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S. KARPPE : 

Étude sur les origines du Zohar

L’Alef-Beith de Rabbi Akiba

Les Otioth de R. Akiba paraissent n'avoir été à l'origine qu'un moyen pratique pour apprendre à lire aux enfants. On rattachait, à cet effet, à chaque lettre certains préceptes pour mieux en graver le son dans l'esprit des enfants. Il existe une version primitive destinée à enseigner aux enfants en même temps que les lettres, le sens et la portée du Décalogue. Peu à peu les anneaux s'écartèrent pour faire place d'abord à des aphorismes haggadiques puis à des conceptions mystiques. Nous allons dire quel-ques mots de l'ouvrage qui nous est parvenu sous cette forme. Il part de ce point de vue que les lettres de l'al-phabet, base de la parole ou du verbe, sont l'essence et le principe de tout, ou au moins enveloppent toutes choses; puis, il prend chacune de ces lettres et en dé-compose le nom en ses consonnes. Par exemple la lettre bet en bt (l'hébreu faisant abstraction des voyelles, les-quelles ne figurent pas dans le corps du mot). De plus, il considère la forme matérielle des lettres et c'est ainsi que l'alphabet hébreu devient le lieu d'un ensemble de doctrines mystiques. Voici un passage qui jettera quel-ques clartés sur la méthode ou plutôt sur le procédé de cet ouvrage. Il se trouve à la fin du développement relatif à la lettre alef. « Pourquoi écrivons-nous cette lettre par un signe et le dénommons-nous au moyen de trois signes? Parce qu'elle est considérée comme une, à la manière de Dieu, qui est un, quoique l'invocation à son noms soit triple et sa glorification triple. Et d'où savons-nous que Dieu est appelé Un ? De Deutéronome, 6,4 : « L’Eternel notre Dieu est Un. » Et maintenant d'où savons-nous que l'in-vocation est triple : « Eternel Dieu Eternel » ? De même de Ez. 34,6. « L’Eternel, I'Éternel, un Dieu miséricordieux... » Et d'ou savons-nous que sa glorification est triple ? D’Isaïe 6,3 « Saint, Saint, Saint est le Dieu... » et Isaïe, 145,3 : « L’Eternel est grand et très digne de Gloire, et il n'y a pas de bornes à sa grandeur ». Enfin d’Ex. l5,1 : « Alors Moïse et les enfants d'Israël chantèrent cette chanson : Je veux chanter l’Eternel... » De cette masse confuse, empruntée par pièces et morceaux à la Pesikta, au Tanchuma et à d’autres Midraschim enchâssés dans l'alphabet, nous extrayons les éléments suivants: Au moment de la création du monde les 22 lettres gravées avec un burin de feu sur la couronne auguste de Dieu descendirent et se placèrent devant lui, et chacune lui dit: « Crée le monde avec moi. » D'abord se présenta la lettre Tav, commencement du mot Thorah. Dieu la repoussa parce qu'il la destinait à devenir le signe des affligés ; puis vint la lettre schin, commencement du mot Schaddai ; il la repoussa encore parce que cette let-tre est aussi le commencement des mots schaw et scheker, mensonge, or le mensonge n'a pas de pieds ; aussi le schin avec ses trois branches supportées par une pointe ne peut-il servir de fondement au monde. D'autres lettres furent repoussées ; enfin vint le tour du beth, le commencement du mot beracha, bé-nédiction, et Dieu consentit à en faire le fondement du monde et le commencement de la loi. Comme la lettre alef se tenait muette à l'écart, Dieu l'interpella en ces termes : « pourquoi ce silence ?—Je n'ose paraître de-vant Toi, car je suis la plus infime des lettres. Toutes les lettres représentent un nombre multiple, et moi je ne représente que l'unité- Dieu la calma en lui disant : Toi tu me représentes, moi-même qui suis un, et la Thorah qui est une ; c'est pourquoi le alef comme le grand signe de la vérité se tient solidement sur ses pieds. » Prenons maintenant les lettres dans leur ordre. Alef est le principe de l'alphabet, comme Dieu est le principe de tout. Alef est lu d'une émission de voix et dénommé par trois signes pour marquer à la fois l'unité de Dieu et sa triple invocation. Beth est le commencement du mot Binah (intelligence), le principe, par conséquent, de toute activité intellectuelle, surtout de la spéculation mystique. La Binah est au-dessus même de la Thorah, elle en est la source. Remarquons, d'une part, cette espèce de compromis entre l'unité et la trinité, d'autre part l’élévation à l'hypostase de l'attribut Binah. Guimel nous présente une énumération de catégories innombrables d'anges et n'offre pas d'intérêt particulier. Hé joue un rôle capital dans le nom Yahvé : « par le hé, il a créé l'univers. » Vav par une application arbitraire de la combinaison appelée Guematria groupe autour du tétragramme une étrange mystique des noms divins qui se retrouvera dans le Zohar. Zayin ayant une forme de poignard ou de clé, est la clé divine qui ouvre toutes les stérilités, les magasins célestes de la pluie, les yeux des aveugles, les lèvres des hommes éloquents, les fers des esclaves, la tombe des morts, la porte des enfers. A cette lettre se rattachent aussi quelques notions générales d'astrologie concernant l'influence des mazaloth (constellations). Enfin nous y relevons cette idée, déjà rencontrée dans le Talmud, que l'image du Jacob terrestre endormi est adorée par les anges d'en bas qui figurent sur le bas de l'échelle, et l'image du Jacob céleste est adorée par les anges supérieurs. On se rappelle en effet l'excès auquel les mystiques poussent la conception des idées types. Ici, au Jacob, fils d'Isaac, qui est étendu sur la grand'route, correspond un Jacob céleste, modèle et prototype de l'autre. Cheth — A cette lettre se rattache la description de la Scheckinah (Gloire divine) qui figurait avec quelques variantes dans le Schiur Koma : « Le corps de la Schechinah est de 236 fois 10.000 parasanges, 118 fois 10.000 des reins à la tête, et autant des reins aux pieds ; ces parasanges ne sont pas des parasanges ordinaires, mais chacune a 1.000 fois 2000 coudées, la coudée 8 empans, I'empan comprend l'espace qui va d'une extrémité du monde à l'autre.— Pour réveiller les morts, Dieu se sert d'une trompette de 1.000 coudées célestes et il émet des sons qui parcourent l'univers entier. A chaque son se fait une évolution nouvelle vers la résurrection et la vie. Au premier, l'univers tremble ; au second, la poussière se ramasse ; au troisième, les os se réunissent; au quatrième, les membres se charpentent ; au cinquième, la peau s'étend sur les os ; au sixième, l'esprit et l'âme rentrent dans leur corps; au septième, les morts se lèvent. Kaf traite des conditions des justes dans l'Éden, de leurs vêtements soyeux, de leur couronne ou auréole, de leur table de pierres précieuses, de leur coupe cristalline, des parfums délicats servis par trois anges ; les cieux distillent sans relâche une ambroisie parfumée, appelée apparsemd, et des milliers d'anges font retentir une harmonie extatique. Lamed dit quelques mots du cœur humain considéré comme le microcosme de l'homme, de même que l'homme est le microcosme de l'univers. Mem , le commencement du mot Mercabah, fournit l'occasion d'une description du char d'Ezéchiel, thème rebattu sur lequel il est inutile de s'arrêter. Voici cependant un passage curieux qui dans certaines éditions est amené par cette lettre : « Dieu a soixante-dix noms, noms exprimés ; quant aux autres, ils sont innombrables... Ces noms sortent des trônes de sa gloire, ornés d'innombrables couronnes de feu, de flammes et de tempêtes... A leurs côtés marchent mille camps divins et mille fois mille camps tout puissants les guident parmi toutes les angoisses et les terreurs, parmi la crainte et l'effroi, parmi la gloire et la majesté, dans la puissance et l'éclat, dans la grandeur et dans la sagesse... et les camps témoignent à ces noms honneur et gloire et poussent devant eux le trisagion: « Saint, Saint, Saint. » C'est en cortège triomphal qu'ils les conduisent à travers tous les cieux, comme des fils de rois, puissants et glorieux, et lorsqu'ils les ramènent auprès du trône, toutes les bêtes de la Mercabah ouvrent leurs gueules pour chanter en choeur les louanges du nom glorieux de Dieu et crient tous ensemble: « Loué soit ce nom, glorieux à jamais ! » Les autres lettres de l'alphabet ne nous offrent pas grand'chose. Rapportons cette comparaison étrange entre la bouche et la mer, qui se retrouvera dans le Zohar. « L'une et l'autre s'ouvrent pour dévorer; toutes deux sont remplies de perles et répandent de l'eau; l'une noie les navires, l'autre les hommes par la parole ; l'une a des tempêtes, l'autre des calomnies. L'une et l'autre tuent, l'une et l'autre sont également redoutées et redoutables ; l'une et l'autre aboutissent à la boue et à la vanité ». Voici le portrait singulier de la félicité ultérieure des justes et du châtiment des méchants. Ce châtiment consiste à voir, à travers la porte entrebâillée du paradis, le spectacle suivant : « Chaque juste est revêtu d'un manteau royal et coiffé d'une couronne : il est assis comme un roi sur un trône d'or, devant une table de pierre précieuse ; dans sa main il tient une coupe d'or remplie d'un baume de vie. La table est couverte de tous les mets les plus délicieux. A chacun d'entre eux sont affectés trois anges... et les cieux s'ouvrent et font pleuvoir sans cesse une rosée de parfums ; autour d'eux des milliers d'anges font retentir les harmonies les plus mélodieuses. Dieu lui-même danse et tous les astres entrent dans la ronde. Les méchants en voyant ce spectacle tombent sur leur Face et versent d'interminables larmes. »

Enfin citons encore un passage que nous tirons du Bet Hammidrasch de Jellineek (III, p. 27), où nous voyons les Otioth accorder l’hospitalité au ritualisme purement cultuel et faire ainsi du mysticisme le cadre momentané du dogmatisme le plus rigoureux, marque certaine que le judaïsme dogmatique et le judaïsme mystique ne furent pas toujours si séparés: « Un jour Dieu siégera au paradis Tous les justes seront assis devant lui... Dieu leur enseignera les fondements de la doctrine nouvelle qu'il chargera le Messie d'apporter aux hommes, et lorsqu'il arrivera à Haggadah Zeroubabel le fils de Schaltiel se lèvera et dira la prière des morts (litanie qui sert aussi à séparer un service religieux de l’autre) ; sa voix retentira d'une extrémité du monde à l'autre et tous les habitants de l'univers crieront : Amen ! y compris les Israélites pécheurs et les païens retenus dans l'enfer... Et Dieu s'enquérant dira : « Qu'est-ce donc que ce grand bruit ? » Les anges du service répondront : Maître de l'univers, ce sont les Israélites pécheurs et les païens de l'enfer qui font retentir leur Amen ! Alors la miséricorde divine sera émue et Il dira : Pourquoi leur imposerais-je plus longtemps ce châtiment, ce n'était pas leur faute s'ils ont péché, mais celle de leurs mauvais instincts, et sur-le-champ il remettra les clés de l'Enfer à Michaël et Gabriel en leur disant : Allez et faites sortir des enfers ceux qui sont retenus loin d'ici (Selon Isaie, 26, 2) » Le rabbin Hirz Trèves dans son commentaire cite un passage, tiré, dit-il, de l'Alphabet de R. Akiba, que notre fragment ne contient pas et dans ce passage figurent ces mots: « On connaît la longueur de Dieu, mais pour la mesure de sa hauteur il n'y a pas de fin (essor) ; si cette citation était authentique, nous rencontrerions ici pour la première fois— dans une acception, il est vrai, purement matérielle et anthropomorphiques ce terme de ensof qui occupera la première place dans le mysticisme zoharitique. L'ouvrage se réclame du nom de Akiba parce que le Talmud dit de lui qu'il a interprété jusqu'aux moindres traits, jusqu'aux queues des lettres hébraïques. Il était donc tout indiqué pour prêter son nom a une étude mystique gravitant autour de l'alphabet hébreu.

Quant au caractère général de cet opuscule, j'entends l'exaltation de l'alphabet, il n'est pas difficile à saisir. Du besoin d'adapter les idées platoniciennes à la pensée juive nait la conception qui fait de la Thorah le plan et l'idée directrice, l'idée des idées du Grand Architecte. Puis chaque mot, chaque trait, chaque point de l’Ecriture n'a plus seulement l'importance connue, expression de la volonté de Dieu, mais chaque lettre est en quelque sorte un type qui a servi à bâtir l'univers et chacune d'entre elles doit pouvoir abriter sous ses auspices une partie de cet univers.