GÉNOCIDE

Le racisme antisémite est une composante importante du fascisme hitlérien dès les débuts. " Bible " du nazisme, Mein Kampf en est imprégné. Jusqu'en 1933, c'est surtout verbalement que s'exprime l'antisémitisme des Chemises brunes : le  Juif sert de bouc émissaire, désigné au mécontentement du public qu'il polarise, sous les traits du " judéo-bolchevik " comme sous ceux du " judéo-ploutocrate ". Avec l'arrivée au pouvoir d'Hitler commence la " légalisation " de l'antisémitisme : la loi du 7 avril 1933, puis les lois de Nuremberg (15-16 septembre 1935) instaurent une ségrégation stricte tendant à éviter tout contact entre " aryens " et Juifs, avec notamment l'interdiction des mariages mixtes, l'exclusion des Juifs d'une série de professions, etc. Parallèlement, les violences se multiplient, du boycott forcé des " commerces juifs " à l'emprisonnement de milliers de Juifs, en passant par les passages à tabac dont SA et SS se sont fait une spécialité.

L'assassinat, à Paris, du conseiller d'ambassade von Rath par un dénommé Grynspan, en novembre 1938, sert de prétexte au déchaînement d'une véritable terreur antisémite. Pogrom à l'échelle de toute l'Allemagne, organisé par Joseph Goebbels et Heinrich Himmler, avec l'aide de la Gestapo, la Nuit de cristal, le 9 novembre, se solde par un bilan terrible : 191 synagogues incendiées dont 76 détruites, 7 500 boutiques juives démolies et pillées, 91 Juifs sauvagement assassinés... " On devra arrêter autant de Juifs, surtout les riches, que peuvent en contenir les prisons actuellement existantes. Dès leur arrestation, il conviendra de se mettre immédiatement en rapport avec les camps de concentration appropriés, afin de les interner au plus vite ", précisait le message envoyé par le Numéro deux des SS, Reinhard Heydrich, à tous les responsables de la police. De fait, les 10 et 11 novembre, 20 000 Juifs furent raflés pour rejoindre les communistes, sociaux-démocrates et chrétiens opposants déjà emprisonnés, certains depuis 1933. Mais les victimes laissées en liberté n'étaient pas quittes pour autant : les Juifs allemands se virent infliger une amende collective d'un milliard de marks en punition de leurs " crimes abominables ", sans parler du paiement de leurs biens détruits - les primes d'assurances étant confisquées par l'État ! La législation antisémite fut en outre aggravée, les Juifs étant dorénavant éliminés totalement de l'économie allemande, par transfert de leurs entreprises et biens à des " aryens ".

" Le problème majeur demeure : il consiste à chasser les Juifs hors d'Allemagne ", avait déclaré Heydrich. Dans un premier temps, il ne sera résolu que par l'émigration payante : de 1933 au 31 octobre 1941, 537 000 Juifs ont pu quitter légalement l'Allemagne, l'Autriche et la Bohême-Moravie, en échange de 9,5 millions de dollars versés par leurs coreligionnaires étrangers. Après avoir pensé à expulser tous les Juifs vers Madagascar, puis commencé à les regrouper en Pologne, les dignitaires hitlériens en viennent à la " solution finale " prophétisée de longue date par Hitler. Nul ne pouvait en douter. Ainsi, le 30 janvier 1939, le chancelier déclarait-il encore devant le Reichstag : " Je vais me montrer prophète. Si la finance juive, en Europe et ailleurs, parvient une fois de plus à plonger les peuples dans une guerre mondiale, alors la conséquence n'en sera pas la bolchevisation du monde, et donc une victoire des Juifs, mais au contraire la destruction de la race juive en Europe. "

Préparée durant l'été 1941, qui voit les troupes nazies massacrer sur le " front de l'Est " des centaines de milliers de Juifs, mise au point lors d'une réunion à Wannsee, un faubourg de Berlin, le 20 janvier 1942, la solution finale impliquait la déportation de tous les Juifs d'Europe occupée vers les camps de concentration déjà existants et surtout vers de nouveaux camps en construction : des camps d'extermination. Ainsi naquirent, entre autres, Auschwitz, Treblinka, Belzec, Sobibor et Chelmno, où l'installation de chambres à gaz permettait d'anéantir des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants chaque jour. " La solution définitive du problème juif en Europe concerne approximativement 11 millions de Juifs ", avait estimé Heydrich à Wannsee ; si l'on ajoute les victimes des massacres massifs du " front de l'Est ", celles des ghettos et celles des usines de la mort, il a atteint plus de la moitié de son " objectif "...

Aux assassins s'ajouteront, trente ans plus tard, les " assassins de la mémoire " - pour reprendre le beau titre du livre que Pierre Vidal-Naquet leur a consacré. Si les premiers " révisionnistes " apparaissent dès l'immédiate après-guerre, c'est à la fin des années 70 qu'ils trouvent un second souffle ; ils puisent leur inspiration dans les écrits d'un ex-militant socialiste, Paul Rassinier, leur relais universitaire en la personne de Robert Faurisson, un professeur d'extrême droite, et leur principal instrument de propagande avec la librairie " La Vieille Taupe " et son animateur Pierre Guillaume, un ancien militant d'extrême gauche. Roger Garaudy et son avocat inattendu, l'abbé Pierre, relanceront la polémique au printemps de 1996. Peu nombreux, mais bruyants, forts de l'influence accrue du Front national, qui couvre leurs thèses quand il ne les diffuse pas ouvertement, ces ultras d'un bord et de l'autre focalisent leur entreprise de " révision " sur les chambres à gaz, instrument et symbole du massacre, dont ils contestent, contre toute évidence, soit l'existence, soit la fonction. Au-delà, leur but avoué, c'est de nier le génocide des juifs, à tout le moins de le banaliser pour en faire, selon l'expression de Jean-Marie Le Pen, " un point de détail de l'histoire de la Seconde Guerre mondiale ". " Jamais Hitler n'a donné l'ordre de tuer ne serait-ce qu'un seul homme en raison de sa race ou de sa religion ", assurait par exemple Robert Faurisson, qui ajoutait : " Je conteste qu'il y ait eu une politique d'extermination physique des Juifs. "

Le génocide des Juifs par les nazis n'est pas le seul de l'histoire de l'humanité : les Indiens d'Amérique latine, ceux d'Amérique du Nord, les Arméniens et, plus récemment, les Cambodgiens et les Tutsis au Rwanda en offrent les preuves tragiques. Mais l'holocauste se distingue par son annonce de longue date, son ampleur - plus de la moitié de la population visée -, l'importance des moyens techniques mis en oeuvre - des wagons de transport jusqu'aux crématoires - et son caractère purement racial, à l'exclusion de tout autre motif (gain territorial, avantage économique, ascension sociale, etc.). Au milieu d'un siècle vécu comme celui du progrès humain, il frappe d'autant plus rudement des communautés qui considéraient leur assimilation comme une garantie contre un renouvellement des persécutions du passé. La blessure est de celles qui ne se referment pas.

Dès lors, l'extermination des Juifs pèse encore avec une force inentamée, comme elle a pesé décisivement, en 1947, en faveur de la création de l'État juif, puis, au cours des différents conflits israélo-palestiniens, dans le sens d'une sympathie " naturelle " de l'opinion occidentale avec Israël. Les peuples arabes, Palestiniens en tête, ne peuvent être contredits lorsqu'ils se plaignent de payer aux lieu et place des Européens le crime commis ou toléré par ceux-ci contre les Juifs. " Nous sommes, écrit Marguerite Duras dans La Douleur, de ce côté du monde où les morts s'entassent dans un inextricable charnier. C'est en Europe que ça se passe. C'est là qu'on brûle les Juifs, des millions. C'est là qu'on les pleure. " Mais comment, cela dit, ne pas comprendre que les Israéliens vivent dans le souvenir de l'horreur, institutionnellement entretenu et dont ils se défendent par une quête légitime de sécurité ? Plus largement, la mémoire du génocide constitue une part substantielle de l'identité des Juifs à travers le monde, quand bien même ils se sont à nouveau intégrés aux nations où ils vivent. Et même s'ils ne se sentent pas impliqués par la politique israélienne, cette mémoire fonde, chez nombre d'entre eux, un certain sentiment pour Israël considéré comme refuge " au cas où "...

Autant le génocide ne saurait donc servir d'argument, a fortiori de prétexte pour on ne sait quelle aventure, autant il serait absurde d'en sous-estimer le poids politique, idéologique et culturel.

Les 100 Portes du Proche-Orient
Alain Gresh - Dominique Vidal
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