shara) avec
lui.". Il se trouve que dans la tradition Babylonienne, une graphie écrite
par un chiffre (3600) correspond à cette mesure dite le "Shara" ; or
précisément, le roi (qui porte la couronne), se dit Sharrou (à l’état construit
Shara), en Assyrien.