REMBRANDT ET LA KABBALE
Autobiographie de REMBRANDT
En ville, on parlait beaucoup de moi et de mes audaces. Ma façon nouvelle de graver, ma technique de peintre, étaient fort discutées, combattues ou Jouées. Au point de devenir, autour de moi, une vraie bataille, lorsque les Miliciens m'ont donné leur commande.
Vingt personnages a peindre ensemble! Comment les grouper ? Sagement ranges a côté les uns des autres et en rang militarisé, comme les auraient peints tous mes confrères? J'ai horreur de cet ordre-la. Classés, alignés, comme les rangées de bœufs de l'abattoir? Non. Non. J'aime la vie, le mouvement, la marche, le bras qui se tend, la jambe qui avance, la bouche qui parle. Vingt hommes ensemble! Et des soldats! Peut-on les imaginer immobiles, transformés soudain en statues? Impossible. Un homme seul peut s'immobiliser dans une rêverie, soit ! Deux hommes ensemble, c'est déjà moins facile. Vingt hommes, qui sont commerçants et soldats ? Ils ne le pourront jamais. Un pareil groupement, c'est un chaos de gestes, de phrases, de jurons, c'est du sang qui court, un fleuve de forces, tout un monde de pensées et d'attitudes. Qu'on soit peintre ou reître, paysan ou savant, il faut toujours aller au-devant de la vie. Aller en avant.
J'ai fait mouvoir la compagnie sous l'ordre de Banning Cock de Purmerland et Ilpendam. On était au repos. On part. Van Ruytenberg van Vlaardingen reçoit l'instruction de son chef. Le chef qui a la bouche ouverte et qui parle...
" Va-jomer Elohim.... Elohim dit : Dieu c'est le Verbe. La semence est devenue Verbe. Devenant Verbe, elle fit un tumulte qui s'entendit au dehors. "
Ainsi parle la Kabbale.
Le vent des lèvres du capitaine crée cette vie, projette en avant les esprits alourdis et les corps massifs.
" L'infini frappa avec le son du Verbe le vide. "
J'ai rempli le vide de la voix de Celui qui ordonne. Le vide de ma toile, le vide de la rue, le vide des cerveaux des miliciens, le vide des yeux qui regarderont mon œuvre. je le remplis de l'activité des corps, de l'action des mains, de l'animation des visages, de l'éclat des vêtements, de la blancheur des collerettes, de la gloire de l'étendard, du symbole des lances, des arquebuses et des bêtes. J'ai créé le Verbe. Et par lui la Vie.
La Kabbale dit encore: " Yehi-or. Que la lumière soit. Car toute lumière procède du mystère du Verbe. "
A cause de la parole de Cook de Purmerland, moi aussi je répands sur ces êtres, sur ces choses, ma lumière secrète et chaude. Et d'abord sur sa main capitale, qui rayonne. Puis sur celui qui reçoit la parole et qui va la transmettre. Et puis, sur tous et sur tout.
... Le sergent Rombout a voulu me frapper, ne se jugeant pas assez beau sur ma toile, me réclamant ses cent florins. Vlaardingen trouvait sa silhouette trop écrasée par celle de Cook. Dix fois ils ont voulu rompre le contrat, ne plus revenir. J'ai travaillé au milieu de leurs moqueries, de leurs injures. Seul van Kampoort m'a soutenu, heureux comme un enfant d'être représenté jouant sur son tambour.
Eh! que m'importaient, à moi, leurs petites idées mesquines! Ils me croyaient donc leur serviteur, leur valet ? Ils ne comprenaient rien à l'Art! Bourgeois! Marchands d'épices, vendeurs de drap, déguisés en soldats pour défendre leur ville que personne n'attaque! Affublés de cette double sottise, la stupidité du bourgeois, la gloriole des soldats. Et doublement enflés de lourde vanité.
J'ai le droit, moi, de peindre ce qui me plait, comme il me plait. Celui qui connaît le secret des lignes, c'est moi. Qui dompte et soumet les couleurs, c'est moi. - Qui engendre l'humanité sur ma toile nue, c'est moi.
Moi, moi, moi !
Quoi.... orgueilleux ? " Tu es un orgueilleux, ne cessaient-ils de me dire. Rembrandt, tu as un caractère du diable... jeune homme, tu nous manques de respect... "
Eh bien ! oui, j'ai toujours été un immense orgueilleux... Mais pas pour moi. Pour mon art ! Et c'est cela qu'ils ne pouvaient, que personne ne pouvait comprendre.
je parle toujours de moi, c'est vrai. Mais parce que "moi", c'est mon art. Et parce que cet art, je dois le protéger contre l'univers entier.
Ah ! l'orgueil d'un artiste, le caractère infernal d'un artiste, quelles choses salutaires et splendides !
Notre art, c'est la salive de notre bouche, c'est le feu de notre ventre. Notre art, c'est le firmament de nos rêves, le palais de nos chimères, le creuset de toutes ces images merveilleuses que nous voulons jeter sur le monde pour l'ennoblir, pour l'embellir. C'est le sac de grains que nous allons lancer a la volée dans les sillons des cœurs, pour faire germer l'idéal.
Cette semence-la, la Beauté, nous passons notre vie à souffrir d'elle, à souffrir par elle, à mourir par elle.
Alors notre orgueil d'elle est notre force. Et notre devoir.
Pendant que je mettais au monde " Les Arquebusiers de Rembrandt ", Saskia, elle, m'a donné son fruit, le plus précieux joyau de ma chair : mon Titus. Mon tout petit enfant, merveille de mes yeux. Bijou plus doux que mes opales, soie plus soyeuse encore que les seins de ma Saskia. Mon fils ! Qui sauvera mon nom de l'oubli. Qui fera connaître mon œuvre et allumera ma gloire pour les siècles à venir. Mon fils ! Qui soutiendra mes faiblesses heureuses. Qui sera le père de ma vieillesse triomphante. Et à qui je transmettrai le trésor de mes secrets.
Rêves près du berceau de mon Titus qui dort...
Insensé ! Pauvre vieux, écrasé de misère. je grelotte de solitude. Ils sont morts. Tous. Tous. Je suis seul. Je pleure. J'ai si froid...
Saskia aussi m'a quitté. Après m'avoir donné son fils. Semblable à la plaine des blés quand elle a produit sa moisson. On a porté à la terre son corps de lumière et d'amour.
La grande maison est devenue plus grande, d'avoir perdu son sourire et sa clarté. J'étais seul, avec mon tout-petit.
De n'avoir plus, jamais, jamais, ma compagne, la joie de sa jeune tendresse, nul ne pouvait me consoler. Seule peut-être l'aurait pu une vieille tendresse de mère.
Mais ma mère, elle aussi, m'avait abandonné, depuis deux ans déjà. Et du matin au soir je mêlais les deux noms dans un même sanglot; " Maman! Saskia! " je poursuivais leurs ombres dans les recoins de toutes les chambres. Ma femme au teint de lait. Ma mère au teint d'ivoire. J'avais soif de leur double étreinte. je me plongeais dans mes cartons pleins d'esquisses de leurs visages aimés. je les avais tant de fois dessinées, tant de fois gravées sur le cuivre, Tous leurs traits, les moindres nuances de leur expression, je les avais étudiés et reproduits a l'infini, quand elles posaient devant moi ou que je les dessinais par surprise.
Ma maman de la fin! J'ai creusé, de mon burin, chaque ride du vieux parchemin de tes joues. J'ai aimé la lumière triste de tes yeux de fatigue. Le tremblement de tes lèvres que tu laissais tomber. Entre les blancheurs de linge de ton bonnet et de ta collerette, la blancheur humaine de tes cheveux où je mettais tant de lueurs.
Souvent, je me suis assis à tes pieds, près du fauteuil ou tu lisais ta Bible. Ma tête, toujours inquiète, contre le bon refuge de tes genoux. Tu lisais alors à voix haute ou me faisais quelque récit. Ou bien tu me confiais tes sentiments intimes, tes propres souvenirs d'enfance. Tes ambitions pour nous tous.
Tu me parlais de tes parents, Willem Adriaanszoon et Lijsbeth Cornelisdochter ; de ton mariage à l’Eglise Saint-Pierre, à Leiden. Tu me disais tes inquiétudes sur mon frère aîné, Adriaan, que tu trouvais trop renfermé, et sur ma sœur Sara, qui te semblait trop coquette. Tes sept enfants te donnaient du souci, mais de la fierté.
je m'amusais parfois à t'appeler par ton prénom de jeune fille, cher vieux prénom de mon pays dont les syllabes m'enchantaient et soudain te rajeunissaient de tant de lourdes années. Neeltje Willemsdochter. Tu me reprenais doucement, tout en riant des échos réveillés.
Ma petite maman d'autrefois...
Hein... je suis fou... Ma mère ? J'évoquais ma mère... Halte ! Halte ! Pas aujourd'hui. Arrière, les Kilkrops. Pas aujourd'hui. Surtout, pas aujourd'hui ! C'est un jour de Satan. Où l'on ne doit évoquer ni son père ni sa mère. La lune s'est levée, cette nuit, au moment précis où sonnait minuit. Et j'ai vu un nuage de feu qui aussitôt l'a déchirée. Nous sommes au troisième jour du Coq noir. Dans ces jours lucifériens, les mauvais morts et les mal-morts rôdent autour de nous.
Il est écrit que par un jour pareil, Bahara, autrefois, voulut réveiller sa mère. Alors, les fils de la Succube, les petits Kilkrops au crane pointu et au ventre énorme, se sont précipites sur lui. Ils l'ont saisi dans leurs ailes de chauves-souris. Et dans la nuit couleur de vieux sang, ils lui ont mangé la cervelle.
. . . . . . . . . . . . . . ..
Du fond des ténèbres des morts, j'ai voulu remonter aux rudesses des jours. J'ai repris avec rage mes pinceaux et mes cuivres. On me demandait des portraits. J'ai peint, j'ai peint, pour oublier, pour revivre. Faire de la vie, pour me délivrer de la mort.
Les plus grands personnages d'Amsterdam ont défilé devant ma toile. Et je les ai crées une seconde fois.
Faire un portrait, c'est créer un être, c'est devenir l'égal du Créateur. Bien peu d'artistes comprennent cela. Encore moins les modèles.
Un bonhomme, une femme, viennent dans mon atelier. Ils m'apportent leur peau à grains et à verrues, leurs taches et leurs poils, les vices de leur bouche, leurs regards véreux, des oreilles ridicules, des narines d'avare ou de satyre. Ils m'apportent leurs humeurs aqueuses, leurs fards et leurs stigmates, leur laide humanité, et surtout, surtout leur basse et incommensurable vanité. Elle les aveugle, leur vanité. Ils se voient eux-mêmes jouvenceaux ou déesses. La fille d'épicier se prend pour une altesse, le butor pour un dieu. Et gonflés d'un orgueil de dindon, ils commandent: " je veux mon portrait, pour tant de florins!"
Moi, tapi au fond de mes yeux, je les observe, longuement, comme si j'allais leur sauter a la gorge. Sans bouger, je les déshabille corps et âme. je dénude leur épiderme, leurs prétentions et leur sottise, je les écorche, je les nettoie de leurs rides accusatrices, de leurs veines alourdies, de leurs fiertés vides. Jusqu'à ce que, derrière tous ces mensonges, au fond de ces cachettes misérables, jusqu'à ce que je découvre, j'aperçoive l'âme, ou ce qui leur tient lieu d'âme.
Alors, je bondis. Sur ma toile. Mon pinceau tremble d'un tremblement invisible. Mon œil, mon esprit, ma main, ont le calme et la maîtrise de l'aigle. Comme au milieu de la tempête, le pilote. Mais mon cœur, lui, est en plein dans l'orage. je cligne des paupières, je fronce mes sourcils, mon nez palpite, mes lèvres frémissent légèrement, j'ai le feu au visage. Mon crayon ébauche les traits, caresse une ligne, joue sur un contour. Mon pinceau choisit la couleur, la pose comme un baiser ou comme une gifle, l'étend, la reprend, la délaye. Et peu a peu, du néant, l'œuvre sort. Toute la vie de mes yeux, toutes les pensées de mon front se sont amalgamées au silence, à l'immobilité de mon modèle. Lui, n'est qu'un prétexte, une harpe accrochée aux branches. Moi, je suis le vent qui chante, chante, sur ses cordes. Cette momie vivante cette humanité arrêtée, je la saisis, je la possède, je la pétris de mon souffle, de ma joie, de mon désir créateur. Tout grand artiste est un grand sexuel. Oui, il y a de la folie de mâle dans cet acte créateur où l'être naît sous mes doigts.
Son visage, son pauvre visage, où moi seul je retrouve les larmes de l'enfant, où moi seul je devine, je vois, le prochain masque mortuaire, son pauvre visage de civilisé, de dégénéré, moi, je lui donne l'immortalité. je le fouille, je le creuse, je plonge au fond de ce lac menteur, j'arrache aux profondeurs l'âme qui s'ignore, qui se cache, qui se terre. Et je la ramène au bout de mon regard, au bout de mon pinceau. je la répands, cette âme, ce soleil d'âme ou cette ténébreuse lueur d'âme, je la répands sur cette boue, l'homme. Et alors, la boue humaine peu a peu s'éclaire, s'illumine, resplendit. De cette peau humaine, malade et triste, j'ai fait un foyer de pensée, je l'ai enrichie de dignité, ennoblie de beauté. Pour achever ma création ardente, j'ajoute à ses brocarts, à ses dentelles , à ses bijoux, tout le feu que je porte en moi, tout cet or en fusion qui sous mes prunelles sans cesse bouillonne. Je le baigne de " ma " splendeur.
C'est fait. L'œuvre est achevée. Tu peux partir, pauvre carcasse de chair que les vers rongeront bientôt. Ton apparence qui franchit la porte, avec son orgueil puéril, n'existe plus. C'est moi qui t'ai désormais, je t'ai volé a toi-même, j’ai fait de toi et de moi, de nos deux âmes, de la tienne conquise et de la mienne conquérante. un être unique, qui vit a jamais sur cette toile rayonnante.
Et alors que toi, depuis longtemps, tu ne seras même plus un cadavre, alors que tu ne seras plus que du néant éternel, devant cette œuvre, devant cette toile, des hommes, jusqu'à la fin des siècles, frissonneront de beauté.
je revois tous ces modèles qui ont longuement posé devant moi. Hommes de ce pays, médecins et officiers, bourgmestres et mendiants, femmes aimées ou dames indifférentes, savants et marchands. Tous un peu épais, lents, pratiques, riches de raison mais pauvres de fantaisie, d'un idéalisme borné et terre-à-terre, confortables et lourds.
De tous ces modèles, l'un toujours m'a hanté, par la joie et par le tourment de son énigme grandissante : moi-même, l'artiste, le bohême, moi, le glorieux et le Pauvre homme : Rembrandt van Ryn.
On m'a souvent demandé pourquoi j'avais, plus de cinquante fois, peint mon visage.
Les uns, une fois de plus, m'ont taxé d'orgueil. " Voyez donc le beau coq, disaient-ils, qui se trouve si beau qu'il ne cesse de s'admirer. Ce godelureau, qui voudrait voir son portrait dans toutes les maisons de la ville, pour que nos femmes en oublient d'astiquer leurs meubles et leurs casseroles. "
D'autres m'ont traité d'avare : " Il n'a donc pas d'argent pour se payer quelque modèle d'atelier, comme font les autres artistes qui se respectent !"
D'autres, plus proches de la vérité, ont pensé que l'étude fréquente d'un même visage pouvait être, pour un artiste qui veut se perfectionner, la meilleure des études.
Orgueilleux, oui, certes, comme un artiste digne de ce titre. Avare, non : j'ai jeté des fortunes par les fenêtres de mon logis. Étudiant acharné : OUI, jusqu'au bout de mes jours.
Mais la vraie raison est plus haute.
Les autres ruminent leur vie : moi, je vibre ma vie. Les autres s'attardent : moi, je me ronge. Eux se possèdent et se gardent : moi, je me cherche et je me donne.
Le premier de tous mes tableaux, ce fut Rembrandt. Et Rembrandt encore, le dernier de tous, celui que j'ai achevé il y a un mois, comme un adieu, avant que ma main, morte de peindre, ne puisse plus tenir que ce demi-pinceau, la plume du scribe.
A dix-huit ans comme a soixante-trois ans, comme à presque tous mes ages, je me suis placé devant mon miroir. Et a chaque fois, j'ai interrogé l'être qui était en face de moi, cet Autre qui me regardait, tout ensemble, avec un regard aigu et une pupille dilatée.
... Qui es-tu ? D'où viens-tu ? Et quels sont, dans la vie ton but, ton rêve ? La gloire est un mensonge.
L'amour n'est qu'une inquiétude. Il y a autre chose... Quoi ?...
... Derrière ta pensée, il y a des millénaires. Derrière-toi, un homme, il y a des entassements de générations et des océans d'espérance. Tes désirs et tes vices : poussière. Ton peuple et ta ville : grains de sable.
Ta vraie vie, ne l'as-tu pas vécue jadis, dans le passé, en des temps indistincts, infiniment lointains, peuples de songes doux et d'anges de lumière ?
Ta vraie vie, n'est-elle pas en avant de celle-ci, dans plusieurs siècles d'avenir, où, larve d'aujourd'hui, l'homme enfin sera dieu, un génie rayonnant d'âme et de flammes d'or dans l'immensité des espaces.
Et qui es-tu ? Le fils de Hermann Gerritszoon et de Neeltje Willemsdochter ? Rien que cela ? Pas davantage ?
... L'élève de Jacob van Swanenburg, l'élève au jeune corps plein d'appétits ? Puis le bohème, ami des cabarets aux servantes dodues ? Le mari de Saskia, la bonne Douce ? Le chef d'école, révolutionnaire et fêté, fanfaron de force et de confiance joyeuse ? Le veuf, l'abandonné, aux coins de lèvres tremblants ? L'artiste qui s'est repris et qui marche vers les mystères avec du songe au fond des yeux ? L'homme qui fut meurtri, vendu, trahi, avec des rides plein la face, mais du soleil plein le front ? Enfin, le vieillard apaisé, parce qu'il sait et qu'il devine au delà, et qui s'apprête a bientôt jaillir hors de sa peau flétrie et de ses yeux rouillés.
N'es-tu que cela ? Qui viens de loin. Non. Tu es Celui de toujours, vas plus loin encore, qui es noyé dans l'inconnu du monde et l'inconnu du cœur, et qui roules ton angoisse, de visions en visions et de siècles en siècles, par-dessus des abîmes environnés d'éclairs.
Saskia est morte... Saskia n'est plus dans mon lit. Ni sur le siège, près de la fenêtre et du berceau, où je l'avais installée pour peindre mon tableau de la Sainte-Famille. Elle n'est plus sur le grand tapis noir de l'atelier où je faisais jouer, sur sa nudité éclatante, la chaleur des rubis, l'étincellement des perles, la somptuosité des étoffes orientales. Je n'ai plus son corps d'aurore pour accueillir mon corps de fièvre.
Hélas! je ne suis pas un ermite, moi. Rien qu'un pauvre homme de désir, de chair ardente et de passion.
J'ai besoin de chair nue. Pour apaiser toutes mes soifs. Pour bercer tous mes tourments. Tous mes regards.
Les hypocrites m'ont condamné. Qu'ils gardent leurs lamentations. je ne suis responsable de rien. Dieu m'a créé comme un torrent de vie. Rembrandt van Ryn : les deux noms de mon nom : un incendie et un fleuve. Ce qu'ils nomment mon péché, c'est un élancement vers la nature qui m'appelle. Mon corps bout, de tendresses et d'étreintes. je renferme dans le feu de mes moelles tout le feu de l'univers. Je veux tout posséder, tout écraser contre mon corps qui brûle.
Je n'ai été créé que pour créer. Des êtres. De la volupté. Des gravures et des tableaux. Des œuvres. De la beauté. De la souffrance et de la joie. Toujours créer. je voudrais féconder toute l'humanité et toute la nature. Féconder par mon sang et par tout le sang de mon cœur. Féconder. je suis un homme!... je ne suis rien... Rien qu'un pauvre homme... Que Rembrandt van Ryn. Né pour graver. Pour peindre. Pour éclater d'amour. Pour crever d'amour, comme un ventre mûr.
" Le Saint, béni soit-il, n'élit pas domicile là ou le mâle est sans femelle. C'est pourquoi l’Ecriture dit : Il " leur" donna le nom d'Adam. Le mâle seul ne mérite pas le nom d'" homme" s'il n'est uni a la femelle. "
... J'avais besoin d'un corps près de mon corps. Alors j'ai pris Geertghe. Après beaucoup d'autres, d'un jour ou d'une nuit. Elle a vécu chez moi comme ma femme. Elle a soigné ma maison et mon enfant. J'avais espéré que sa présence a mon foyer calmerait les inquiétudes de ma solitude. Mais Geertghe n'était qu'une mégère. Son humeur acariâtre a empoisonné mon repos. Elle était pesante et autoritaire. On ne gouverne pas Rembrandt ! Et vulgaire. Abraham Claesz, son trompette, avait été sans doute du même métal épais. Elle contait avec de grands rires l'ivrognerie, la chair bruyante, de ce mari aux caresses de brute. Elle était fière de ce veuvage peu glorieux.
J'ai fui ma maison, emplie de son vacarme et de ses cris.
Et j'ai passé mes jours, du matin à la nuit, dans la campagne de silence et d'innocence.
Les arbres m'ont sauvé. Je les ai gravés avec reconnaissance.
Sauvé! Après mes années de luxe et d'argent, après tant de luttes pour l'art, pour la sincérité et l'avenir de l'art, je me suis replongé dans la nature comme dans le bain qui guérit.
Ils m'ont guéri, les arbres et le ciel.
Ils s'épousent, l'arbre et le ciel. Ils sont faits l'un pour l'autre. Les hommes et les arbres, non. Nous sommes laids, lourds. Eux, ont la tête royale. Nous regardons vers le sol, où nous pourrirons. Eux, regardent en haut, vers le soleil et les nuages, sources de leur forte splendeur. Nous nous croyons libres de nos pas : alors que nous sommes rivés à la terre des cimetières. Mais eux, les arbres, qui nous paraissent prisonniers, leurs racines vont creuser loin, leurs branches et leurs feuilles dansent au vent, frémissent, chantent, jaillissent vers l'infini. Les hommes sont hantés du passé. Les arbres vivent d'immensité.
Je les aime passionnément. Je m'identifie avec eux. Je suis le grain de l'écorce, la solidité des troncs, l'harmonie des feuilles. J'éprouve leur paix souveraine.
La lumière qui coule le long de leur peau rude, je la sens qui s'écoule en moi. Ils s'alanguissent sous ses longs baisers d'or. Ils s'obscurcissent de ses départs. S'allument de la douceur de ses retours capricieux.
Je sais des arbres puissants qui sont des Prophètes. Devant eux, je me mets a genoux. Je les entoure de mes bras. Je mendie leur force intime. Je les prie. Alors je sens dans ma sève venir la sève centenaire des grands arbres de mon pays, faits de cadavres et de soleil. Et baigné de l'air qui les baigne, illuminé de leurs propres lueurs, j'entends leur voix et leur conseil, je deviens comme eux un rayonnement de la terre, un enfantement orgueilleux de la terre.
Avec eux, près d'eux, mêlé a eux, je combats contre les nuages. Les nuages s'emparent du ciel. Ils jettent sur nous un fardeau de ténèbres, nous écrasent de vent, nous flagellent de pluie. Nous résistons, hurlons, pleurons de rage. Ployons sous la tempête. Auréolés de foudre, frémissons de tonnerre. Redressons brusquement notre front de géants. Et faisons fuir enfin l'orage. Jusqu'à ce que revienne à nous notre soleil, qui chasse le troupeau noir des nuages tout au bout de l'horizon du ciel.
Pour reproduire les arbres et le ciel, j'ai renoncé à mes pinceaux et à mes couleurs. J'ai repris mes plaques de cuivre et la pointe de mon burin.
Il y a trop de matière, dans la couleur. Pour représenter la fluidité du ciel et de l'atmosphère, la couleur est trop substantielle. Ma résine elle-même est lourde, d'une sorte de pesanteur qui colle à la toile, qui pèse à l'esprit. Pour si finement que je les broie, mes couleurs conservent toujours quelque chose de la densité de leurs substances épaisses. Elles sont de la réalité, du solide.
La gravure ne contient pas de matière. Elle est aérienne comme le fond de nos paysages. Elle est légère et fluide. Mon burin sait poser sur le cuivre des lignes tenues comme un fil de la Vierge, des traits aussi fins que des nuances de pensées. Ce qui est irréel ne peut se traduire que par la gravure.
La peinture est charnelle. Une couleur se caresse comme de la chair de femme.
La gravure est sainte. Elle est l'harmonie du blanc et du noir. Du jour et de la nuit. Elle seule exprime le vaporeux, l'indéfini, de cette atmosphère ou semblent nager les objets. En disposant les blancs, j'accentue la valeur, la force, des morceaux noirs. Il y a mille gradations dans le noir. De la ténèbre qui vibre. Pleine de richesses mystérieuses.
Ainsi parlait job : " Il découvre dans les ténèbres ce qui est caché dans les profondeurs. "
Il y a, dans le noir, une chaleur somptueuse, une jouissance nuancée et pleine, quelque chose de profond et de pur comme de la sensualité d'âme.
Il est dit dans la Kabbale : " Les ténèbres sont dans les traits noirs de l'écriture ; la lumière est dans le blanc autour des lettres. "
La Kabbale a dit vrai. Le papier nu est blanc, je n'y vois pas de lumière. Le blanc nu n'est rien. C'est du vide, du néant. Je dessine un trait: autour de lui, je prends conscience que le reste est blanc. Plusieurs traits noirs : entre eux, il y a du blanc qui naît et qui prend vie.
Quand je grave, j'ai toujours en moi les mots de la Kabbale. Je sais qu'autour de toutes mes lignes va jaillir la lumière. Et lorsque sur le cuivre ma pointe se pose, appuie, pèse, ou se fait légère, effleure, vole, je sens que mes traits de ténèbres font naître autour d'eux la lumière et les ombres. Lumière éclatante du jour. Lumière secrète de la nuit.
Car il est dit encore : " La vraie lumière est dans les ténèbres. Les vraies ténèbres sont dans la lumière. Elles ne forment qu'un. Elles sont l'unité céleste. "
Rabbi Isaac, rencontrant sur la route un enfant à genoux qui traçait des signes sur le sol, lui parla ainsi : " La Loi révélée à Israël sur le mont Sinaï était écrite avec du feu noir sur du feu blanc. "
L'enfant le regarda, se releva, et adora l'Etemel.
Mais l'Eternel ne se contentait pas d'écrire. Il parlait à Israël. Chaque page de ma Bible est secouée par sa voix... " La parole de l'Eternel me fut adressée en ces termes... " Et je sais cela, par la tradition des Sages : les paroles qui sortaient de la bouche de Dieu s'imprimaient dans les ténèbres. Elles prenaient corps. Israël ainsi les entendait et les voyait.
Alors, je grave. Pour que mes traits résonnent dans les cœurs comme les mots du Sinaï.
Et, j'ai connu Stella.
Je ne l'appelais que Stella. Rien que de prononcer son nom, mon vieux cœur est tout ébloui. Avant elle, je n'avais pas vécu. Après elle, ma vie ne fut plus de la terre. Mon étoile du matin, ma Splendeur, ma Schekina mystique !
De son père, Ephraïm Bonus le Kabbaliste, elle avait la gravité polie et douce, et le don de poésie. Du Livre, elle avait la flamme sacrée, qui incendie le rêve et la pensée.
Elle est venue en moi, comme la rosée d'en haut descend dans le jardin de l'Eden. Elle s'est posée sur ma vie, ainsi que la colombe sur l'Arbre d'Abraham.
Elle entrait. je tremblais déjà, du tremblement des nids quand le soleil se lève.
Elle parlait. Elle m'expliquait les mystères. Le nom de quarante-deux lettres, dont nul ne comprend le sens, excepté le Messie. Le moment de la création, où la fleur de chaque élément était mêlée à la lie. Les Sephiroth et les neuf palais de la Pensée suprême. La création de l'homme, composé de la terre, de l'eau, du feu et de l'air. Les lignes du corps humain, qui se métamorphosent suivant notre conduite. Les quatre vents du Paradis qui forment l'enveloppe de l'âme. Le cristal étincelant et terrible du firmament qui est au-dessus de la tête des Hayoth. Le réveil du grand sommeil des Patriarches sous le souffle de l'Esprit. La montée de la prière que recueillent les Quatre Chefs. L'empreinte d'Adam sur notre visage. Le roulement sous terre des morts ressuscités jusqu'au sol de la Palestine. La colonne invisible par ou le Messie montera au ciel pour y recevoir le pouvoir et la royauté...
... Puis Stella regardait mon œuvre. Mes tableaux où revivait la Bible. Mes portraits où rayonnaient des hommes. Mes gravures, où le ciel était comme une musique.
Elle poussait alors des clameurs de joie. Je sentais que, par ses yeux, ma Beauté l'envahissait. Et voici qu'elle éclatait en des danses de triomphe. Comme dansait David. Elle dansait devant mes œuvres, devant l'infini de mon rêve.
Et lorsqu'elle me quittait, quand ses lèvres enfin abandonnaient mes lèvres, mon esprit et mon corps restaient longtemps brûlés, de brûlures d'éternité.
J'avais mené Saskia à l'enclos des mortes. J'ai dû conduire Geertghe à l'asile des folles. Stella est sortie de ma vie. La nuit est descendue.
" Le Saint, béni soit-il, n'élit pas domicile la où le male est sans femelle. "
J'ai élèvé jusqu'à mon lit Hendrickje, mon humble servante.
Rayonnant de mon art, j'ai dressé vers le ciel mon front empli d'éclairs.
Alors, la tempête s'est abattue sur moi.
Ils ont vendu tout ce que je possédais, tout ce que j’aimais et qui était ma raison de vivre : mes tableaux et mes dessins, les œuvres de maîtres que j'ai recherchées, mes collections, mes vêtements : tout!
Ils ont dépecé ma vie, lambeau par lambeau, comme à l'étal d'une boucherie.
Moi, Rembrandt, le jeune maître voluptueux et glorieux, je suis devenu Rembrandt le pauvre. Un objet de mépris. La risée de la ville.
Est-ce ma faute si j'ai trop follement aimé les richesses de la vie ? Si j'ai, par cet amour, épuisé ma fortune? Mais parler de faute, quelle sottise ! Notre destinée nous appartient si peu !
C'est vrai. Chez tous les antiquaires, chez tous les marchands de ce pays, j'ai poursuivi ma chasse aux merveilles. J'ai entassé chez moi tout ce qui enivrait mes yeux et ma raison. J'aurais voulu posséder tous les chefs-d’œuvre du monde. Un objet m'était signalé, que je jugeais digne de moi, plus rien n'existait à mes yeux. Je ne mangeais, ne dormais plus. Il me fallait cette œuvre, cette chose fascinante qui dominait tous mes rêves. Tout. J'adorais tout. Un masque mortuaire, où les ombres de la mort luttaient encore contre une illusion de vie, m'étaient aussi précieux que ce bouclier peint par Quintijn' Massis, cette Nymphe de Titien, ce torse de satyre de Michiel-Angelo Bonarotti, cette peau de lion moirée comme un fleuve au repos. Dans toutes ces choses, il y avait pour moi l'univers magnifique, l'Orient flamboyant et l'immense pays des nègres, tous les horizons de la terre, que le soleil, l'un après l'autre, incendie de ses joyaux.
Pour satisfaire ma passion de collections, j'ai fait ce qu'ils font tous dans notre siècle de folie et d'aventures. D'autres se sont ruinés pour des chevaux de race. D'autres pour des tulipes, pour des parchemins anciens, pour des navires lourds de café, pour des oiseaux des Iles, pour des maisons. Le vent de la spéculation a secoué nos cités comme paille... D'autres n'ont pas spéculé. Ils ont mis de côté, soigneusement, avarement, leurs jours, leurs années, leur argent, leurs minuscules joies sèches. Ils sont morts de même, comme chacun meurt. Alors, à quoi bon leur vie de momie! A quoi bon leur âme châtrée !
Wilmersdonck aussi m'avait fait espérer, du commerce des Indes, des bénéfices fabuleux. Je lui ait remis la moitié de ma fortune. Le fond de la mer, aujourd'hui, est le tombeau de mes chimères.
Et puis, il y a eu la guerre. Son seul nom faisait frémir le doux Simon Menno. La guerre ! Pour des rois ! La guerre où les hommes, qui sont tous frères, vont s'égorger avec furie, avec bonheur. Un être humain, c'est un cerveau qui crée, un cœur qui vibre. Cet homme-la, la guerre en fait un loup ivre de sang et de massacre. Celui qui tue le plus de ses semblables, celui qui est le plus carnassier parmi eux, on le nomme un héros et l'on exalte sa vaillance... Et les mères sanglotent sur des débris de cadavres.
Il y a eu encore la peste. Tout la vie s'est arrêtée, figée dans une horreur de mort. Nos gros bourgeois, débordants de santé, devenus soudain affreux d'épouvante, ne songeaient plus qu'a fuir hors des murs de la ville.
Il y a eu cela. Peut-être aussi autre chose.
Mon caractère, disent mes amis. Moi je réponds: mon destin !
Je suis Artiste !
Plus encore que citoyen, plus que mari, plus que père, je suis artiste. Un homme ? Peu importe. Un artiste ? Frénétiquement ! Jusqu'à en mourir.
" Faites ressemblant, me conseillait-on. Et vous aurez à nouveau nos commandes. " Pourquoi, ressemblant ? Qu'appellent-ils ressemblant ? Est-ce qu'ils se connaissent ces pantins ? Est-ce qu'ils se voient avec mes yeux de nuit et de foudre ? Ressemblants ! Pour eux, cela s’arrête à leur figure, à leur peau, à leur col de guipure, à leurs nœuds de dentelles. Ressemblants ! Pour moi, cela pénètre et fouille au tréfonds de leur conscience et de la lumière où ils flottent.
Il est écrit dans la Kabbale : " La chair ne constitue pas l'homme. L'homme est a l'intérieur. La chair en forme l'habit. "
La vraie ressemblance, pour moi, c'est la ressemblance intérieure. Celle-la seule qui fait de chacun de nous une parcelle de notre infini de mystère.
... Ils m'ont dit encore : " Au moins faites-nous beaux, comme font Raefel Urbijn, de Rome, et Guwido le Bolonais. Ou peignez-nous gais, heureux, comme peint Jaques Jordaens. "
Pauvre humanité, qui ne comprend pas la mission de l'Art ! Suis-je donc une prostituée, pour me vendre à leurs fantaisies ? Un âne, dont on limite la vue et que l'on mène au gré de sa propre sottise? Suis-je un prêtre qui, pour de l'argent, promet le salut au crime de l'avare ?
Mon Art, c'est Moi, c'est ma vérité, la vérité de mes entrailles. C'est la Croix où je me suis crucifié. Mon trône et mon gibet. Mon Paradis.
Et quand ils me disaient: " Vous êtes intraitable. Vous avec un caractère de démon! ", que pouvais-je donc leur répondre ?
Moi, Rembrandt, ils me prennent pour un vendeur de marchandises dont le sourire doit attirer les clients.
Moi, qui vis sur le mont Sinaï, où Moïse parla à l'Eternel-Sebaoth.
Croient-ils donc que ce soit plaisant de vivre au milieu du tonnerre ?
Il y a eu encore Hendrickje. Et d'elle, notre petit enfant, qui dort à la Zuiderkerk.
Hendrickje, parce qu'elle me donnait, depuis deux ans, sa bouche épaisse et le refuge chaud de son ventre, Hendrickje a été condamnée par le Consistoire "comme s'étant adonnée à la débauche". Et, puisqu'elle refusait d'abandonner la couche de son maître, ils l'ont "exclue de la table du Seigneur". J'ai sous les yeux le jugement qu'ils m'ont signifié. Sépulcres blanchis, eunuques, puritains au cœur pourri ! Ma fauve Hendrickje était enceinte à ce moment de notre petite Cornelia. Ils n'ont pas eu pitié. Ils ont plissé les lèvres de dégoût et ils l'ont rejetée du sein de Dieu !... De quel droit ? De quel Dieu ?
Qu'Il vienne donc soudain, et Il leur dira, Lui, tonnant de justice, Il leur dira que j'ai loisir, moi, de prendre pour compagne cette femme que j'aime et qui berce mes tourments et dont la chair est lumineuse. Une femme au corps de lumière ne peut jamais faire le mal. Et je n'ai pas, moi, fait vœu de célibat. Saskia, si elle nous a vus, a remercié et approuvé celle qui m'a recueilli, orphelin de tendresse.
Mais les membres du Consistoire ne pouvaient comprendre. Leur grand pasteur, aux yeux chassieux, a lu sa sentence en bégayant avec autorité. Puis ils sont retournés chacun à leur vice, à leur or, à leur ambition, à leur lâcheté. Ils avaient jeté sur le monde un peu plus de sottise et d'injustice, et torturé des innocents du fouet de leur hypocrisie.
... Ils ont condamné Hendrickje. Alors, je n'ai plus eu d'élèves, je n'ai plus eu de commandes, je n'ai plus eu de crédit.
Je me souviens. Il y a douze ans de cela. Un vingt-huit septembre. L'éternité ne me fera pas oublier l'horreur de cette date.
Depuis plusieurs mois, on m'avait obligé à quitter ma chère Joden-Breestraat, qui sent la saumure, le ghetto et l'oignon. Mon logis, bourdonnant encore des rires de Saskia et des murmures de ma gloire passée.
Les syndics de ma faillite m'ont logé à l'Auberge de la Couronne impériale ! C'est là qu'ils ont consommé mon martyre.
Ils ont vendu d'abord les lits, les coffres, les meubles familiers, les plats de la cuisine, les couverts des repas, les draps, les rideaux, les tapis, les miroirs. Puis mes collections. Enfin, mes gravures, mes tableaux.
Tout mon corps qui, peu a peu, s'en allait, se dissolvait dans des mains étrangères.
Il y avait foule, pour me dépecer, pour s'arracher mes membres saignants.
J'étais ce bœuf, le terrible écorché, que j'avais peint a l'abattoir, au scandale affolé de tous. Ils se vengeaient. Chacun d'eux emportait un quartier de ma viande, une part de mon déshonneur.
Ils étaient là, mes envieux, mes ennemis. Ceux qui peignaient beau et que ma vérité cinglait. Ceux que j'avais lancés hors de mon atelier pour n'entendre plus leurs bêtises sur l'Art. Ceux que j'avais peints et qui disaient n'en avoir pas pour leur argent. Ceux que j'avais devancés dans notre chasse commune de collectionneurs. Ceux qui avaient commencé à me détester le premier jour où la gloire m'avait souri. Ceux qui crèvent de jalousie, pour tout succès qu'on donne à d'autres. Et encore, ceux qui ne me connaissaient pas, à qui je n'avais jamais rien fait. Tout simplement heureux de saccager une misère. Un homme qui saigne, cela attire les vautours. Surtout quand c'est du sang d'artiste. D'un artiste comme Rembrandt.
Pauvre Rembrandt ! Toi, un artiste ? Un débiteur en banqueroute, un gueux qui sert de spectacle à des brutes !
De leurs mains de proie, ils tripotaient mes reliques. Un soudard, qui passait par hasard dans la Kalverstraat, s'est emparé d'un dessin, l'a montré à la foule en éclatant de rire. On riait. Je me suis approché. C'était une étude de nu, faite d'après ma Saskia. Ses fossettes d'amour, les jeunes fruits de ses seins, la ligne de ses jambes, frémissantes encore du frisson de mes caresses.
J'ai bondi sur le dessin, l'ai déchiré en miettes. Sauvagement, j'ai pris l'homme à la gorge, j'ai serré... On me l'a arraché. On m'a chassé de la salle...
Dans un coin, j'ai reconnu mes amis. Francen, Six, Witsen, Keihl, Belmonte. Certains pleuraient. Ils m'ont embrassé. D'autres se détournaient, par pudeur d'amitié.
J'étais ivre de douleur. Mais je ne titubais pas. Je suis rentré dans mon logis de pauvre. Je revoyais mes œuvres dispersées. Prêt à ébranler les murailles et à détruire la cité. J'entendais gronder en moi mon sang comme un torrent. Je ne pouvais plus desserrer mes poings, tellement ils étaient crispés. Alors j'ai crié, crié comme un fou, crié sans arrêt. Soudain m'est revenu le mot de la Kabbale : " Crier est supérieur à toutes les prières. Car les cris viennent du cœur. "
Mon cœur qui rugissait, peu a peu s'est calmé. J'ai pu étreindre mon burin. Dès que ma main a tenu le cher instrument de travail, mon orage s'est apaisé. J'ai gravé un Phénix. Devant l'autel de gloire, j'ai jeté à la renverse l'artiste, Rembrandt, l'Hercule au vol d'aigle. Mais de l'urne de ses cendres, le Phénix a rejailli. Et l'oiseau de miracle, aux ailes hiératiques, se dresse en plein soleil, dans le claironnement de son génie ressuscité.
Et quand j'ai eu gravé cet hymne d'espérance, j'ai entendu, au plus profond de moi, retentir le mot du Prophète : "L'Eternel remplira ton âme de splendeurs."
Les années se sont figées. Comme l'eau morte des étangs. Elle n'est que corruption. Couverte d'un voile lourd. Le vent à peine la ride. Elle a des taches de moisissure, de la mousse qui sent la décomposition. Mais parfois le soleil la frappe. Il incendie ses profondeurs. Il y réveille des villes englouties. Et du vert le plus pale à l'or le plus ardent, l'étang devient semblable aux flammes d'une forge.
je suis cet étang mort qui sent la pourriture.
On m'a pris mes Giorgione et mes costumes des Indes. Mes Breugel et mes Cranach. Mes Spanjolette Ribera. Mes Durer et mes Titien. Mes oiseaux de Paradis et mes branches de corail. Mes armes turques, mes coquilles des mers de Chine. Les splendeurs de mes cartons, les merveilles de mes coffres.
Mes amis m'ont tourné le dos. Mes élèves m'ont renié.
Je suis cet étang mort... Mais le soleil m'a visité... J'ai peint et j'ai gravé, comme on se jette au feu. Pour braver la vie et la mort.
Hendrickje et Titus, mes deux anges gardiens, m'ont sauvé de la faim. Mais la faim n'est pas tout.
A mon age, pour tout un jour, il suffit d'un oignon et de quelques harengs. Le sang est moins chargé, l'esprit monte plus haut.
Manger est peu de chose, pour celui qui n'a plus jamais faim.
Ce qui est plus terrible, c'est de ne plus pouvoir travailler. De n'avoir pas d'argent pour acheter de la toile et des couleurs, du cuivre et des acides.
Je ne vis, je ne respire, que quand je grave ou quand je peins. J'ai connu cet enfer : n'avoir plus de commandes. Et les marchands. qui me refusaient mes gravures ! Dans ma poche, je n'avais qu'une dernière pièce de monnaie. Je passais en courant devant la boutique aux épices. Pour garder ma dernière pièce. Pour acheter mes derniers grains de couleur.
Et peu importerait de ne plus rien manger pendant des jours entiers et de mourir de ma faiblesse, pourvu que je puisse, jusqu'à ma dernière heure, étendre, en chancelant, la pâte sur la toile, pour en faire jaillir du nu ou du soleil...
... Mes couleurs ! Mes pinceaux !... je veux... Oui, je veux essayer encore. Encore... Broyer mes couleurs... J'essaie. je ne peux plus... Mon pinceau, tout de même, l'attacher dans mes doigt... Il ne tient pas.. . Mes doigts ne peuvent plus serrer... Mon pinceau ! Mes couleurs ! Pitié ! Ayez pitié de moi !
J’essaie... J'essaie... Rien... rien... je ne peux plus !
... Oui, pleure ! Pleure, pauvre vieux Rembrandt de misère. Mourir ! Vite ! Vite ! Mourir ! Puisque je ne peux plus...
Si encore je pouvais dormir !
Je ne dors plus. Par bonheur, les heures de mes nuits ne sont pas des heures funèbres. Devant mes yeux las et brûlés passent et repassent sans cesse mes toiles, mes gravures, cette œuvre formidable que j'ai entassée pendant quarante-cinq ans de travail.
Des heures et des heures, elles défilent. Je les dénombre. Je recommence le compte. Mille peintures, peut-être. Prés d'un demi-millier de gravures. Je compte que j'ai fait en moyenne près de quatre dessins par mois : au total près de deux mille.
Voyons... c'est fou! Ainsi, chaque mois de ma vie, j'aurais produit: environ deux tableaux, une gravure et quatre dessins! Sans compter mes innombrables croquis! je suis moi-même épouvante de la masse de labeur que j'ai ainsi accumulée.
Qui suis-je donc pour avoir tant produit ? Vraiment, un grand artiste ? Un Titan de la gloire ? Ou un ramasseur de déchets du ghetto ? Je ne sais pas... je ne sais plus... Et l'avenir m'ignorera... Mon cœur... Oh !... oh !... j'ai mal !...
Devant mes yeux épuisés, la ronde interminable de mes œuvres.
Faust ! Ils l'ont appelé Fautricus, les bourgeois de son époque. Il me hante comme un frère. Pareil à moi, il a voulu tout connaître, boire à toutes les coupes. Il a tracé les trois cercles magiques qui savent conjurer Samaël. Les cercles dont nous seuls, Kabbalistes, possédons la clef défendue. Il regarde, comme moi, dans le miroir de la vie, les gouffres du mystère. Misérable alchimiste, fraternel d'inquiétude ! On a trouve, un soir, son corps déchiqueté, dans ce même cabinet de Wittemberg où il fit pacte avec le Maudit... Mon corps, à moi, ce sont mes œuvres. Qui seront, dans bien peu de temps, dispersées aussi en lambeaux. Pour me punir, comme lui, d'avoir trop osé.
... Le Samaritain de l'Evangile a recueilli le voyageur blessé. Honte à ceux qui passent et détournent la tête devant l'horreur de nos détresses ! Seigneur, mon âme est lasse. Ne vas-tu pas me recueillir bientôt dans ton auberge ?
... Voici le Moine que j'ai gravé au milieu des épis de blé où il a rejoint la complice de sa luxure joyeuse. L'amour est une fête pour les êtres de chair. Et Celui qui créa la chair n'a pas interdit qu'elle flambe.
... Jésus qui guérissait... J'ai gravé là tout le drame des hommes. Il y a ceux qui croient et qui prient. Les doux et les humbles de cœur. Je les ai, de ma pointe, caressés longuement. Placés sous la main de lumière. Enveloppés dans une pénombre de tendresse. Il y a ceux qui ne croient pas. Sauf en leur orgueil. Je les ai gravés dur, en pleine lumière crue, de l'autre côté de la main divine qui les repousse.
Simon Menno les repoussait aussi. " Vous êtes tous égaux. Nul des hommes n'est plus grand que l'autre... " Moi aussi, comme Menno, comme le fils du Charpentier de Galilée, j'ai voulu crier a ces hommes : " Arrière, riches, hypocrites ! Votre orgueil et votre or sont des crimes d'enfer. Seule est sacrée la souffrance. Seul est grand celui qui se penche sur la douleur. "
... J'ai peint les Amants, dont l'amour est grave. L'homme, parce qu'il est la force, je l'ai cuirassé d'une tunique d'or. La femme, de rouge éclatant, parce qu'elle est l'ardeur. Mais l'étreinte est chaste. Et j'ai uni leurs mains sur ce gonflement de poitrine où tous les hommes rêvent de reposer leur front.
... Les Syndics ne sont pas des Arquebusiers ni des Chirurgiens. Leur rôle est de sagesse. Je leur ait fait des visages de réflexion. Et puis, ma jeunesse est loin. Il y a trente ans, j'aimais les attitudes et les fièvres de la vie. Après les années cruelles et toutes mes tempêtes, je n'ai plus recherché, dans les portraits, que la noblesse et la grandeur de la pensée.
... Voici mes Croix ! Les puissants et les chefs ont crucifié trois hommes. Dont l'un apportait l'amour. On crucifie toujours ceux qui portent l'amour. Au-dessous des Croix, j'ai mis de la nuit. Là, ceux qui refusent la paix, les injustes et les méchants, ceux au cœur dur comme le marbre, aux regards de bassesse, de bestialité. Du ciel, tombe sur le drame une rosée de lumière. Au milieu de cette blancheur, j'ai laissé un bloc de ténèbres. Dans ce bloc, j'ai gravé la pureté sacrée de la Victime des Hommes. Et la terre s'entrouvre d'horreur. Il en sort des larves d'enfer. Moins hideuses que les bourreaux.
Le "Livre des Splendeurs" rapporte : "La loi révélée sur le Sinaï fut écrite avec du feu noir sur du feu blanc. "
J'ai gravé avec du feu noir. Car je révèle la sombre loi du sacrifice.
Je l'ai fait sans croquis. Sans dessins. Directement, de ma pointe enfiévrée, j'ai labouré le cuivre qui me semblait brûler. Mon cœur se soulevait à coups précipités. Mon burin suivait ma passion. Et dans ces Croix j'ai jeté mon appel le plus désespéré, de pitié et de miséricorde.
Voici maintenant la longue suite des portraits. Après mes gravures, après mes tableaux, ils défilent à leur tour, toute la nuit, dans ma mémoire bruissante.
Jean Six, Thomas Haaring, Cornelis Sylvius, Marten Daey, de Jonghe, Lutma, Lanier, van Dekker, Caullery, Swalmius, les Arquebusiers, les Syndics, les Chirurgiens, l'amiral van Dorp, Anna van Loo, johannès Deymann, Machteld van Doorn... Une infinité d'autres... Les gens que je rencontre dans la rue me paraissent des fantômes qui marchent. Mais les êtres que j'ai peints, je les porte toujours. Nous ne faisons qu'un. Ils m'habitent.
Je revois Anna Wymer, la mère de jean Six, fière de sa fortune. Elle avait entrepris de me convertir. Pour allumer en elle, sous sa froideur imposante, cette flamme intérieure que je cherchais toujours, je plaisantais ses arguments et ses raisons. Un peu irritée, au milieu d'une séance, elle partit brusquement en me prophétisant que je serai le peintre du diable !
Et Govaert Flinck, l'un de mes plus chers élèves !
Ah, ah, ah... je ris... je ris... Rien qu'a prononcer son nom, à retrouver son bon visage espiègle, j'ai ri, comme autrefois. Mon Dieu, comme il y a longtemps que je n'ai pas ri ! C'est bon ...
Je revois... je revois ... Un jour, après une assez longue absence en ville, je suis rentré a l'improviste dans le petit atelier qu'il occupait chez moi. Au milieu de la pièce, une fille était vautrée, nue et riche de chair. Lui, beau dans sa nudité nerveuse et dansant autour d'elle, ressemblait aux Satyres des gravures anciennes. De son corps jeune, vif et en sueur, au corps laiteux et gavé de la femme, je voyais jouer toute une gamme de nuances, du cramoisi du front et du cerne des yeux au violet marbre des reins et à la pâleur écrasée des cuisses. A mon cri de stupéfaction, Govaert balbutia. Il peignait, me répondit-il, Adam et Eve après la faute. Mais sur son chevalet, la toile était encore blanche. Pas la moindre ébauche. Nul croquis... D'un bond, je les ai jetés dehors, tous les deux, dans la rue, tels qu'ils étaient, dans leur nudité indécente. J'ai pris un fouet. Je me sentais devenu Dieu le Père les chassant du Paradis. je les ai poursuivis quelques instants au dehors. Tout le quartier, enfants et femmes, courait après eux, criant et trépignant de joie. Et quand je suis rentré, j'ai ri, j'ai ri pendant une heure, sans plus pouvoir cesser mon rire...
... je revois mon vénérable Anslo, de la secte de Menno. Et ces séances inoubliables où nous reformions l'univers. Nous évoquions ensemble les enseignements du Maître. Pendant qu'il me parlait, j'apercevais autour de son visage aimé comme une atmosphère de prière. Il rêvait devant moi d'une époque bénie et d'un siècle prochain où n'existeront plus ni l'argent, ni les guerres. Où les hommes pieux et sages auront en abondance les richesses d'une terre mieux soignée. Il n'y aura plus de riches ni de pauvres. Tout appartiendra a tous. Et l'on s'aimera d'une infinie tendresse dans un monde de pureté. Devant mes yeux, qui toujours voyaient l'humanité dans un halo livide et dur, nos paroles faisaient naître de hauts sommets lumineux, d'où s'épandaient sur les peuples des douceurs mauves et bleues.
... Et puis, mes propres portraits. Les nombreux Rembrandt de ma vie. Le seul sujet qui m'intéresserait encore si, hélas, je pouvais peindre. Que de fois j'abandonne ces pages pour reprendre mon miroir ! Pour m'y plonger dans la vision de ma vieille face flétrie. Devant tout le passé enterré dans mes rides, j'ai envie de pleurer. Mais aussitôt, je lis dans mes yeux au-delà... Et devant cet avenir si proche, il me semble que mes larmes viennent se transformer en perles de lumière.
je la contemple une fois encore, la plaine labourée et crevassée de mon visage. Avec ses coulées de chair, rudes, lourdes, terreuses. Si je pouvais reprendre mes godets de couleur, je sabrerais la toile. Je peindrais à coups de pouce, tel un pétrisseur de glaise. je me peindrais à coups d'écorces. Comme sur le tronc de ces grands peupliers où le Créateur a jeté les touches, de haut en bas, en rides vigoureuses, en de rugueux sursauts de la croûte du bois, en gonflements de chair d'arbre pétrifiée.
Je regarde le vieux Rembrandt... Voici que je retrouve en moi les traits bien-aimés de mon père.
La Kabbale expliqu e: "Le père et la mère fournissent le corps de l'homme. Le père fournit la partie blanche des yeux, les os, les veines, le cerveau. La mère fournit la partie noire des yeux, les chairs, la peau "
Les veines ! Les veines... Le sang qui coule dans mes veines, c'est de toi que je le tiens, père, mon père, meunier du Rhin, fils de Gerrit, fils de Roelof. Et tes pauvres veines, mon père, quel sang roulaient-elles donc ?...
- Du sang juif !
... Mon cœur s'arrête. je ne respire plus... De l'air... J'étouffe...
L'air revient. Je suis mieux. Très lentement, doucement, je vais me le redire, le cher secret de ma vie : j'ai, dans les veines, du sang juif !
Juif ! De la race la plus sacrée, la plus vénérable du monde. De la race royale des lions de Juda. Horreur et joie ! Je suis juif, comme ces êtres immondes qu'on pourchasse de ghettos en ghettos et sur qui l'on crache avec dégoût. Mais je suis Juif, comme Moïse et comme Elie, comme David et comme Salomon, comme ces êtres inspirés dont le génie n'a cessé de nourrir la pensée humaine et dont la gloire resplendira éternellement.
Mon père, Hermann Gerritszoon, quel fut le drame de ta vie, de ton cœur, quand tu t'es marié à l'Eglise chrétienne ? Quant tu nous as fait élever nous-mêmes dans la religion de notre mère, la religion réformée de Calvin ? Avais-tu renié ta race ? jamais tu ne m'en as parlé. Mais par-dessus ton humble vie familiale, je saute, moi, vers mes ancêtres plus lointains, vers ces rois d'Israël dont la gloire à la fois m'éblouit et m'écrase.
Peut-être n'aurais-je jamais percé le mystère de la naissance de mon père, si moi-même, non circoncis, calviniste, je n'avais été, dès ma jeunesse, peintre.
Mais il a été mon premier modèle, ce père de chair et de sang. Et c'est lorsque, à dix-sept ans, j'ai voulu, par amusement et étude, pour la première fois représenter son cher visage de labeur, c'est alors qu'en m'efforçant au tracé des contours, au dessin du nez, des lèvres, des oreilles, au gonflement des paupières, à la rondeur globuleuse des yeux, j'ai découvert et reconnu le type immuable, définitif, de ceux qui descendent d'Abraham le Patriarche.
Que de portraits et de gravures de mon père, où j'ai glorifié le nom maudit, le nom magnifique d'Israël !
Je me souviens de ce portrait où j'avais placé sur sa tête un bonnet en forme de turban. D'un autre, où je l'avais enveloppé d'un manteau noir avec un large col de fourrure brune. D'autres où j'ai étudié surtout son crane chauve et ses gros yeux. Je me rappelle celui où je l'ai coiffé d'une immense plume bleue. Celui où, l'ayant revêtu d'un manteau violet foncé, j'ai placé sur sa tête un chapeau à larges bords orné de deux plumes d'autruche de couleur sombre. Celui encore où, l'ayant coiffé d'un béret noir portant deux plumes gris foncé, je l'ai couvert d'un manteau d'un noir chaud, sous un hausse-col d'acier, avec un foulard diapré, une perle aux oreilles, une chaîne d'or sur la poitrine.
Et je revois aussi cette toile où je l'ai représenté avec, sur la tête, une toque haute, bleu-noir, retenue autour du front par une écharpe brune.
Devant ce tableau, le savant Monsieur Huygens n'avait pu s'empêcher de s'écrier: " On dirait Philon le philosophe "... Un juif grec d'Alexandrie, m'avait-il expliqué. Il a tenté d'unir la Bible avec Platon. Il a influencé à fond la première pensée chrétienne...
Ainsi, à mon tour, j'unissais sur ma toile la gloire hautaine des aïeux de mon père à la gloire que je rêvais pour l'éternité de mon art.
Plus tard seulement, lorsque j'ai mieux compris la vie, j'ai senti les bienfaits de mon origine. J'ai compris que si je n'avais pas eu du sang juif, je n'aurais pas été si terriblement attiré vers ces êtres misérables et honteux que l'on écrasait de mépris. Vers leur ghetto sordide, répugnant de crasse et de puanteur. Vers les sages d'Israël, à la science millénaire. Vers les splendeurs et les ténèbres de la Kabbale fantastique.
Découvrant ma race en moi, au début de ma jeunesse, j'ai souffert d'abord, j'ai eu honte.
Ou plutôt, honte d'être un bâtard, un demi-juif.
Si de tout mon sang, de toutes mes racines, j'avais été de la race élue, il me semble aujourd'hui que mon existence n'aurait été qu'un long frémissement d'amour, douloureux et reconnaissant.
Mais la moitié seulement de mon sang me vient d'Israël. L'autre, moitié était du Christ. Alors je fus cet aigle que ses propres ailes déchireraient : l'une l'emporte vers le Nord, l'autre le force vers le Midi. Et sa chair est arrachée ainsi qu'en un double et perpétuel crucifiement.
Des lors, je me suis penché sur ma race. Et j'ai fait mon pèlerinage. Celui, sans doute, de tous les demi-juifs. Humiliés, irrités même contre ce peuple de scandale dont nous sommes une parcelle, mais ressentant la brûlure des soufflets et des crachats, et découvrant dans notre révolte bouillante et maîtrisée, la noblesse des grands destins.
Certes, je les ai haïs. Il n'est pas un juif qui ne déteste les autres.
Mais comme je retrouve en moi tous leurs traits essentiels !
J'ai été intense. Nul d'entre eux n'est superficiel. Nous allons jusqu'au bout de nos sentiments, jusqu'au tréfonds de nos pensées. M'a-t-on assez reproché de manquer de tact, de blesser par l'excès de ma franchise et la brutalité de mes propos ! C'est que j'aime ou déteste tout avec passion, avec fièvre. D'autres peuples, dit-on, comme les Grecs, ont pour caractéristique l'harmonie des gestes, la modération des idées, la mesure et la grâce en tout. D'autres, comme nos concitoyens, ont une lourde possession d'eux-mêmes ; leurs actes, leurs plaisirs, leurs voluptés, ont le poids et la minutie des esprits de calculateurs... Conçoit-on cette chose odieuse et mesquine : une intelligence de comptable !
Moi, j'ai été un exalté, c'est vrai. Et je me suis jeté à toutes les fraîcheurs de la vie, aux brûlures de toutes les ronces, avec la même intensité, la même passion forcenées. Mais, j'en suis sûr, c'est moi que Dieu accueillera. Dieu a crée les passionnés. Il n'a pas crée les comptables.
Semblable aux juifs, j'ai aimé l'argent. L'argent vivant et qui court, non l'argent mort qui s'amasse et pourrit. L'argent, pour sa puissance de conquête, pour le plaisir de le gagner. Plus, pour l'ivresse de le disperser, de le transmuer en réalités éclatantes ou en chaudes caresses de lumière, ou en fruits charnus de volontés toujours renouvelées.
On m'a parfois appelé : avare. C'est qu'on ne comprenait pas ma joie, notre joie créatrice, qui renaît sans cesse de sa satiété. Chassé des autres activités, condamné au seul commerce de l'or, parqué dans cet autre ghetto, Israël en a fait sa chose, sa science et son art. Et par lui, a reconquis toutes les félicités originelles : les tressaillements de la matière, les frémissements de l'esprit, les éblouissements du cœur.
Par notre origine orientale, nous aimons aussi le faste, le luxe des étoffes, la somptuosité des vêtements, la richesse des bijoux et des colliers, des vases et des armes. Les peuples de raison méprisent ces puérilités. Ou ne considèrent la possession de ces biens que comme témoignages de la situation sociale, affirmation desséchée de la vanité et du rang. Chez eux, riches et marchands possèdent pour éblouir. Nous, pour jouir. Eux, pour être jalousés. Nous, pour nous griser.
Dans la douceur lumineuse et sombre de mes demeures, j'ai entassé le monde : les ors des casques et des armures, vestiges glorieux des empires effondrés ; les draperies et les soieries, venues de ces pays où les femmes tissent le fil sous les tentes brûlantes des déserts ou dans la paix fraîche des harems ; les fruits et les fleurs des îles lointaines, où les vierges se poursuivent, chantant et couronnées de roses ; les oiseaux aux mille teintes ; les pierres de rochers éclatées de soleil ; les meubles de bois précieux, aux veines moirées et aux reflets fauves, arrachés aux géants des forêts tropicales, que les nègres abattent avec des cris sauvages.
Et tandis que, pour les hommes des horizons tempérés, tout cela, contre des murs ou dans des coffres, est mort, sec comme des cendres depuis longtemps refroidies, moi, descendant de l'Orient ensoleillé, j'y plongeais sans cesse mes yeux, mes mains, le ravissement de mes sens, rajeunissant, dans ces sources de nature, ma folie inextinguible de vivre et d'étreindre, jusqu'à l'infini.
Parce que je suis des leurs, j'ai encore, comme eux, la hantise et l'instinct de l'avenir. C'est dans le culte du passé que s'attardent les autres peuples. Nous, nous sommes tous des ivrognes de l'avenir. Par les lèvres d'Isaïe, ainsi parla l'Eternel : " Ne rappelez plus les événements passés, ne méditez pas sur les temps antiques. Voici, je vais créer des choses nouvelles, déjà elles éclosent: ne les remarquez-vous pas ? " Il est vrai. Les autres nations ressemblent a ces vers qui ne se nourrissent que de la chair des morts. Israël, a une femme toujours enceinte de l'avenir.
Hantise constante qui fait de nous ce qu'on nomme, injustement, des révolutionnaires. Bien des fois on m'a jeté ce mot à la face, comme une injure. Devais-je pourtant laisser notre Art se figer dans l'imitation, la copie servile, d'un idéal méditerranéen conventionnel et périmé ? Hors des Anciens, me disait-on, il ne peut exister de Beauté. Mais je sentais, moi, qu'il y a une beauté bien plus profonde que celle des mesures et des dimensions : celle de l'âme, même voilée; celle de la chair, même flétrie et alourdie; celle de la lumière, même enténébrée. Une beauté qui ne s'adresse plus seulement à la raison froide, mais qui va frapper jusqu'au plus intime de notre chair.
Pour détourner de moi ceux que mon œuvre commençait d'émouvoir, on m'a encore traité de réaliste! N'y a-t-il donc pas, dans le quartier de bœuf saignant que j'ai peint a l'abattoir de la ville, la même richesse d'harmonies que dans un soleil couchant ? Et dans le corps nu d'une paysanne, plus de tendresse sensuelle, plus de pitié fraternelle et douloureuse que dans la ligne irréelle des éphèbes grecs ou dans les visages rêvés, trop célestes, du Romain Raefel ?
Réaliste, oui, comme tous les juifs, parce que c'est la vie totale qu'ils aiment, et non pas seulement des images et des symboles. Réalistes, mais idéalistes aussi. Et c'est bien ce mélange qui nous caractérise le mieux. L'idéal des autres races est froid et imaginaire, il piétine dans les ornières du passé, il s'incarne dans des formes rares ou inexistantes. Nous, idéalistes et mystiques, nous portons notre rêve en nous. Il nous brûle comme un brasier. Il est un chacal dans notre ventre, et qui le ronge, un enfant qui crie pour naître et frappe et se retourne dans le sein de sa mère.
La réalité vient de Dieu : elle est emplie d'idéal. Et celui-la n'est pas mystique, qui ne sait pas voir Dieu dans le grain de poussière, dans le poil de la bête, dans la sueur de l'homme.
Être réaliste, c'est adorer. Ma vie ne fut qu'adoration !
De cette race aux foudroiements sublimes, de sa Bible aux pages de flammes, une double figure m'a sans cesse obsédé. je l'ai plusieurs fois traitée : Dès mon aurore, et encore à mon déclin. Et maintenant, au soir de mes jours, il me semble que ma vie entière est enclose entre ces deux visages.
Saül et David !
Je sais de mémoire le Livre saint.
" Kich avait un fils nommé Saül, jeune et beau, que nul enfant d'Israël ne surpassait en beauté et qui dépassait de l'épaule tout le reste du peuple.
" ... Un serviteur dit au roi : "J'ai remarqué un fils " de Jesse de Bethléem, musicien habile, guerrier vaillant, entendu en toute chose, et Dieu est avec lui. "
" ... David dit a Saül : " Ton serviteur faisait paître les brebis de son père ; quand survenait le lion ou l'ours et qu'il emportait une bête du troupeau, je le poursuivais, je le terrassais, et la lui arrachais de la gueule ; alors il se jetait sur moi, mais je le saisissais par la mâchoire et le frappais à mort. "
De ces deux hommes, l'un fut le premier des rois d'Israël, l'autre, le premier roi sorti de Bethléem. Entre ces deux élus de Dieu, se joue un drame qui va durer plusieurs années.
Les Israélites ont demandé un roi. Ils étaient las de leur liberté. Samuel le Prophète a sacré le jeune Saül, qui cherchait les ânesses égarées de son père. Le roi Saül est envahi par l'esprit de Dieu. Il prophétise, guerroie, règne. L'Eternel Dieu des armées lui ordonne d'exterminer les Amalecites, êtres et bêtes, jusqu'au dernier. Saül passe au fil de l'épée tout le peuple d'Amalec. Mais il épargne le roi Agag. Et les meilleures pièces de bétail. Afin d'offrir en holocauste a l’Eternel les coursiers les plus rapides, les béliers les plus solides, les ânes, les bœufs, les brebis, et les chameaux dont le poil est comme de l'eau et le jarret comme du fer. Messager de la colère de l'Eternel-Sebaoth, le vieux Samuel vient châtier Saül de son verbe de feu : " L'obéissance vaut mieux qu'un sacrifice, et la soumission, que la graisse des béliers. L'Eternel te déclare indigne d'être roi d'Israël. " Et toujours emporté par le vent de la parole de Dieu, le Voyant Samuel s'en va à Bethléem sacrer roi le jeune David, qui garde les brebis de son père.
Saül ignore ce sacre et conserve son trône. Mais l'esprit de Dieu, qui jadis le visitait, s'est altèré dans son cœur. Auparavant esprit de vérité, il est devenu " un esprit mauvais ". Comme celui qui grimace et jure, sur les routes, auprès des tombes. C'est la folie, l'hôtesse maudite, la bête qui crache la frayeur et la fureur, qui terrasse les pensées et broie le cerveau, qui de ses dents mord le cœur et de son haleine empoisonne les lèvres. Le roi Saül est fou !...
Ses serviteurs alors lui disent :
" Hélas, un mauvais esprit de Dieu te tourmente. Daigne ordonner, Seigneur, que tes serviteurs qui t'entourent se mettent en quête d'un habile joueur de harpe, afin qu'il en joue quand Dieu t'enverra ce mauvais esprit, et cela te fera du bien. "
Saül dit a ses serviteurs: " Découvrez-moi donc un habile joueur d'instrument et me l'amenez. "
Depuis, lorsque l'esprit de Dieu s'emparait de Saül, David prenait sa harpe, en jouait avec les doigts ; Saül en éprouvait du soulagement et du bien-être, et le mauvais esprit le quittait.
C'est ce drame qui, tout au long de ma vie, n'a cessé de se dérouler sous mes yeux. Le roi fou et le futur roi. Le roi déchu et l'enfant de gloire. La détresse et la consolation. Le passé et l'avenir... Le passé pleure, l'avenir chante...
Il chante, le jeune artiste, sur sa harpe aux cordes agiles, les anciens psaumes des ancêtres, et ceux qu'il improvise dans sa joie de vivre. Toute sa vie, il chantera ainsi, ses bonheurs et ses désirs, ses remords et ses prières, sa reconnaissance, sa splendeur et son humilité.
Il est devant Saül. Et je l'entends. Il chante :
" Eternel, mon Dieu, tu es infiniment grand. Tu es vêtu de splendeur et de majesté. Donne-moi la force du torrent et la sagesse des saisons. Disperse mes ennemis comme une nuée d'oiseaux dans le ciel. Eternel, mon Dieu, tes arbres sont abondamment pourvus. Tu as planté les cèdres du Liban. Dirige vers mes pas les vierges d'Israël. Que leurs sourires me soient frais comme les sources dans les vallées... "
Tandis que l'adolescent, avec son cœur de seize ans, avec ses doigts légers - ses doigts forts qui forçaient la gueule des lions - exhale sur sa harpe ses rêves de grandeur et ses désirs d'amour, le roi dément pose sur lui son regard lourd. La musique berce et torture le souverain foudroyé dans sa gloire. Des sanglots lui serrent la gorge. Son visage ruisselle de pleurs. De la soie pourpre de ses manches lamées d'or, il essuie ses pauvres yeux. Au violet assourdi du rideau de son trône, il enfonce son visage et sa honte de vaincu.
Mais par éclairs, la rage le possède. Son javelot, auprès de lui repose, inutile... Soudain, il le saisit. Et sur l'enfant auréolé d'avenir, il le lance avec l'ivresse du meurtre au fond de ses yeux hagards. Par miracle, David esquive l'arme aiguë. Puis, tremblant encore d'émoi, reprend aux cordes de la harpe l'hymne berceur qui veut consoler le roi fou... le roi et la misère de sa face, sous la couronne d'argent et le turban somptueux.
Ramasser ce drame biblique dans la concision puissante d'une toile ! Confronter la gloire déchue et la gloire naissante; le roi fou à la lance de mort et l'enfant roi à la harpe de vie. Le drame, entre eux, du pesant rideau de richesse et de souffrance... Le remords et le rêve... L'homme qui descend et l'homme qui monte... Les ailes du moulin de ma lointaine enfance...
Depuis mon plus jeune age, j'ai pensé à ce drame. J'en ai fait des dessins avant d'avoir vingt ans. je l'ai traînée dans mon esprit tout le long du chemin de ma vie. Comme la besace sur l'épaule du pèlerin. Jusqu'à ce que j'aie pu me délivrer enfin sur cette toile de la vision qui me courbait. Parvenu au soir de mes jours, n'ai-je pas confié à la gravité sombre de mon Saül le poids de mes expériences et la lourdeur de mes tristesses ?
J'ai enclos dans cette œuvre l'histoire dIsraël. Auprès de ses malédictions chante son espoir éternel... Les psaumes de David ! Rayons de mon enfance. Nés sous les orangers et parmi les rosiers du sol béni de Palestine, partis des rivages de la mer violette, jetés du Levant au Couchant, portant dans leur magnificence le rêve ardent de cette race qui ne renoncera jamais à sa mission de rédemption.
Le destin juif, aussi. Mon Saül est le passé, d'Abraham à nos ghettos. David est l'avenir, l'Israël du futur, messager de bonheur, de justice et de joie.
Dans ces figures j'ai mis encore l'histoire du pauvre Rembrandt. Mes songes d'adolescent et mes désirs de chansons. Ma harpe aux mille vibrations. Ma certitude de conquérir. J'ai eu faim de génie et j'ai eu soif d'amour. Mais les lueurs de mes yeux d'enfant, peu a peu, ont perdu leurs flammes. J'ai connu le froid des cœurs, l'impuissance des élans. Et dans les plis pesants du rideau de mes regrets, je pleure maintenant, près de ma lance morte.
Dans une vision élargie, j'ai vu en eux les deux pêcheurs. Mais l'un s'est endurci. Il est reste altier. Et Dieu l'a châtié. L'autre s'est repenti. Du profond des abîmes, il a clamé ses fautes. Et Sebaoth l'a relevé.
... J'ai mis en eux les deux aspects de l'homme. L'amoureux du bien, l'esclave du mal. La lutte indéfinie. Toutes les morales. Le ciel et l'enfer. La tragédie qui fait de chacun ici-bas le cirque sanglant des passions.
... Tous les deux, je les ai vus enfin pareils aux deux statues de l'histoire des hommes. Et c'est l’image qui me domine, a cette heure où je vois plus loin. L'humanité qui jusqu'ici s'est vautrée dans la boue des vices, dans les crimes et dans les guerres, la cruauté et la luxure. Et brûlée du regret des Paradis perdus. Mais qui veut ressusciter. Mes yeux d'artiste visionnaire la voient plus jeune que jamais. La bestialité fondra au soleil d'amour que j'appelle. La connaissance et la sagesse, chassant les ombres de la nuit et projetant leurs lueurs d'or aux profondeurs des consciences, illumineront l'univers du miracle de leur clarté.
La moitié de mon sang est juive. C'est cette moitié là qui m'a donné mon meilleur orgueil et ma vision la plus profonde.
Mais l'autre moitié de mon sang est chrétienne.
Et mon œuvre est le confluent où ces deux fleuves ont uni leurs rumeurs.
Dans la contemplation passionnée de mon père, dans mes rêveries autour de ses silences, j'ai rebâti le judaïsme en moi.
Sur les genoux de ma mère, au récit des légendes évangéliques, j'ai senti s'imprégner mon âme de toutes les douceurs chrétiennes.
Juif, je le suis par le cœur et par la pitié, par l'orgueil et par la race. Chrétien, je le suis par le baptême et par l'enfance, par l'esprit et par l'amour.
Luttant et se heurtant, tels deux vents contraires au-dessus des montagnes et dont les colères façonnent le sommet du mont, ces deux courants ont pétri, par leurs chocs et leurs apaisements, par leurs réveils et leurs violences, cette figure dont mon œuvre est pleine : Jésus !
Ieschou, fils de Myriam, vrai juif et mauvais Juif, tu as été, comme moi, glorifié puis, bafoué.
On t'a suivi en chantant tes louanges. Les rêveurs croyaient à ton royaume, les femmes croyaient au feu de tes yeux. Ainsi beaucoup ont aimé ma jeunesse et espéré de moi le secret du royaume de la lumière. Puis, de toi et de moi ils se sont détournés. Ils t'ont pendu à leur gibet. Moi, à ma misère. Et du fond de mon indignité, je n'ai jamais peint ou gravé ton visage fraternel sans me sentir baigné de larmes de tendresse.
Les tiens t'ont trahi. Mais ne les as-tu pas trahis toi-même, eux et l'esprit d'Israël ? La Thora est leur Loi éternelle, le sang de leur destin, leur sève et leur bouclier. Or, tu as attaqué la Thora. Tu as guéri, le jour du Sabbat. Tu as aimé des prostituées. Tu as condamné l'argent... Mauvais juif !
Moïse et les Prophètes brandissaient leur fureur contre les rois et les riches. Ils exigeaient, pour tout Juif, le droit au lait et aux olives, aux danses et aux moissons. Toi, tu as été un résigné non un révolté. Tu as dit : " Servez César. " Tu as dit: " Vendez vos biens. " Tu as dit: " Il y aura toujours des pauvres. " Tu as dit: " Tendez l'autre joue !"... Mauvais juif !
Alors ils ont rompu tes os et troué ton flanc, sur ta croix d'esclave.
Mais ce ne fut pas la ton plus cruel supplice.
Tes amis eux-mêmes disaient que tu avais perdu l'esprit. Et tes frères t'appelaient Meschiah messchuge, le Messie fou.
Sans doute, n'entendis-tu pas.
Ce que tu entends, au contraire, ce qui chaque jour fait saigner à nouveau les plaies de ta chair verdâtre, ce sont les hypocrisies de tous les hommes de mon siècle. Leurs mensonges et leurs vanités, leur sécheresse et leur duplicité.
Ils disent qu'ils t'honorent et te servent. Mais ils ont tout déformé de toi, ton enseignement, ta morale et jusqu'à tes traits. Regarde leurs tableaux ou leurs statues. Ils ont fait de toi un roi majestueux, aux cheveux et à la barbe coquettement peignés. Ils t'ont fait noble et beau !... Ils t'ont défiguré. Ils ne t'aimaient pas.
Mais je t'aime, moi. Alors je t'ai vu tel que tu étais, petit berger du village impur de Nazareth. Pauvre maçon qui aidais ton père à faire les murs, les charrues et les tables. Et dont on riait toujours parce que tu ne riais jamais.
je t'aime, Rabbi Ieschou, parce que tu étais laid : Ils t'ont fait beau, ils ont menti. Tu étais laid, comme tous ceux qui révolutionnent le monde. Il est dit dans les Ecritures: " je suis un ver de terre et non un homme, l'opprobre des hommes et le méprisé du peuple. "
Sous les figuiers de Galilée, parmi les sycomores et les oliviers, je te vois Passer tel que te voyaient tes disciples. Tel qu'eux-mêmes t'ont dépeint aux écrivains du premier siècle. Ta taille est peu élevée. Tes épaules sont voûtées. Tu es rustre. Tu as l'allure chétive, un peu honteuse même, des Juifs que rossent les soldats romains. Tes sourcils se rejoignent. Tes paupières sont presque toujours baissées. Ton nez est crochu à son extrémité. Ton visage est du brun de la terre. Tes cheveux et ta barbe sont roux comme la rouille et roux comme les feuilles souillées sous les pas. Ton expression est résignée et triste. Tu es laid, Rabbouni.
Et c'est pour cela que je t'aime. Parce que ta laideur souffreteuse est celle des prédestinés. Parce qu'elle est, ta laideur, Ô jésus, l'écrin de ton regard fulgurant.
... Tu es laid, mais tes yeux brûlent. Tu es chétif et humble, mais nul ne peut supporter ta fascination rayonnante. Tu es semblable aux petits juifs de mon pays, mais tes yeux, disent les témoins, lancent des rayons et des flammes.
Et c'est ainsi que j'ai voulu, moi, te peindre et te graver, homme de rien, fils du maçon et de Marie, Messie fou, Messchiah messchuge. Je t'ai dénudé de cette noblesse et de cette majesté que l'on a accrochées à ton nom comme une calomnie, comme une raillerie. Je t'ai vengé de ta grandeur mensongère. Je t'ai représenté comme l'homme du peuple, né dans l'humilité et dans la pauvreté ; grandi parmi les quolibets de ceux que tu aimais ; prophète nu et décharné, errant dans les rochers, te nourrissant de sauterelles et de racines ; apportant ensuite aux hommes ton verbe de paix et d'amour ; pendu a ton Golgotha entre deux assassins ; décroché dans les bras d'une fille publique ; mais toujours ayant ton regard de lumière et d'au-delà, ce regard de ressuscité qui terrassa les deux disciples, quand tu rompis pour eux le pain dans l'humble auberge d'Emmaüs.
Son visage de ressuscité... Son regard de l’Au-delà... La lumière de ce visage, de ce regard...
La lumière !
Voici que mes lèvres viennent de prononcer les mots lourds de mystère. Une émotion m'envahit, la même que chaque jour, lorsque je plonge dans la contemplation, dans le secret de la lumière. C'est la mon heure d'oraison. Chaque jour le matin et chaque jour le soir, quand l'univers s'allume, quand l'univers s'éteint, un délire sacré s'empare de moi. Mon corps s'immobilise. Un dieu pénètre dans mes moelles. Mes yeux grandissent, grandissent. Ils deviennent un miroir grossissant, un filtre par ou viennent passer tous les rayons de l'air. Mes yeux ont tellement absorbé cette lueur terrestre qu'ils en possèdent les moindres nuances. Ils la décomposent d'abord en une infinité de couleurs, toutes celles de l'arc-en-ciel. Chacune de ces couleurs se met alors à danser, à vibrer, à rejoindre les autres, à les prendre et à les quitter. Telles les trente mille abeilles d'un essaim qui va se former. Autour de moi, c'est une danse incessante et tourbillonnante de rayons colorés. Chacun est composé de millions de grains de sable, dont les uns sont d'or brillant et les autres sont d'or sombre. Ils tournent prodigieusement, en une folle et féerique sarabande. Ils se posent sur la terre, sur ma main, sur le mur, sur chaque objet. Et la terre, ma main, le mur, l'objet, à leur tour, se mettent à frémir, à trembler, à vibrer. Eux aussi sont saisis d'hystérie lumineuse. Eux aussi se décomposent en toutes les couleurs, toutes les nuances du soleil. Ma main n'est plus de la chair d'homme, innombrablement grenue, mélange de gris flétri et de jaune sali. Elle devient une plage ridée et rosée, où se jouent des myriades de teintes sur lesquelles court une sorte de fleuve d'or. Dans l'ombre des arbres ou dans les coins les plus obscurs de la chambre, la lumière se glisse, conquiert, éclate. Sous sa pression, des morceaux d'ombre s'allument peu a peu comme des vers luisants se préparant a naître. Puis, de proche en proche, l'ombre s'emplit d'une chaleur vivante. Elle reste de l'ombre, mais de l'ombre qui respire et qui appelle. Elle est un ventre en travail. Prisonniers de l'ombre, une multitude de corpuscules s'agitent, captent des grains de lumière, les saisissent, les font miroiter, puis rentrent dans leur néant, puis reviennent à la vie ardente et flamboient. Et c'est un combat qui ne s'interrompt pas, où l'on sent, dans l'ombre qui brûle, désarmées en lutte terrible, où des milliards de grains de poudre passent successivement, indéfiniment, dans la même seconde, de la mort la plus noire à la vie la plus brillante. ,
Sur chaque chose coule un ruissellement de lueurs. De mes yeux, me semble-t-il, coule un autre ruisseau d'or. Je ne sais même plus si le rayonnement vient des choses ou s'il naît de mon regard. Je suis plongé dans un bain de soleil. Partout et sur tout, il pleut de la lumière. Entre la nature et moi, il y a un transparent rideau de gouttelettes blondes. Une coulée de miel liquide ensoleillé, un immense poudroiement d'étoiles.
Et voici que ce fleuve doré devient le fond de décor de tout ce que je veux peindre. Il imprègne tout de sa flamme chaude, mais s'enrichit en même temps des tons propres de chaque corps, de chaque sentiment qui naît de l'objet même.
Saskia est assise sur mes genoux. J'enserre sa taille, et je lève mon verre. Toute la toile vibre d'un or joyeux, d'une blondeur de jeunesse enivrée et triomphante.
Le docteur Tulp enseigne à ses sept collègues les secrets de l'anatomie. L'or vert et froid du cadavre se reflète dans les visages tendus, sur les collerettes, dans tout l'air du tableau.
Les Syndics travaillent, autour de la table du Conseil. Leur chair allumée communique son or rougeâtre, un peu lourd, au tapis, au livre, aux collets, aux boiseries, à toute la salle.
Du Golgotha, on descend le Crucifié Ce n'est plus le vert naturel, raisonnable, du cadavre de Tulp. C'est un vert funèbre et mystérieux, blafard et alourdi d'or sale, qui du corps replié se répand et se concentre, sur le linge, sur le bois aux empreintes de sang, sur les apôtres de compassion, sur le spectateur opulent.
Lumière, lumière, joie et torture de ma vie ! Gloire à ton ivresse et à ton règne ensorcelant. Il pleut de la lumière ! Il pleut de la lumière ! Tu m'as emporté aussi haut que l'Alighieri, dans la splendeur des Paradis que les hommes ne connaissent point. Tu as fait de moi l'être le plus grand du monde. Un Visionnaire... Un Maudit !...
Alors je te bénis, prosterné au plus obscur de tes ombres brûlantes ; je te bénis, Toi, mon épouse, Toi, mon âme: Lumière !
Qui est-elle, la Magicienne ? Et le secret de mes pénombres lumineuses ?
On s'en est souvent inquiète dans les ateliers de mes confrères et les galeries des marchands de tableaux. " L'énigme de Rembrandt ", disaient-ils.
Van Heest leur a donné un jour son opinion. Jeune, il croyait tout connaître. Il leur a dit :
" Moi, je sais. Rembrandt est né dans un moulin à eau. Ces masures-là n'ont pas de cheminée. On y fait le feu au milieu de la pièce. La fumée sort comme elle peut. Vous vivez la-dedans dans un nuage plus ou moins opaque. Tout y est noyé. Qu'il y ait un rayon de jour, de soleil, même de chandelle, vous vous croyez dans une caverne de sorcier. Plus de couleurs ni de lignes. Rien que des tons de vieux cuivre dans le brouillard. Ou des clairs de lune au fond de cimetières par une nuit de Sabbat. Notre ami a vécu la. Son œil, tout jeune, tout nouveau, a été déformé par ces illusions, ces jeux des rayons, de la fumée et des ombres du moulin. Et il n'a plus su regarder la pure, la claire Nature, qu'avec des yeux abîmés par le vol roux de sa fumée natale. Voila tout son secret. "
Seghers est plus savant.
" Ce pays, a-t-il expliqué, est toujours imprégné d'eau. Nous l'avons conquis, et rudement, sur la mer et les marais. Nous sommes pleins de canaux, de digues, d'écluses. Bref, il y a ici, dans l'air, une humidité légère, une sorte de voile liquide. Tout a une apparence de rêve. Il fait soleil : l'air s'échauffe. Il n'en fait pas : l'air est froid. Les gouttelettes d'eau de l'atmosphère sont ainsi en perpétuelle vibration. Des prismes enchanteurs. Des cristaux. Mais à travers cette vapeur d'eau, les couleurs n'existent plus. Elles se perdent, se fondent. La plupart d'entre nous n'ont jamais remarqué cela. Peut-être parce que, hors de notre commerce et de notre confort, nous ne pensons pas a grand-chose. Rembrandt, au contraire, a un œil très exercé. Il a su mieux que nous pénétrer ces qualités lumineuses de notre pays. "
" Allons, allons, leur a dit Thysz, vous racontez là des balivernes. Notre homme est un pilier de cabaret. C'est tout simplement de la que vient la folie de son œil et de son art. Voyons ! Les choses ont des couleurs nettes, franches. Les objets se distinguent les uns des autres par leurs couleurs bien tranchées. Nous savons cela, nous autres. Mais quand on aime trop les jupons des servantes, et les chères pipes, et les verres de genièvre, ah ! dame, la vision se déforme un peu. Nos cabarets sont en contrebas de la rue. Vous descendez les trois ou quatre marches. Vous entrez dans ce nuage de fumée de tabac et de fumée de cuisine qui est pour nous ce qu'il y a de plus doux au monde. A travers cette brume vacillent les lueurs des chandelles, des quinquets et des lampes, mêlées à la faible lueur du jour qui vient d'en haut. Bien sur, dans ce brouillard un peu roux, les buveurs n'offrent pas une apparence normale. Même s'ils sont gros comme nous le sommes presque tous, ils paraissent flotter au milieu de nuées épaisses. Et j'avoue que, comme couleurs, ils ressemblent assez aux diables de l'enfer. Quand Rembrandt a bien bu et qu'il s'est bien excité à rôder autour des filles de marmites, son esprit n'est plus très net et son œil voit un peu trouble. Voila la cause banale des couleurs de ses tableaux. Il peint avec la fumée lourde des cabarets ! "
Ils ont dit tout cela ! je n'ai pas répondu. D'ailleurs, pourquoi apprendre quelque chose a ces gens qui savent tout !
Et puis, pourquoi parler, avec tous et sur tout ? Parler c'est rompre les mystères. Se taire, c'est écouter Dieu.
Que de railleries j'ai entendues sur ma pauvre œuvre, d'incompréhension, de méchanceté même ! Un critique que l'on estime, mais que je ne courtisais pas, est allé jusqu'à dire : " Rembrandt trempe son pinceau dans ses excréments... "
Comment la colère du ciel n'a-t-elle pas foudroyé ce misérable ?
Mais non. Ils ont continué à s'étaler dans leur sottise. Mon siècle ne m'a pas compris. Mon génie est solitaire. Et je crie comme le vieux roi David :
" je suis devenu pareil au hibou des ruines. Tous les jours, mes ennemis m'insultent; ceux qui sont en rage contre moi font de mon nom une malédiction. Car j'ai mangé des cendres comme du pain, à cause de ta colère et de ton irritation, puisque tu m'as soulevé et lancé au loin. "
Mais n'auraient-ils pas peut-être un peu raison, ceux qui attribuent la qualité de ma vision à des causes matérielles ? Oui, bassement raison.
La danse des rayons du jour sur la fumée du moulin. Les jeux du soleil sur une atmosphère imprégnée de vapeur d'eau... La lueur des quinquets dans le nuage des pipes du cabaret... Oui, oui, cela est possible. Tout est toujours possible, au-dessous des régions de l’âme. Et il se peut fort bien que mes yeux aient été impressionnés par ces diverses sources de brouillards lumineux.
Mais qu'il n'y ait eu que cela ? Ah ! non. Car Rembrandt, alors, ne serait pas Rembrandt. Car je me mépriserais au point de détruire tout ce que j'ai enfanté. Car Ephraïm Bonus et Rabbi Eleazar et tant d'autres sages n'auraient pas sangloté de joie devant mes toiles en s'écriant: " Que d'âme ! Que d'âme! " Et devant telles de mes œuvres, ma divine Stella, la fille du Kabbaliste, n'aurait pas à la fois défailli et dansé, ivre de fierté et d'éternité
C'est qu'ils ont senti, eux, tout ce que j'avais mis de surhumain dans mes créations. je suis venu cent ans trop tôt. Les siècles à venir me comprendront, me vengeront. Ils sauront voir tout ce que j'ai mis, la-dedans, de mon âme ! L'âme... l'âme... Comprenez-vous ce mot, vous, les eunuques de l'art, les châtrés de beauté ? A coups d'ongles, à coups de dents, je me suis arraché des lambeaux d'âme. Et je les ai jetés sur ma toile. Ils se sont écrasés en torrents de feu. Ils l'ont éclaboussée d'une pluie de soleil et d'étoiles de nuit. Et moi, devant mes enfants d'or, je titube, aveugle d'or et de sang...
Comprenez-vous, vipères, chacals, pourceaux... D'or et de soleil... De feu et de sang... je suis Rembrandt, Rembrandt, Rembrandt !...
... Je deviens fou ! Ma raison m'échappe. Ces colères me font du mal. je n'ai plus le droit, au seuil de la tombe, de sombrer en de telles fureurs. Hendrickje et Titus me calmaient doucement. Ils me prenaient dans leurs bras. Ou mettaient leurs mains sur mon pauvre front.
Où sont-elles, leurs mains de douceur ?...
Il faut que je me reprenne. Que je redevienne maître de mes nerfs. J'ai oublié que j’étais vieux. Comme si des années lourdes venaient de tomber soudain de mes épaules. De m'irriter comme autrefois, me voici revenu à mes heures de lutte. Serait-il vrai qu'on ne fait rien de grand qu'a l'aide des saintes écritures ? Non les bourgeois. Mais les artistes, oui, sans doute. Les artistes ! Ces pauvres fous... Ces grands enfants...
Ces vieillards dont le cœur éteint garde toujours une étincelle de jeunesse...
J'ai été jeune. J'ai connu l'éclosion des fièvres heureuses. Je récitais par cœur le Cantique de la Sulamite.
En ces premières années de ma vie de peintre, le drame de la lumière m'est apparu d'abord comme un duel d'amour, un viol doux et tragique. J'avais l'âge des baisers...
... Dans l'ombre de la nuit, la Terre est nue. Elle attend. Soudain, au fond de l'horizon, comme un chant de flûte lointaine, naît l'espérance d'une aurore. Un rêve de lueur adoucit la ténèbre. L'obscurité lentement se dissout. Par le sommet de ses montagnes, la Terre se soulève vers le rayon qu'elle devine.
" ... Sur ma couche nocturne, je cherchai celui dont mon âme est éprise ; je le cherchai mais ne le trouvai point... "
Le rayon s'attarde. Une ligne grise apparaît la-bas. Puis verte. Puis rose. Et qui grandit. Celle qui attend élève ses collines comme des bras, ses fleuves comme les soubresauts de son sang. Qu'il tarde, le bien-aimé !
" ... Que mon bien-aimé entre dans son jardin... qu'il me prodigue les baisers de sa bouche... "
Alors un air léger fait frémir les forêts. Les nids d'amour frissonnent du désir des fécondités. Les étoiles tremblent. Le ciel pâlit. Sur les monts, sur les branches, sur les sables, naît la symphonie des couleurs et des reflets.
" ... Ouvre-moi, ma sœur, ma compagne, ma colombe, car ma tête est couverte de rosée, les boucles de mes cheveux sont humectées par les gouttelettes de la nuit... "
Le ciel s'éclaire encore. Le désir de la Terre monte vers le Soleil, avec tous ses parfums et toute la fraîcheur du matinal émoi.
... jaillit le premier rayon. Un javelot. Premier regard. Et qui la brûle. Elle tremble. A presque peur de ce premier appel de chair. Se contracte. Se recueille.
Éclatant de jeunesse, le Soleil apparaît. Royal. Dans sa nudité flamboyante. Triomphalement, il étreint la Terre. Elle tressaille de joie. Il s'étend sur le corps heureux et douloureux. Il allume, de son baiser de feu, les sommets et les chênes. Il pénètre les mers, le calice des fleurs. Il jette le spasme de ses flammes dans les cavernes et dans les lacs. La Terre tressaille, tressaille sans fin, de la volupté qui meurtrit. Le Soleil darde ses rayons sur tous les points du corps tendu.
" ... Que tu es belle, mon amie, que tu es belle ! Tes deux seins sont deux faons jumeaux qui paissent parmi les roses... "
De tant d'ardeur, la Terre est lasse. Le Soleil se détourne. Se voile. L'ombre descend sur les coteaux et sous les cèdres. Dans la fraîcheur des ombres les caresses s'alanguissent. Les rayons de feu s'éteignent. Les couleurs cessent de chanter. La Terre se replie sur sa meurtrissure délicieuse. Relâche son étreinte. Détend son corps vaincu. Les ombres gonflées d'or halètent sourdement.
" ... Réconfortez-moi avec des gâteaux de raisin, restaurez-moi avec des pommes, car je suis dolente d'amour... "
Le Soleil reprend l'assaut de lumière. La Terre gémit sous la morsure de l'incendie qui féconde.
Le monde entier est en rut. Partout des éblouissements. Il coule de l'azur, à flots, sur les montagnes. Tout rayonne. Tout ruisselle de baisers d'or. La chair de la Terre est une fournaise. Sa sueur est faite de scintillements. Les arbres sont des pierreries. Le sol se couvre de rubis. D'émeraudes et d'améthystes. Le Soleil déverse ses coulées de rayons. Torrents de vie. La Terre a, pour cris de bonheur, des éclatements d'étincelles.
Le Soleil doucement ralentit sa caresse. Délivre de son feu Celle qu'il féconde. Adoucit sa chaleur. Referme ses paupières. Et du corps de la Terre éloigne sa splendeur. Éloigne son visage. Repart. Abandonne les plaines, les forêts et les fleuves. Les plages et les monts. Mais ses baisers furent si rudes, et si profondes ses ardeurs ! De leurs deux corps unis, il a jailli du sang. Sur les deux corps disjoints, il coule encore du sang. Le ciel est pourpre. Puis violet, mauve, vert, argent. La Terre est épuisée des brûlures d'amour. Vers la fraîcheur du soir elle a tendu ses lèvres. La fin du crépuscule est lourde de douceur. A l'horizon, un dernier rayon s'attarde. La mélancolie du dernier regard. Et puis c'est tout. Les couleurs ont fait silence. Comme un chant de flûte lointaine, le souvenir d'une tendresse. La nuit tombe. Et la Terre, nue, s'endort, dans le voile de ses ombres, où palpitent des étoiles.
" ... Où est-il allé, ton bien-aimé ? - Mon bien-aimée est descendu dans son jardin, pour faire paître son troupeau... "
Ah ! Jeunesse, ma jeunesse !... Voici que j'ai laisse mon vieux cœur s'envoler dans la vision des lignes et des couleurs d'amour. Il me semblait que je dessinais la, comme autrefois, une suite d'études, pour un tableau qui fermentait dans mes yeux et dans mes moelles.
Mais maintenant, je dois écrire... le grand Secret... le grand Secret...
Le pourrai-je ? Ma plume s'alourdit dans mes doigts moins dociles. Ma raison par instants se voile. je me sens accablé d'infinie lassitude.
Pourtant, je voudrais achever ces pages. Avant la suprême défaillance. Les achever ?... A quoi bon ? Puisque je dois les brûler ! Oui, oui, les achever et les brûler ensuite. Parce que je connais la force des pensées. Les pensées que j'ai créées dans cette pièce y resteront dormantes, jusqu'au jour où un grand Initié viendra les réveiller, pour en fortifier sa puissance magique. Et ces pages, que je vais confier aux flammes, jetteront sur le monde leurs étincelles vivantes, qu'un de mes frères de Kabbale recueillera dans l'air sonore, purifiées, resplendissantes de la gloire de l'Eternel.
Mon Secret... ma Lumière...
Aux jours troubles de mon adolescence, elle fut ce grand drame, mystique et charnel, dont rêvait mon jeune corps, enivré de chants de tendresse, de couleurs fauves et de sève printanière.
Mais très tôt mon esprit s'est ouvert. J'ai connu les enseignements de Menno. Puis les autres, les Sages. Les disciples de la Kabbale. Les vieillards dont les yeux lisaient au fond des ages. Et le Livre ! Alors, j'ai compris. Tout. Le Ciel, et la vie et les hommes. Tout ce qui est mystère et enveloppe de nuit. L'infinie sagesse de la création. Dieu...
Dieu, qui est la Lumière...
Auprès des Sages, j'ai connu le Livre saint. La Kabbale, frissonnante encore de l'immense rumeur des premiers jours du monde. La Kabbale, avec ses deux colonnes. Le " Sepher de la Création ", qui fut dicté à Abraham par Elohim régnant aux cieux. Le " Sepher des Splendeurs", le "Sepher-ha-Zohar", où Moïse grava les mots de Jéhovah.
Pendant des nuits qui passaient comme une heure, nous avons médité sur ces mots vénérés. Et devant nos yeux qui tremblaient, le grand voile se levait.
... Le monde n'était que chaos. L'Ancien des temps, le Vieillard des Vieillards, fit jaillir la Lumière. Puis le Verbe. Et il créa...
Lui, l'Inconnaissable, le Mystérieux, il a pris cette lumière pour en pétrir l'univers. Dans cette matière immatérielle, dans cette glaise irréelle, le divin Architecte a sculpté tout ce qui existe. La profondeur du ciel et les limites de la terre. Le gonflement des mers et le corps des oiseaux. Les étoiles, les insectes et les hommes. Ce n'est pas dans le vide que sont plongés les mondes. Mais dans un rayonnement lumineux...
Dieu est tout ! Tout est Lumière !
... Lorsque je méditais ce mystère éblouissant avec les fils de la Kabbale, il me semblait que nous planions à des millions de lieues au-dessus de notre planète. Nous devenions semblables à ces Chérubins flamboyants qui veillent à l'entrée des sept Palais de l'Etemel. Et lorsque nous redescendions du plus profond des cieux dans notre pièce étroite, nous posions sur toute chose, sur les objets les plus humbles, des regards nettoyés et neufs, qui découvraient pour la première fois leur vraie substance lumineuse. Et c'étaient des regards d'amour.
La Kabbale ! Je prononce ce nom. Et tout le passé humain me remonte au cœur. Remonte sous la bénédiction de mon cœur.
Lorsque le vieux meunier, mon père, a fermé sur nous ses yeux las, j'ai écouté ses derniers murmures. Il revivait, en quelques instants, le long fleuve de ses labeurs et de ses ans. Comme lui, comme tous, j'arrive au terme de ma course. Mais ma course n'est pas semblable à la sienne. Ce n'est pas seulement une vie d'homme qui va s'éteindre. Mon père n'a crée que des fils. Moi, tout un monde. Tout un peuple, le peuple de la Promesse et de l'Espérance. Depuis Isaac, et son consentement terrible sous le couteau paternel. J'ai gravé le cou tendu. Jusqu'à la résurrection de Lazare. J'ai gravé son réveil squelettique sous le souffle de vie qui reconnaît ses narines et peu a peu les envahit. Tout ce peuple, et son cou toujours sous le couteau. Et son réveil (dechamé ?), toujours vers l'avenir. Mon père n'a tiré de sa chair que des enfants de chair, aux jours tremblants et déjà flétris. Moi, j'ai tiré de mon cœur une humanité entière, toujours vivante; et qui jamais ne finira. Sur ma toile, sur mes cuivres, elle vit, dans le chaos divin de ses colères et de ses prières, le tressaillement de ses haines, le renouvellement quotidien de ses agonies. Mon père, mourant, a revécu sa seule vie. Son fils, mourant, revoit toutes les vies. Il écoute au fond de lui, du plus lointain des siècles, le tumulte immense des hommes... la Kabbale...
Telle une conque vide, ramassée au bord de la mer : l'océan y vibre toujours. J'écoute. J'entends...
Lorsque mes doigts, si pesants, ont commencé d'écrire ces pages, j'ai évoqué le Livre vénéré. Encore plus pesants, aujourd'hui, mes doigts. Mais la lueur du Livre, elle, est toujours aussi brûlante. Et dans ses bouffées de parfum, toute ma jeunesse s'élance, tous les rêves émerveillés de ma jeunesse.
Sur les routes de Palestine passe, passe le Grand Sage. De l'arbre des siècles plus de seize cents ans sont tombes. Et les juifs d'Orient, tous les ans encore, chantent sa gloire : " C'est en pensant à toi que l’Eternel a dit: " je ferai l'homme à mon image. " Il chemine, redisant les enseignements d'Akiba, son maître, Akiba, le héros, dont le rire puissant ébranlait de joie ses vingt-quatre mille élèves. Il sait qu'il porte dans son esprit une richesse sans égale : la science sacrée des générations depuis la création d’Adam. Il doit la sauver de ceux qui veulent l'écraser sous leurs talons durs. La science de la Race rouge, la première qui fut sur terre. Celle de la Race noire. Celle de la Race blanche. Il a possède dans ses mains qui ne tremblaient pas les signes tracés par le mage antique Hamenouba. Il a lu tous les blocs de brique gravée. Tous les papyrus. De Babylone et d'Assyrie. De Nubie, du pays de Madian et des peuples dont on ne sait plus les noms. D'Egypte aussi, de tous la moins initiée. Elle que, par dérision, les Sages noirs nommaient " la servante assise derrière la porte ". Il a connu la Parole des cieux. Les lettres que tracent les étoiles. L'écriture du tronc des arbres. Le langage des bêtes douces. Les cris des bêtes de mort. Il connaît tout, Bar Yochaï. Toute la pensée du monde chante sous son front. Toute l'histoire du monde tremble dans son cœur. Son front, son cœur, il doit les arracher aux brutes romaines qui violent la Palestine.
Eléazar est son fils. Ils se réfugient au sein des montagnes. Dans une grotte inaccessible. Le renard seul peut s'y glisser. Et la, treize ans, ils vivent. Pendant treize années, cachés dans la grotte du renard, ils mènent la vie la plus obscure, la plus resplendissante. Ils prient, ils méditent, ils parlent à Dieu. Treize fois, le soleil parcourt l'empire du ciel. Treize fois le Bélier a fait flamboyer le printemps. Treize fois, l'univers a ressuscité, dans le Cancer, le signe de l'Eau et de la Mort.
Un caroubier naît devant la caverne. De ses branches, il en cache l'entrée. De ses longs fruits sombres qui ne tarissent jamais, il nourrit la paix de leur corps, la fièvre de leur cœur. Une source d'eau, voisine, abreuve la soif de leurs lèvres, leur soif de Dieu. Pas un jour, l'Eternel ne les abandonne. Bar Yochaï est dans la main de Dieu. Avec Lui, il recrée le monde.
Simeon bar Yochaï, sans cesse j'ai pensé à toi. Si j'ai gravé tant de Vieillards et tant de Sages, de philosophes et d'ermites, c'est toujours toi que j'ai gravé. Sans doute, tu n'étais pas très vieux lorsque tu es entré dans ta grotte. Peut-être avais-tu mon age d'aujourd'hui. Mais la sagesse est si lourde pour l'homme ! Comme lourde me fut la vie, que j'ai cherchée, creusée, fouillée, et qui me courbe, chaque jour plus, vers les racines de la terre.
Tous mes hommes au visage flétri mais au front de majesté, au regard d'éternité, c'était toujours Toi, le grand Vieillard juif. Même mon saint Jérôme, l'une des proies favorites de mon burin. Je mêlais en vous deux, les deux passionnés de la solitude, le double héritage de mon sang, la Bible et Jésus. Et les deux Rembrandt qui se déchirent en moi. Toi, Bar Yochaï, la Lampe Sainte, dont l'intelligence se mouvait parmi les siècles et les astres et les nombres. Lui, ce Jérôme, qui venait meurtrir, dans le désert aux sables fauves, les rudes tempêtes de sa chair, tenace, inextinguible, dans son vieux corps à moitié détruit, encore brûlé du souvenir du rire des dames de Rome.
Après treize ans, ils sont sortis de la caverne, Siméon et Eléazar. Pendant treize ans, ils avaient parlé et chanté avec les Anges de l'Eternel, pleuré et ri devant la face de l'Eternel. Et ils retournent parmi les hommes. Ils veulent réprimander les hommes: Dieu leur ordonne de les aimer. Ils veulent corriger la terre : Dieu leur permet de l'aider. Et la terre, hostile, sèche, recouvre, sous leur ordre, sa chevelure de blés et sa robe de jeunes fleurs.
Autour de Bar Yochaï, les Sages bien vite se rassemblent. Le soleil peut s'attarder maintenant sur ces années qu'on ne connaîtra plus. Sur les routes de Galilée...
Comme c'est étrange ! Sur le sol raviné de ces pages, mes doigts pesants ont labouré ma vie. Les pierres, les ronces, comme autrefois, de nouveau m'ont ensanglanté... Comme autrefois... Mais j'ai évoqué la Kabbale. Et le temps a arrêté son galop. Mon esprit s'est calmé. Ma main s'est adoucie. Mes yeux ne me brûlent plus. Mon cœur ne halète plus. Je n'ai plus en moi que paix et tendresse.
Sur les routes de Galilée passent les Sages de Bar Yochaï. Ces mêmes routes où est passé, cent ans avant, perdu dans son rêve divin, mon fils, Jésus de Nazareth. Mon cœur est une grande route où tous les deux, l'un après l'autre, passent, repassent. Et je suis inondé de douceur.
Pays aux arbres généreux ! Autour de mes Sages, les arbres éclatent de fruits. Hauts comme des colonnes du ciel. Vastes comme des palais de branches et de feuilles. Dans leur ombre, le soleil danse. Le soleil qui se cache dans la chair de chaque fruit, dans la chair de chaque bouche ou vient se fondre chaque fruit. Les figuiers aux feuilles assez larges pour recouvrir la nudité du premier homme. Les palmiers aux feuilles assez minces pour être des couteaux de lumière. Les oliviers, dont les troncs sont des corps de vieux guerriers sur des champs de bataille. Les noyers dont l'ombre est vénérable, mais attirante et perfide comme la femme dévêtue que condamne Salomon. Les chênes, dont chacun est un temple où des nuées d'oiseaux chantent la gloire du Très-Haut. Les grenadiers où, sous la fleur en clochette rouge, brillent en grains de perles et en grains de rubis les dents de la Sulamite.
Perdues dans le fouillis des branches, ou répandues dans l'herbe sous les branches, des figues, molles, sucrées. Des abeilles, sur ces figues, viennent poser, titubantes, les gouttes d'or de leur miel. Sur le miel et sur les figues tombe, des mamelles des chèvres, un ruissellement de lait éclatant. Mes Sages recueillent la chaleur des fruits, la fraîcheur du lait, la douceur du miel. Autour d'eux, la houle des blés chante sous la caresse de l'air. Et la vigne, sous sa robe somptueuse de reine, abrite ces raisins lourds que présentèrent à Moïse, les rapportant à deux, sur une perche solide, Chammoua fils de Zakkour et Chafat fils de Hori.
Mes Sages parlent. Et ils écoutent. J’écoute aussi, je les écoute encore, sur les routes de Galilée.
Comme les entendit, mille ans plus tard, ce savant juif d'Espagne, Moïse de Léon. Pour les hommes de son temps, en langage de son temps, il a recueilli leurs paroles. Des lèvres des Initiés qui se passaient la tradition, ou sur les manuscrits que l'on cachait dans le mystère. Ce fut le " Livre de la Splendeur ".
Le " Sepher-ha-Zohar ". Le Livre qui dit tout, qui contient tout. Le Livre qui ruisselle de lait, de miel et de figues. Qui dit la Création et l'univers. L'éternité de Dieu et la fragilité de l'homme. La chair qui se décompose et l'âme qui lui servit... La Kabbale !
Le monde n'est pas achevé. Tout homme, chaque jour, aide Dieu à le construire. En marche vers le bonheur. A travers le fleuve des souffrances. C'est le message de ce peuple dont la moitié de mon sang charrie la brûlure.
Moi, Rembrandt, chaque jour de ma vie, j'ai aidé Dieu. Avec mes tremblements, mes défaillances. Avec mes bondissements, mes éclairs. Chacun continue, achève l'œuvre de Dieu. L'artiste, plus que tous.
Dieu ! Il créa la lumière. Sépara la nuit et le jour. Fit l'homme du sixième jour. Nul pourtant ne peut l’être. Sinon dans son action et dans sa présence, connais dans ses attributs et ses noms.
Tout naît de Lui. Il est partout. Partout je sens Son souffle, partout je vois Sa présence. Je l'ai gravée, je l'ai peinte, dans les nuées de pluie au-dessus de la puissance de mes arbres. Dans les lignes, dans les secrètes profondeurs de mes nuages. Dans le pelage et le repos de mes lions. Dans la chair épanouie et pleine de Hendrickje. Dans la pensée de mes philosophes qui regardent au dedans d'eux-mêmes. Dans les guenilles de mes gueux. Dans la pénombre de mes temples. Pesante, sur les épaules de mes vieux juifs. Rayonnante, sur le siège où les disciples d'Emmaüs contemplent le Ressuscité.
J'ai connu ses dix noms, ses dix attributs. Et j'en ai rempli mon existence et mon œuvre.
Sa Domination et sa Royauté, je les vivais lorsque passaient devant ma toile les grands et les riches de mon pays : ils ne sont, sous ses pieds, que poussière.
Sa Victoire et sa Gloire de maître des armées, de vainqueur de l'éternité, je les évoquais, en peignant armes et cuirasses, le jeune David, le dernier sommeil de Marie de Nazareth. En faisant s'éveiller Lazare de la terre ou dorment les morts.
Son Intelligence et sa Sagesse, je les éprouvais à tout instant de mon travail : dans la sûreté de ma main, dans la vérité de mon regard, dans le tremblement chaud de mon cœur. Et je disais, avec les Sages : " Du plus profond des temps, Il a tout prévu. "
Sa justice et sa Miséricorde, je les glorifiais dans ces mendiants et ces mendiantes que mon burin dessinait avec tant de fraternelle pitié. Ils n'ont ni pourpre ni bijoux. Ni les pierreries de mes grands-prêtres, ni les fourrures de mes marchands. Mais Il les aime plus que les autres. Il leur a donné le velours des nuits, la chanson de la liberté. Ils n'ont pas un liard en poche. Mais, pour richesse, les étoiles. Et tous les rayons du soleil.
Sa Beauté et sa Fécondité, je les ai exaltées dans la réalité misérable et éblouissante du corps de la femme. Ce sanctuaire où s'éternise le miracle de la Création. Ce sillon où fermente et germe le grain divin de l'avenir des hommes. Dans les regards, encore, de tous ceux, vieux et jeunes, riches et pauvres, sots et savants, dont j'ai capté les frissons invisibles. Dans le sang qui coule du Bœuf. Dans le sang qui coule du Juste. Partout j'ai vu la Beauté de Dieu et l'orage béni de sa Fécondité.
... Qu'il fait doux autour de moi ! Je parle de Dieu. Et me voici environné de calme. je suis comme si je n'étais plus vieux. Comme si je n'étais plus Rembrandt le pauvre, Rembrandt le méconnu, le douloureux. Le mourant. Eh ! pourquoi mourir ? Il n'est pas nécessaire de mourir. Je suis si bien, maintenant.
Il m'a suffi de revivre en moi la Kabbale. Je ne fus point, pourtant, le modèle des Kabbalistes. Je ne sais si Bar Yochaï aurait approuvé tous mes gestes. Dans la tendresse ensoleillée des doux jardins de Palestine, à l'ombre des fleurs d'un laurier, s'il m'eût discerné parmi ses disciples, sans doute m'aurait-il dit :
" Sois humble ! Sois savant ! Sois vieux ! Sois pur ! "
Les quatre vertus des disciples. Hélas ! je n'ai eu, jusqu’à ce jour, aucune d'entre elles.
Mon orgueil a raillé l'humilité des humbles. J'ai préféré aux livres le spectacle de ma rue. J'ai cru que ma jeunesse n'aurait jamais de crépuscule. Et j'ai toujours servi mes sens comme un esclave sert ses maîtres.
Plume au béret, bijoux aux doigts, joyaux au cou, ma main levait la coupe pleine. Saskia, sur mes genoux, riait. L'avenir était a moi. Qu'avais-je besoin d'obéir ? Mon front n'a pas su se courber... Jusqu'à ce que le malheur, un jour, passe sur ma route... J'ai gardé le regard fier, et mes yeux bien a moi, que les autres voulaient déformer. Ils me disaient: " Tu peins laid. Tu es vulgaire. Fais comme nous. Comme celui-ci, qui nous flatte. Comme cet autre, qui nous fait belles. Imite les peintres d'Italie. Inspire-toi des Anciens. " Non ! Ni ceux d'Italie. Ni personne. Les règles ne sont pas pour moi. Ni les mensonges. Ni les figures sans vérité. J'ai une maîtresse terrible : la vie. Et c'est elle, et elle seule, que j'ai toujours voulu servir. On n'avait jamais, avant moi, donné à sa vieille mère ses yeux lourds, sa bouche ridée, et les ravages du temps. Ni soumis huit chirurgiens au service d'un cadavre. Ni traité un bœuf d'abattoir avec cette pitié farouche. Ni aimé, comme je les ai aimés, les haillons de mes mendiants et l'insolence de mes gueux. Aux hommes je n'ai pas obéi, c'est vrai., Ils n'étaient que des hommes. C'est si peu ! Mais à la vie j'ai obéi, filialement, servilement. Parce qu'elle est l'œuvre fidèle des sept jours. Tandis que les hommes, eux, ne sont plus que de la caricature de vie. Les hommes, qui ont trahi Dieu.
Pour écouter la Lampe Sainte qui cheminait en Palestine, il fallait, disait-on, être vieux. je n'ai jamais été vieux... Jusqu'au jour où la mort s'est abattue sur mon fils. Alors, j'ai ployé les genoux. Je ne me suis plus relevé. Mon visage s'est creusé. Les os de ma face s'avancent, font saillir les pommettes, et la chair s'enfuit. Un peu plus chaque jour, se grave, se sculpte le crane de mon squelette. Les joues de dérobent. Les yeux déjà s'enfoncent. Aussi les tempes. Mes cheveux sont tombés, telles les feuilles de la vigne à l'approche de l'hiver.
Et cependant je crois que Bar Yochaï ne m'aurait pas repoussé. Cette vieillesse, que j'ai refusée pour moi, je l'ai recherchée avec amour autour de moi. Nul n'a représenté autant de vieillards. Aucun artiste. En aucun pays. En aucun temps. Sur les vieux visages pensifs, sur les vieux regards lassés, sur les vieilles faces plissées, sur les vieilles barbes coulantes, tant de fois je me suis posé. Tel l'oiseau du matin sur la forêt que recouvre la neige. Où le chevreau qui erre parmi les ruines des cités.
Mais dans les ruines des visages, je n'ai voulu voir, moi, ni le déclin ni la tristesse. Jamais ne furent mon domaine l'abandon et le désespoir. C'est la pensée que j'ai cherchée, la pensée seule. Qui ne s'est pas décharnée ; qui n'a pas déserté. La pensée qui a sculpté le visage. Qui s'est suspendue pour moi, pour m'attendre, au coin des lèvres, au bord ou au profond des yeux, dans la dignité de la barbe, dans la noblesse du front. La pensée de celui que la vie brutale a broyé. Et qui sent, et qui sait, que chaque jour, peu a peu, il avance vers Dieu.
Des bavards de la synagogue ont ri jadis de leur propre décrépitude. Le nouveau-né, disaient-ils, est un roi : on l'adore et on le caresse. L'enfant de trois ans est un porc : il se plaît dans les ordures. A dix ans, c'est l'agneau : il court, il saute, il bondit. A vingt ans, le cheval : il hennit, il cherche femme. L'homme marié, c'est l'âne, sous le fardeau. Père, il est le chien : il se bat pour nourrir sa famille. Vieux, il ressemble au singe...
Au singe ? Non. Mais au soleil qui se couche. Si les hommes étaient sensés, c'est le vieillard, non l'enfant, qu'ils honoreraient comme un souverain. L'heure est grave, quand le cheveu blanchit... " Quand l'amandier fleurit ", disait Kohelet, qui fut roi d'Israël. Un vieillard, pour moi, c'est avant tout un être de majesté. C'est Job, qui demande compte au Créateur. David, qui pleure ses péchés près de sa harpe abandonnée. L'Ecclésiaste, las de parfums et de baisers: "Tout n'est que vanité et poussière de vent. "
Au singe ? Non. Mais à l'astre qui disparaît, sa course faite. Le monde entier lève les yeux. Le firmament est un jardin où s'épousent toutes les couleurs. Le violet domine : la couleur royale. Comme des sanglots assourdis. Parfois des traînées de sang. Du vert, du rose, tels d'anciens rêves de joie. Après, il n'y a plus rien. Alors viennent les étoiles.
J'aime Moïse. Il enseignait à son peuple: " Lève-toi à l'aspect d'une tête blanche. Et honore la personne du vieillard. " Et la Kabbale appelle Dieu " le Vieillard des Vieillards "... Lui ! Toujours Lui que j'ai cherché. Dans les sillons des rides lourdes. Dans la profondeur des yeux de mystère. Dans la nudité des fronts lumineux.
Un bon Kabbaliste devrait être pur. Ai-je été pur ? je ne sais pas. Je fus ardent. La vie est belle. Laide aussi, oui. Atroce souvent. Souvent cruelle. Mais tout de même, belle, belle à se mettre à genoux.
Il est dit dans le Livre: " Lorsque Jacob a quitté ce monde, la lune s'éclaira. Le soleil éprouva du désir pour elle. Lorsque le soleil disparaît, un autre soleil apparaît. Et par son union avec chaque soleil, la lune s'éclaire. "
Puisque les astres des cieux connaissent le désir, n'avais-je pas, moi, le droit de le connaître ?
Il est dit encore: " Tout ce qu'il y a ici-bas est formé de principe mâle et de principe femelle. Adam a été crée mâle et femelle. Plus tard, Dieu sépara les deux parties. Les mit face a face : l'homme et la femme. Ils connurent l'amour. L'homme seul n'est qu'un demi-corps. Un demi-corps, la femme seule. Seulement lorsqu'ils sont unis, le corps humain est parfait. La bénédiction se répand. Tous les mondes sont dans la joie. Car aucune bénédiction ne peut reposer sur une chose ébréchée ou en défaut. Sont seules bénies pour l'éternité les choses complètes. "
La beauté de la femme naît de celle de l'homme. L'homme est beau dans la pureté de son désir. Dans son rêve de se perpétuer. De continuer, de perfectionner la création de l'univers. D'engendrer peut-être un Messie. De créer mon œuvre d'artiste.
Je la sentais en moi, cette beauté ardente de l'univers. Elle me brûlait comme le midi de l'été. Je voulais la délivrer, la jeter dans le monde qui en a faim et soif. Faire, de cette beauté divine, resplendir ces visages de femme, ces chairs de femme, où se posait le rayon de mon désir.
Je fus ardent. Non pas impur. Ce qu'ils nommaient les sept palais d'impureté, je n'y ai jamais élu domicile.
Je n'ai jamais souillé mon corps. Car je ne voulais pas souiller mon âme. Je n'ai pas été celui dont parle Isaïe : "Gardez-vous de l'homme qui a l'âme dans ses narines." La fumée de mes colères montait droite, sans odeur de bête morte. Montait, droite, vers l'Eternel. Et l'Eternel a su que j'étais pur.
Sur les routes de Palestine, Ceux qui accompagnaient Bar Yochaï, la Lampe Sainte, possédaient les quatre vertus. Ils étaient humbles et savants. Ils étaient vieux. Ils étaient purs. Et possédèrent les vertus, ceux-la aussi qui, dans les siècles, se sont nourris du " Livre des Splendeurs". Ceux des synagogues et ceux des ghettos. Ceux à la barbe longue, qui ruisselait comme une chevelure de jeune fille. Ceux à la barbe courte, semblable à un essaim d'abeilles, après la pluie et le vent. Ceux qui lavent tous les jours leur visage, leurs mains et leurs pieds, par respect pour le Créateur. Ils regardaient un nègre ou un infirme, et ils disaient: "Béni sois-Tu, Toi qui varies les formes de Tes créatures. Béni sois-Tu, Toi, le juge fidèle. "
Que de fois j'ai redit leurs noms !
Ils connaissaient toutes les lettres et la valeur de chacune. L'arrangement de tous les nombres, la concordance des lettres et des nombres. Ils connaissaient toutes les phrases des Ecritures. Et les trois sens de toutes les phrases. Ils lisaient chaque lettre, chaque mot, chaque phrase, avec les yeux qui sont dans le visage ; puis avec l'intelligence qui est dans le cœur ; puis avec l'âme qui est partout, qui pénètre au fond de tous les mystères, tel un voleur dans le palais où un roi cache ses trésors.
Leurs noms aussi contenaient le mystère. Leurs syllabes roulaient en moi, pierres claires dans la rivière de mes lèvres. Nous apprenions à les dire, moi, Jean, quand son père, Lievens le doreur, lisait le Livre devant nous. Je les ai redits, plus tard, quand j'étais, dans l'allégresse, une cloche du matin. Quand j'étais abattu, semblable à cette branche qu'a arrachée la tempête. Je les redis encore à cette heure où le soir monte en moi ; je les redis comme un chant, une bénédiction, les noms familiers des héros secrets de ma vie, qui cheminaient en Palestine avec leur rêve et leur bâton, et l'écharpe de leur vertu.
Que de fois j'ai recherché pour modèles des hommes qui leur ressemblaient ! Qui font, de leur vieillesse, un patrimoine de noblesse. A travers mes modèles, ceux que je représentais vraiment, c'était bien les amis de mon enfance, les compagnons de la Lampe Sainte :
Rabbi Yosse, qui regarde au loin. Rabbi Hizqiya, qui regarde en lui. Rabbi Abba, qui regarde en moi. Rabbi Hiya, qui regarde Dieu. Rabbi Yehouda, et sa barbe comme une cascade de sagesse. Rabbi Yessa, et sa barbe comme un buisson de genets au soleil. Rabbi Eléazar, et sa chevelure, une forêt de lumière. Rabbi Isaac et son crane, un volcan sans moissons. Rabbi Simeon bar Yochaï, leur Maître, et son front, ses yeux, sa face : des morceaux de ciel.
Sur les routes de Palestine, ils cheminent et ils prient. Ils disent la louange de l'Eternel. L'œuvre du Créateur, du Saint, béni soit-il. Ils découvrent, ils condamnent, ils magnifient cette œuvre de l'Eternel : l'homme.
Et moi aussi, toute ma vie, j'ai découvert l'homme.
L'homme riche. Jean Six, le bourgmestre de ma ville. Il protégea mon art, comprit mon effort d'artiste. Lutma l'orfèvre. Pour la joie de mes yeux, il faisait ruisseler entre ses doigts les éclairs de ses joyaux. Uytenbogaert le changeur. Il pesait son or comme le cep semble peser ses grappes.
L'homme pauvre. Mes mendiants, mes mendiantes, mes gueuses, mes gueux. Demi-nus, je les ai vêtus de ma pitié. Leur chair qui avait froid, ou que torturaient des plaies, je l'ai recouverte de ma fraternelle tendresse. Et Seghers, mon frère d'art, qui gravait et qui tremblait de faim.
L'homme sage. Tous mes vieillards, que j'ai fleuris de lumière. Mes rabbins et mes juifs pieux. Ceux qui se nourrissaient du pain, qui est la vie ; du vin, qui est la Loi écrite ; du lait, qui est la Loi parlée ; de l'huile, qui est l'Ecriture sainte. Et mes amis : Menasseh ben Israël. Il portait dans son regard toute la gravité de son peuple. Ephraïm Bonus. Il avait, sur ses lèvres, le miel des Sages de Galilée. Il avait mis dans les yeux de Stella, pour mon amour, toute l'aurore du monde. Sylvius, Wtenbogardus. Leur parole était une arme ardente. Ils ont souffert pour leur foi. Van der Linden, le fils préfèré d'Hippocrate. Il cherchait dans ses cornues la pierre qui donne la vie.
L'homme saint, sur qui s'est posée la force du Tout-Puissant. Abraham, joseph. Leur obéissance et leur récompense. Saint Mathieu et saint Jérôme. Leur cœur qui brûle, leur main qui court sur les pages. Lazare : sous l'appel de Celui qui aime, la mort laisse échapper sa proie. Et le Samaritain, qui secourt son ennemi. Tous les hommes, un jour, seront le Samaritain. Il n'y aura plus d'ennemis.
L'homme divin. Le Christ Jésus, de l'Evangile de ma mère. Doux. Violent. Qui caresse les petits enfants. Qui dit a la courtisane des mots de tendresse. Qui bouscule les changeurs. Qui insulte ces sépulcres blanchis, les cœurs des riches indignes et des mauvais parmi les Pharisiens.
J'imagine le Créateur, parfois, du haut du ciel, posant son regard sur ses créatures. Moi aussi, comme lui, je regarde. Toute cette humanité sortie de mes mains. A jamais fixée sur mes toiles. Gravée sur mes feuilles.
Me voici parvenu au seuil du Royaume. Sous le porche royal, je me retourne. Je contemple ma postérité. Mes enfants de joie et de clarté. Mes enfants d'angoisse et de ténèbre. je les ai conçus, créés, avec le sang de ma main et de mon cerveau, avec le feu de mon cœur et de ma semence. Je les ai créés. Ils existaient à peine. Je les ai peints, gravés : ils existent totalement, définitivement.
Que j'en ai créé, des êtres ! je ferme les yeux. Ils passent. Encore... Dieu connaît-il, lui aussi, mon vertige ?
Avant moi, il les a créés, le grand Artiste du ciel. Il les a peints, avec les couleurs des saisons, sur la toile des jours fragiles. Il les a gravés sur le métal de la chair, avec la pointe de sa tendresse. Mais les jours s'évanouissent et la chair devient poussière. J'avais à achever cette œuvre. Le Livre le dit : je suis le collaborateur de l’Eternel. Et j'ai éternisé la fuite des instants et les ombres de la chair.
Moi, d'abord, ce Rembrandt qui continue Dieu. Moi ! Mes yeux, tantôt joyeux, tantôt inquiets, affolés. Mes cheveux, sages ou désordonnés. Mon nez, riche, vivant, vibrant. Ma bouche d'appétit et de volupté. Mes toques à plume, mes casques, mes bonnets. Mes chaînes d'or et mes perles. Mon orgueil. Ma décrépitude. Mon mystère, plus tragique chaque fois.
Mon père. Ma mère. Leur amour pour moi pour tous.
Et puis tous les autres. Je viens de les voir distinctement. Je ne les vois plus. Ils s'effacent. Quelques-uns surnagent.
Ansloo, le bien disant. Asselyn, mon petit Crabe, resté si jeune parmi ses ruines d’Italie. Cats et son rire vers les filles. Mon cher Coppenol qui écrit. De Jonghe qui médite. Haaring, Van Dolling, Decker, Daey et Tromp. Mes Chirurgiens et mes Syndics... Les autres... les autres...
Tous ceux de la rue des Rosiers, ceux des ruelles et des marches, ceux de la rue des juifs, ceux des cabarets, ceux des temples, ceux des palais, ceux des taudis, ceux des ateliers, ceux des boutiques... tous, tous, qui portaient sur leur face... l'empreinte d'Adam.
La Kabbale, le Livre des choses révélées, nous révèle :
A l'origine du monde, l'homme était à l'image de Dieu. La nature s'inclinait devant lui. Le ciel baisait son front. Le sol, l'herbe, baisaient ses pieds. Les fleurs chantaient sur son passage des cantiques d'amour. Les arbres et les feuilles, les rochers et les pierres, n'étaient pour son regard qu'une allégresse de lumière, sans cesse renaissante. Le jour, la nuit, le réveil, le sommeil se succédaient en bercements de douceur. La lune, les étoiles, toujours riaient, toujours contaient aux yeux de l'homme ces harmonies qui dilatent le cœur. Le soleil , à son tour, l'enveloppait dans sa voluptueuse et exaltante majesté. Et les bêtes, toutes les bêtes, venaient l'adorer pour leur roi. L'aile de l'oiseau, l'aile de l'insecte, le pelage du lion, le pelage du tigre, le frémissement de toutes les ailes, le tressaillement de tous les pelages, le fond des yeux de toutes les bêtes, étaient, pour l'homme-roi, une immense, une merveilleuse tendresse.
L'homme, un jour, a violé sa promesse. Alors, il s'est défiguré. Il est devenu égoïste, rapace. Les bêtes ont eu peur de sa laideur. Les unes l'ont fui. Les autres l'ont attaqué, mordu, griffé. Le fond des yeux de toutes les bêtes n'a plus été pour lui que lueurs de haine et de mort. Et je n'ai plus eu pour modèle l'homme-roi. Celui dont le front était un baiser du ciel. Celui dont les yeux reflétaient toutes les plantes, toutes les bêtes. Celui dont le regard n'était qu'un songe immense de bonheur.
Je n'ai plus eu devant moi que cette chose laide, mon frère, l'homme.
L'homme revêtu de son visage. De l'un de ces quatre visages que m'a enseignés le Zohar, le " Livre de la Splendeur ".
... Celui qui s'est écarté de la bonne voie. Il est pervers. Sa conscience est pareille à une mare où se décompose une charogne. Il ressemble à la face d'un bœuf. Sur chaque joue ont poussé trois boutons rouges. Au-dessous, des veines rouges se gonflent : vers de terre qui se traînent sur la peau d'un fruit pourri. L'iris de ses yeux contient du sang.
Je le connais trop, cet homme. je l'ai cherché avec terreur dans les Rembrandt qui se cachaient au fond de tous mes miroirs. Je le voyais autour de moi, parmi ceux qui m'ont poursuivi de leur haine, ceux qui m'ont condamné. Avec la floraison empoisonnée de leurs verrues, le rampement de leurs veines, leur sang jaloux et pesant, je les ai mis autour du songe de joseph. L'enfant prophétise Israël. Il raconte à ses frères: " J'ai vu vos gerbes s'incliner devant la mienne. J'ai vu le soleil, la lune et onze étoiles s'incliner devant moi. " Ses frères le haïrent pour ses songes et ses propos. Comme je fus haï pour mes songes de beauté. J'ai donne aux frères de Joseph le visage haineux du bœuf de la Kabbale.
... D'autre hommes, dont la vie fut honteuse, sont revenus sur terre pour expier. Ceux-la ont le visage du vautour, parfois de l'aigle. Sur la joue droite, près de la bouche, une ride de haut en bas. Près de la bouche. sur la joue gauche, deux rides, de bas en haut, profondes.
La bouche est comme un criminel : entre deux grilles de cachot. Dans leurs yeux, point de lueur. Le soleil brille à peine pour eux. Leur santé est chancelante. Qu'on leur coupe cheveux et barbe, leurs proches ne les reconnaissent pas. Nulle expression, nulle vie intérieure. Un désert-morne, désolé.
Plusieurs, dont j'ai fait le portrait, avaient cette face sans flamme. Leur richesse avait tué leur âme. La richesse toujours tue l'âme de l'homme. J'ai eu pitié. Par l'éclat des habits, par la lumière de mon pinceau, j'ai réveillé, sur la toile, la pesanteur de leur sommeil.
... D'autres hommes ont une face de lion. Ceux-la ont marché dans la voie du mal. Mais la miséricorde les a touchés. Ils se sont repentis. Ils retournent vers leur Maître. Ils cherchent son pardon. Comme le fauve cherche la source. La honte les meurtrit. Mais l'espoir les soulève. Trois petites veines glissent, courent, sous leur peau. L'une part de la tempe, se perd dans la joue droite. Une autre naît sous les narines, part vers la gauche. La troisième va de l'une a l'autre. Quand l'homme a vaincu son vice, cette marque disparaît. Mais le sang encore circule mal. Ce visage est tantôt pale, tantôt jaune. De tels visages, j'en ai vu autour du Prophète divin qui, au nom de son Père du ciel, guérit les malades dans la grange. Parmi les mendiants, les mendiantes, qui n'ont d'autre gîte que la terre dure, d'autre rêve que les fruits du fossé ou le pain du bon Samaritain. Parmi certains de mes vieillards surtout. Ils ont connu les passions sournoises, succombé au sourire des tentations. Mais leur âme a eu soif de pureté.
Ils ont cherché, ils ont trouvé la source de joie.
La Kabbale enseigne un quatrième visage. Après les visages du bœuf, de l'aigle et du lion, celui enfin de l'homme. L'être humain, tel qu'il fut crée, dans le jardin de gloire. A l'image de l'ombre de Dieu. Il a marché dans la vérité. Il a pour signe, sur chaque tempe, une veinule horizontale. Celle de gauche forme deux branches, que vient couper une troisième, de haut en bas. C'est la marque de la vertu. Sur la vieille face innombrablement ridée, aux yeux de tendresse fatigués et doux de ma mère, mon première modèle, j'ai lu, j'ai reproduit la marque de la vertu. Sur Abraham aussi, qui arracha les peuples aux cruelles divinités de métal pour les élever vers le Père de miséricorde. Sur Ephraïm Bonus, dont la parole sainte m'a soutenu. Sur Linden le savant, qui poursuivait la pierre philosophale pour mieux guérir nos misères. Sur Marie de Nazareth et les apôtres bien-aimés qui veillent son dernier sommeil. Sur mon Jésus, enfin, et sa souffrance surhumaine. Il voit, jusqu'au bout, l'infamie des hommes. Il sait que son sacrifice sera vain. Qu'il sera un juif de plus, qui va mourir pour le grand rêve. Et j'ai mis dans son regard l'immensité de sa souffrance. Mais il sait aussi qu'il est le Fils de Dieu. Qu'il doit obéir a son Père. Qu'il la sauvera malgré elle, cette humanité de misère. Et j'ai gravé, autour de ses yeux, le rayonnement d'espérance de mon amour et de ma foi. Pilate le livre à la haine. Parce qu'il a ressuscité les morts... Ah ! reviens donc, Jésus. Et ressuscite les vivants !
Comme ils se battent bien, comme ils s'accordent bien, les deux affluents de mon sang. Le sang juif de mon père, le sang chrétien de ma mère. Jusque dans la Kabbale, où roulèrent pendant des siècles les échos d'Israël et les fièvres des synagogues, je retrouve la face, et la main, et la voix de mon Frère de Nazareth.
J'ai vécu dans la Kabbale comme drapé dans le manteau de mes gueux. Derrière la trame, ils voient tout le ciel. je l'ai vu. je l'ai exprimé. Le ciel : je ne serais pas juif, je ne serais pas chrétien, si je voulais le garder pour moi.
" Il y a des yeux qui apportent les bénédictions. D'autres qui les éloignent. Booz a senti que les yeux de Ruth apportaient les bénédictions. Il l'a invitée à jeter sur son champ ses beaux regards inspirés. " Ainsi parle le Livre. J'ai voulu, moi aussi, que mes yeux d'artiste, autrefois si conquérants, aujourd'hui si las, apportent aux hommes les bénédictions. Et j'ai voulu les inviter à jeter sur mon champ leurs regards et leurs espoirs.
Créer ! La hantise terrible de l'artiste.
Même au fond d'un cachot. Même aveugle. Malade ou moribond. La main paralysée ou l'esprit chaviré. Peindre, dessiner, graver... je ne pense qu'a créer. Je ne suis au monde que pour cela... J'ai crée de beaux enfants de chair. Ils sont sous la terre. Et l'herbe a poussé sur cette chair qui était du velours... je n'ai pas créé la nature. L'Ancien des Temps, le Vieillard des Vieillards, s'en est chargé avant moi.
Mais les hommes ne la voient pas, cette nature. Ils ne voient même pas les autres hommes. Ils ne savent pas que le corps de tout être ressemble au temple de Salomon. Que les organes humains sont disposés entre eux comme les portiques et les salles du Temple. Je le sais, moi. Les corps que j'ai gravés, ces terribles corps de femmes, dans la splendeur ou dans l'horreur de leur nudité, dans leur chair épanouie ou ravagée, je savais bien qu'ils n'étaient pas seulement des machines à fabriquer l'amour et le dégoût. Mais qu'ils étaient des temples bâtis pour le culte du cœur, pour la sainteté du tabernacle. " Le cœur est le Saint des Saints, ou vit le Royaume de Dieu. "
Les hommes ne voient rien : ni l'homme, ni la nature.
Ils ne voient que leur propre jouissance. Leur bourse a remplir d'or. La fente de leur visage, ou faire entrer ce qui se mange et qu'ils rejetteront. Le morceau de leur ventre dont ils espèrent ce qu'ils appellent la volupté.
Le reste, ils ne veulent pas le voir. Alors, pour les obliger à le voir quand même, pour laver leur bassesse et leurs yeux avec toute la beauté de Dieu, j'ai saisi mon pinceau, mon burin, ma plume, mes crayons. Et j'ai recréé, pour eux, les visages, les chaumières, les arbres, les bêtes. Je les ai obligés, malgré eux, à adorer.
Les arbres ! Ils tremblent de joie au printemps. Comme tremblaient sous mes baisers Saskia et Titus. Et Stella. Et Hendrickje. Ils frémissent de peur sous l'orage noir. Moi aussi, j'ai été déraciné dans ma gloire. Ils frissonnent de solitude, lorsque tombent leurs feuilles, finies. J'ai vu tomber mes fruits et mes feuilles. Ils grelottent de froid, quand ils ont tout perdu... J'ai tout perdu.
Je les aime. Je leur ai donné des nuages et des chaumières. Du grand ciel et des petits hommes.
Je me suis penché sur le cantique des brins d'herbe. Car il est dit: " Il n'y a point une seule herbe sur la terre qui ne renferme en elle des puissances infinies. Puissances par où se manifestent la sagesse et le pouvoir du ciel. "
J'ai aimé aussi la force charnue des bêtes. Toutes les bêtes. Le lion, ses muscles, ses poils, la majesté de son repos. Le pourceau et la destinée pesante des victimes. Le cheval. Sa beauté farouche, quand il porte nos rages guerrières. Sa douceur amicale, quand il nous aide à charrier notre fardeau de douleur.
Tout ce qui se voit, je l'ai recréé.
Plus encore : ce qui ne se voit pas !
" ... Ce qui est visible n'est que le reflet de ce qui est invisible... Ce qui est en bas n'est qu'un reflet de ce qui est en haut... Le ciel et la terre ne font qu'un... Le ciel est reflèté dans la terre... "
Ainsi parle, dans la Kabbale, la voix même de l’Eternel.
Nous ne sommes que des reflets, que des reflets d'autres êtres. Tout ce que nous chérissons, les figures et les corps que nous couvrons de nos baisers, ne sont, comme nous, que des apparences. Des ombres d'autres existences. Dans un monde inconnu, dans le monde d'en haut, plus pur, plus radieux, il existe un autre Rembrandt. Et mon visage ravagé est le reflet d'un Rembrandt au visage éclatant de gloire. Mes fièvres d'amour près de Saskia, mes extases aux pieds de Stella, mes apaisements sur le sein d'Hendrickje, je les ai donc vécus, plus légers, irréels, auprès de belles femmes dont la clarté m'illuminait.
Mes yeux et mes vêtements, mes modèles, mes tableaux, tandis que je les peignais, un autre Rembrandt, un autre moi-même, les peignait aussi, dans le même instant, avec le même frisson de douleur et de création, mais avec d'autres couleurs, éblouissantes.
J'ai voulu, dans mes pauvres œuvres, conquérir cette splendeur invisible. je rêvais aux couleurs du Rembrandt de la-haut, gravant, peignant les mêmes choses, avec des burins, avec des pinceaux qui faisaient jaillir des flammes.
Et j'entendais aussi la voix du Saint des Saints : " ... Les ténèbres se nourrissent de lumière... Et la lumière, de ténèbres... Entre le jour et la nuit, j'ai mis la clarté... "
Dans ma tête résonnaient les phrases du Créateur.
Il n'y a donc pas de lumière où ne vive l'obscurité, pas de nuit, qui ne contienne la lueur ! La lueur est dans la nuit comme mon sang est dans ma chair. L'ombre existe dans le jour comme la fièvre dans le désir d'amour. Le jour et la nuit ne font qu'un. C'est une seule et même chose. Qui tantôt s'agrandit et tantôt s'affaiblit. C'est la palpitation du Cœur de l'univers.
" ... Entre le jour et la nuit, j'ai mis la clarté... "
Dans mon œuvre, il n'y a pas la nuit. Ma vision n'a jamais conçu l'obscurité totale. Dans la plus sombre nuit, j'ai toujours distingué cette lueur cachée qui s'efforçait à naître, au fond de l'ombre noire, attendant d'être délivrée.
... Sur mes épaules, un fardeau s'appesantit. Mon bras devient plus raide. Finirai-je ces pages ? Le mystère m'oppresse. Je veux... extraire de moi... encore... encore... tout ce feu intérieur qui me consume... le mettre hors de moi.
Pour être plus dépouillé, plus nu, à l'heure de monter...
Mon secret... mon cher et ardent secret !
Je t’implore, Seigneur, soutiens ma main qui défaille, fortifie ma main d'agonie, qui ne peut plus !
" ... La Tête blanche répand sa rosée de lumière... L'Eternel a créé l'homme avec le feu, l'air, l'eau et la terre... Le Mystérieux des Mystérieux, le Vieux des Vieux, l’Ancien des Anciens, le Caché des Cachés, a jeté un voile sur sa gloire. Dans les plis de ce voile, il a projeté son ombre. Il a regardé cette ombre pour lui donner une image... Le cheveu de la Tête blanche est un rayon de lumière. Chaque cheveu le lie à des milliards de mondes... "
Avant de réciter ces paroles sublimes, dont chaque mot contient un abîme de splendeur, mes frères de Kabbale et moi, nous vidions notre esprit de toute intelligence et de toute pensée. Nous concentrions nos puissances les plus profondes. Nous invoquions nos Invisibles bien-aimés. Et seulement alors nous méditions sur les mystères. Et le souffle de Dieu passait sur notre front.
... L'homme est fait de lumière. Notre corps de chair n'est qu'une enveloppe. Derrière ce visage d'ombre noire et de terre, derrière cette peau de rides et de veines, il y a une immense lueur. Derrière notre Tête noire, il y a notre Tête blanche. La plupart d'entre nous ne peuvent pas la voir. Car il y a dans nos yeux du sang qui est impur. Du sang qui est chargé de la graisse des bêtes que nous avons mangées. Nous ne la voyons pas. Mais elle vit, cette lueur. Elle est notre vraie vie. Et notre peau grisâtre, notre écorce charnelle, n'est qu'un habit grossier qui la recouvre.
Nous sommes faits de lumière ! Nous sommes faits avec du feu ! Du feu et de la lumière, au fond de la chair de chacun de nous !
Chacun, chacun... je l'ai scruté, fouillé, le visage de tous ces êtres qui ont passé devant ma vie. Parfois, ils avaient peur de mon regard, atrocement dilaté. C'est que je cherchais...
... je cherche, en chacun d'eux, la source rayonnante. Je cherche, autour de lui, le contour étincelant de son destin lumineux. Comme une pieuvre des océans, j'aspire, de mon désir sacré, la lumière de ces corps de chair...
Alors, elle m'apparaît...
Peu a peu, autour de ces êtres, je vois naître une clarté. Qui lentement s'agrandit. Les traits réels s'estompent. Les lignes de la chair se fondent dans une sorte de buée transparente. Et de cette peau, il sort des rayons. Voici qu'ils s'étendent. Des rayons de mille nuances. Mais toujours sur un fond de feu. L'être baigne dans une auréole. Elle l'enveloppe tout entier. Tantôt ce feu est sombre. Cet être est loin de Dieu. Tantôt il a des clartés de blancheur bleue et dorée. Je sais que cette âme est belle.
Les points du corps qui sont à l'air deviennent les plus radieux. Les visages et les mains s'allument comme des torches. Mais plus que tout, les cheveux brillent. Les cheveux et la barbe. Ils sont plus vivants que la chair elle-même. Ils sont un foyer qui rayonne, un foyer d'où, sans fin, montent des élancements de flammes.
Et cette vapeur lumineuse relie ce corps aux autres corps de l'univers. Elle le relie aux planètes, aux étoiles du firmament qui respirent dans la nuit. Aux arbres de la forêt, qui ont aussi leur existence rayonnante. Aux autres hommes, qui ne savent pas, et qui souffrent ou espèrent. Lorsque plusieurs êtres humains sont réunis, les rayons de tous se mélangent, s'attirent ou se repoussent, se fondent les uns dans les autres. De la terre jusqu'au bout du ciel, ce n'est qu'un jaillissement de clartés.
Le monde est un grand baiser de lumière.
Je songe à ces vieillards que j'ai peints autrefois. Autour de leur tête ridée, je voyais la lumière d'or. Pour la mieux faire ressortir, je couvrais ma toile d'un fond roux et chaud. J'habillais l'homme d'étoffes noires où jouaient des ombres fauves. Puis, au bord de ce visage, j'attirais sa lueur cachée. Je le revêtais de son essence véritable. Je faisais sortir de son épiderme ce monde de clarté qu'il ne soupçonnait pas. Je lavais de feu la face de l'homme. Je faisais couler dans sa barbe et couler dans sa chevelure des flammes violettes et mauves, grises et or, que j'y voyais étinceler...
... Mon miroir ... mon miroir !... je veux revoir mes propres flammes ...
Je ne vois pas. Je suis si las. J'ai froid.
J'ai voulu, pareil à l'Ancien, sculpter l'homme dans Sa lumière. M'a-t-il puni de mon orgueil ?
D'avoir trop contemplé le mystère divin, mes pauvres yeux semblent s'éteindre. Je sens dans tout mon corps un froid lourd qui descend.
Mais je veux dire encore la Splendeur...
Ils m'ont nommé le Visionnaire. Ils riaient de moi. Ils n'ont pas compris...
Je pense a l'Avenir... Hommes de l’Avenir, m'entendez-vous ? je suis Rembrandt. Je crie vers vous. Et je vous parle.
C'est pour vous que j'ai travaillé. Pour vous, que j'ai souffert. Que j'ai brûlé ma vie. Pour que vous compreniez, que vous connaissiez le Mystère...
Je vais descendre dans la nuit. Ou monter dans la Lueur. Je vous appelle ! Je vous veux devant mes œuvres. Devant ma foi et mes regards. Je vois en vous, je devine déjà la lumière qui vous habitera. Je n'ai pas le droit d'évoquer les morts. Mais je peux évoquer les Vivants d'Avenir. Je vous évoque ! Mon œuvre fut une prière. La comprendrez-vous comme moi ? Je l'ai faite à coups de sanglots. A force de torture et de déchirements. Afin de vous nourrir de beautés et de rêves. Venez ! Prenez et mangez. De mon œuvre et de mon sang. Soyez plus purs ! Soyez des êtres de lumière !
Ils ne m'entendent pas... Personne ne m'entend. je vais mourir. Tout seul. Je vais être enfoui dans une fosse, sous la terre. Et nul ne saura plus que Rembrandt a existé !
Auparavant, je voudrais dire... encore... encore le Mystère...
Je me souviens. Le Maître nous enseignait.
... L'Eternel a créé le monde. Il a donné à Adam la vision de l'univers. L'œil d'Adam embrassait jusqu'aux limites de la terre. Il l'a révélée plus tard a Moïse. Mais il a prévu les crimes des hommes. La génération du déluge. Celle d'Hénoch. Et de la dispersion des langues. Alors il a retiré Sa lumière. Et nous vivons dans les ténèbres...
... J'ai voulu retrouver... Moi, Rembrandt, retrouver...
Je faiblis... je vais mourir...
... Rends aux hommes Ta lumière. Ta lumière pour les unir. Qu'ils soient liés les uns aux autres dans ton manteau éblouissant ! Que disparaisse cette nuit qui pèse sur leur cœur de haine ! Et que les rayons de chacun s'appellent et se fondent dans Ta Splendeur d'amour !
Oh !... Titus ! Toi... Toi... Mon enfant adoré ! C'est toi qui viens me prendre ? C'est l'heure ? Non. Je rêve. C'est ton portrait qui m’hallucine. C'est ta fine tête de moine, que j'ai peinte sous un capuchon roux... Non. C'est bien toi. Tes yeux de chère tendresse, qui ressemblent à mes yeux.
Mon petit, que me veux-tu ?
Mais quoi ! Tu n'es pas seul ! Autour de toi, je vois ta mère. La Saskia de ma jeunesse. Hendrickje aussi. La compagne de ma faiblesse. Mon enfant, mes bien-aimés, que voulez-vous du vieux Rembrandt ?
Encore ? Encore ? Toi, mon père... Toi, ma mère... Et les autres enfants qui sont nés de ma chair !
Ah ! je comprends. Enfin, c'est l'heure !
Vous venez tous pour m'emmener.
Oui, oui, je me souviens. La Kabbale l'enseigne. A l'heure de quitter la vie, tous nos chers Invisibles reviennent nous chercher. Et nous pouvons les voir. Je vous vois tous, mes Bien-Aimés. Vous brillez comme des étoiles. Plus beaux, cent mille fois plus beaux que mes pauvres tableaux de boue. Qu'elle est belle, votre Lumière ! Non... ne m'emmenez pas encore. Un instant ! Mes pinceaux ! Laissez-moi reproduire... je veux essayer... une fois de plus... retrouver... votre éclat... vous peindre... avec du feu, du feu, du feu ...
Ce cri ?... Ah ! j'entends, je vois ... C'est le Coq noir. C'est le Coq noir de la Kabbale... On ne le voit qu'au moment de mourir. La flamme du Nord a frappé ses ailes. Son cri m'a traversé. Il a crié : " Le jour est arrivé, brûlant comme une fournaise ardente. "
... Fournaise... ardente... ma vie... ce fut ma vie... ardente... mon œuvre...
... Titus, Titus, je viens... je viens... Dans Ta Lumière... dans... ta..
FIN DU MANUSCRIT.
Traduction : Raoul Mourgues