ARMES DE DESTRUCTION MASSIVE
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La course aux missiles, dont le Moyen-Orient a été le théâtre au cours des années 80, a modifié profondément, avec de redoutables conséquences, les données militaires. Sept pays de la région disposent aujourd'hui (2000 ?) de missiles capables de transporter des charges nucléaires à plus de 300 km et jusqu'à 2 600 km. Israël dispose des Jéricho 1 (650 km de portée) et 2 (1 500 km) qu'il fabrique : ils peuvent frapper n'importe quelle capitale moyen-orientale. L'un et l'autre seraient susceptibles de transporter des charges nucléaires. En revanche, la petite taille des satellites Offek, dont le troisième a été lancé par Israël en avril 1995, exclut selon les experts un usage militaire direct. Avec l'aide des États-Unis, l'État juif produit depuis le début des années 90 le missile antimissiles Arrow, capable d'intercepter jusqu'à 90 km un engin agresseur. Pour leur part, l'Égypte, les Émirats arabes unis, l'Irak (avant la guerre du Golfe), l'Iran, la Libye, la Syrie et le Yémen disposent de Scud-B et -C d'origine soviétique, chinoise ou nord-coréenne, d'une portée respective de 300 et 500 km. Mais l'Irak, par exemple - on l'a vu durant la guerre du Golfe - avait réussi à " bricoler " ses Scud soviétiques, rebaptisés Al Husayn (600 km de portée) et Al Abbas (900 km). Sans oublier le fameux " supercanon " que Bagdad a reconnu avoir tenté de mettre au point avec l'aide de la Grande-Bretagne et dont les projectiles pourraient tomber à des centaines de kilomètres. La Syrie aurait, en outre, acquis des CSS-6/M-9 chinois, dont la portée est de 600 km. Chinois également, les CSS-2 de l'Arabie Saoudite peuvent frapper une cible à 2 700 km, donc aussi bien en Grèce qu'en Inde ou dans la CEI. Israël s'inquiète particulièrement de l'arrivée au Moyen-Orient de ce missile, dont il connaît fort bien les performances puisque ses techniciens ont secrètement aidé la Chine à le convertir du nucléaire au conventionnel, et à en mettre au point le système de guidage. Comme on le voit, le temps est révolu où Washington, Moscou, Londres et Paris monopolisaient la fabrication et la vente des armes, a fortiori des missiles : de nouveaux producteurs, notamment la Chine et la Corée du Nord, se taillent une part croissante du marché du Moyen-Orient, dont, en outre, plusieurs pays développent une industrie d'armements indépendante (comme Israël, l'Irak avant la guerre du Golfe, l'Iran, l'Égypte, etc.). Parmi les missiles en cours de développement figurent en Corée du Nord le No-Dong (1 000 km de portée) et le Taepo-Dong (2 000 km, voire 3 500 km) ainsi qu'en Israël le Jéricho 3 (2 500 km). La " guerre des villes " à laquelle se sont livrés l'Irak et l'Iran au cours de leur long affrontement a servi de banc d'essai. Pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, des missiles ont massivement frappé la population civile : Bagdad et Téhéran, durant le seul hiver 1987-1988, " échangèrent " 417 Scud-B, dont ils avaient réussi à doubler la portée et qui occasionnèrent plus de 2 000 victimes. Puis vint la guerre du Golfe, qui marqua une nouvelle et redoutable étape dans l'escalade. Avec le tir de 93 Scud irakiens - sur les 819 fournis par l'URSS - contre Israël comme contre l'Arabie Saoudite et Bahreïn, il est apparu clairement que le Moyen-Orient était désormais mûr pour une guerre de missiles. Lesquels, au lieu d'armes conventionnelles, pourraient transporter demain des armes de destruction massive... Si cette surenchère des missiles au Moyen-Orient inquiète tant les responsables des grandes puissances, c'est en effet qu'elle se double d'une redoutable course aux armes de destruction massive - nucléaires, chimiques et biologiques - qui pourraient, un jour, équiper les ogives des engins balistiques. En matière nucléaire, c'est Israël qui a ouvert la voie : en se dotant de la bombe A, réalisée en 1966 grâce à l'aide française, puis de la bombe H, mise au point en coopération avec l'Afrique du Sud et Taïwan à la fin des années 70. À en croire l'ingénieur Vanunu, enlevé par les services secrets israéliens et condamné le 24 mars 1988 à dix-huit ans de prison pour l'avoir révélé en 1986 au Sunday Times, le stock de l'État hébreu se montait alors à 200 bombes. On l'évalue en 1996 à 300. " Nous ne pouvons pas écarter la possibilité que l'autre côté en fasse autant, amenant le conflit à de nouvelles dimensions ", déclarait, dès 1987, Evgueni Primakov, le conseiller de Mikhaïl Gorbatchev. De fait, l'Irak a tout tenté pour se procurer, lui aussi, l'arme nucléaire. On sait que George Bush, en novembre 1990, lors du Thanksgiving Day passé sur le " front " saoudien avec les GI's, avait déclaré : " Chaque jour, Saddam Hussein approche de la réalisation de son but : un arsenal d'armes atomiques " - une manière, bien sûr, de justifier la guerre. Plus prudentes, les sources israéliennes affirmaient que l'Irak posséderait déjà la bombe si... l'armée israélienne n'avait pas détruit en 1981 les réacteurs nucléaires de Tamouz, construits par la France et dont Paris a toujours assuré qu'ils ne se prêtaient qu'à un usage pacifique. De même, selon les contrôles de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), auxquels Bagdad continuait de se plier, rien ne permettait aux ingénieurs irakiens de détourner à des fins militaires les technologies civiles dont ils disposent... En réalité, l'Irak avait avancé à grands pas sur la voie de la fabrication d'armes nucléaires, comme on l'apprit en août 1995, à l'occasion de la défection des deux gendres de Saddam Hussein. Parmi eux, le maréchal Hussein Kamel, " père " des programmes d'armement de Bagdad. Selon lui, lors de la guerre du Golfe, les premiers tests d'une bombe atomique étaient en vue. Du fait de l'embargo, Bagdad a dû renoncer - provisoirement ? - à ses ambitions atomiques. Ce ne serait pas le cas de Téhéran. Si l'on ignore tout de l'avancement de ses projets militaires, le développement de son nucléaire civil est, lui, indiscutable. La Russie, malgré l'opposition des États-Unis, s'est engagée à fournir à l'Iran un réacteur de 1 000 megawatts, auquel pourraient s'ajouter deux autres, de 1 000 et 400 megawatts. La Chine s'est également proposée pour la construction de futures centrales. Or le pays compte trois mines d'uranium, et Pékin a livré un séparateur isotope électromagnétique... Jusqu'ici, cependant, les inspections de l'AIEA n'ont pas permis de mettre en évidence un programme de construction d'armes nucléaires. Néanmoins, les services de renseignements israélien et américain prétendent que celles-ci pourraient être au point d'ici à la fin du siècle. Téhéran, en tout cas, a rejoint le Traité de non-prolifération nucléaire et passé en mai 1994 un nouvel accord avec l'AIEA, qui se félicite de la coopération iranienne. À défaut d'engins atomiques, plusieurs pays de la région se sont efforcés d'acquérir la " bombe atomique du pauvre " : l'arme chimique. L'Irak fut sans doute le premier à s'en doter, avec l'aide d'entreprises d'Allemagne (poursuivies depuis par leur gouvernement) mais aussi, semble-t-il, d'Autriche, d'Espagne, d'Inde, des États-Unis et... de France. Et Saddam Hussein serait déjà passé de la théorie à la pratique, dès la guerre Iran-Irak : il en aurait fait usage contre les troupes de Téhéran, mais également contre la population kurde de Halabja. Sur le champ de bataille, à en croire les experts, l'effet d'un bombardement chimique serait plus psychologique que tactique. C'est en tout cas en misant sur la peur que le régime baasiste a joué cette " carte " durant la crise du Golfe : en menaçant d'utiliser son potentiel chimique pour dissuader toute attaque contre l'Irak. Le ler avril 1990, le Numéro un irakien avait promis de " brûler la moitié d'Israël " en cas d'agression de la part de celui-ci. Et, au fil de la crise, il a répété ses mises en garde et les a élargies aux armes biologiques - les responsables irakiens ont reconnu avoir procédé, quatre ans durant, à des expériences bactériologiques, dont les inspecteurs ont trouvé la trace sur le site de Salman Park sous forme de bactéries capables d'inoculer l'anthrax, le botulisme, la brucellose et la tularémie. Si elles n'ont aucunement rempli leur rôle dissuasif, ces menaces marquèrent en revanche profondément l'escalade vers la guerre du Golfe. Face à un arsenal irakien estimé par la CIA à 1 000 tonnes de gaz (moutarde, sarin et tabun), soit 500 000 projectiles, les adversaires de Bagdad allaient prendre de spectaculaires précautions. En Arabie Saoudite, les Américains amenaient des engins protégés, équipaient leurs soldats de tenues antigaz et les vaccinaient. De son côté, dès octobre 1990, Israël distribuait des masques à gaz à l'ensemble de sa population - les Palestiniens des Territoires occupés n'en obtenaient que plus tard un nombre plus restreint et... payant ! Et, bien que leurs dirigeants aient promis quasi explicitement à Bagdad des représailles nucléaires en cas d'attaque chimique, les Israéliens allaient redouter, à chaque chute de Scud, l'idée d'une explosion chimique. L'éventualité en semblait pourtant des plus improbables aux observateurs, compte tenu de la très faible quantité de gaz que peut contenir une tête de missile, de l'imprécision du tir et du nombre limité des Scud. Le fait est qu'au cours de l'affrontement, ni l'Irak ni les nations coalisées contre lui n'ont finalement eu recours aux armes chimiques, a fortiori biologiques - bien qu'un rapport américain de 1994 ait attribué à des attaques chimiques irakiennes le " syndrome " dont souffraient de nombreux vétérans de la guerre du Golfe. Quoi qu'il en soit, le spectre agité pendant des mois aura sans doute poussé les pays de la région à commander massivement des équipements défensifs - ainsi l'Égypte, Israël, l'Arabie Saoudite, la Syrie et la Turquie -, voire à accélérer la production d'armes offensives qu'ils possèdent tous déjà. D'où, vraisemblablement, le nouvel élan donné par les grandes puissances à l'effort de désarmement, avec cette fois la volonté de tenir compte de la tendance de nombreux pays du Moyen-Orient à lier désarmement chimique et désarmement nucléaire. Ainsi, réunis à Paris en juillet 1991, les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l'ONU se sont-ils prononcés pour une " zone libre d'armes de destruction massive au Moyen-Orient " et ont décidé d'observer, dans ce but, des " règles de retenue " dans leurs exportations d'armes. Et de prôner l'adoption par les pays de la région d'un " programme global de contrôle des armements " comprenant à la fois : " le gel et, à titre d'objectif final, l'élimination des missiles sol-sol ", " la soumission de l'ensemble de leurs activités nucléaires aux contrôles de l'AIEA ", " l'interdiction d'importation et de production de matières utilisables à des fins de fabrication d'armes nucléaires ", " l'engagement à devenir parties de la convention sur les armes chimiques dès que celle-ci sera conclue en 1992 "... Ces bonnes intentions sont, jusqu'ici, restées lettre morte. Soumise à la signature des États le 13 janvier 1993, la Convention sur les armes chimiques a été ratifiée, au 1er septembre 1996, par 61 des 159 États concernés : son entrée en vigueur nécessite 65 signatures. Parallèlement, la destruction par les États-Unis et la Russie de leurs stocks chimiques se heurte à de nombreux obstacles. Malgré l'utilisation, pour la première fois, du gaz sarin à des fins terroristes - en l'occurrence au Japon, par la secte Aum -, l'urgence du problème demeure mal perçue. De même, la conférence spéciale de septembre 1994 des États signataires de la Convention sur les armes biologiques n'a pas débouché sur une réelle avancée, pas plus que les sessions du groupe ad hoc tenues en juillet et novembre-décembre 1995. Au Moyen-Orient, plusieurs pays semblent même poursuivre leurs efforts, les uns pour se doter d'armes chimiques ou biologiques, les autres pour renforcer leur arsenal dans ce domaine. Sur les listes du Service de recherche du Congrès des États-Unis, figurent comme " détenteurs " d'armes chimiques l'Irak et l'Iran ; comme " détenteurs probables " Israël et la Syrie ; comme " suspect " la Libye. Pour les armes biologiques, les Américains ne retiennent que des " détenteurs probables " (Iran et Syrie) et des " suspects " (Égypte et Libye). Dans le cas de cette dernière, après les usines de Rabta et de Sebna accusées en 1990 de fabriquer des gaz chimiques, l'inquiétude concerne désormais celle de Tarthuna qui - grâce aux fournitures allemandes, belges et britanniques - serait en état de produire 1 000 tonnes de gaz moutarde, 90 tonnes de sarin et 1 300 tonnes de soman par an. Par ailleurs, en janvier 1994, un cargo allemand, le Asian Senator, a été mis en cause dans le transport vers l'Irak de produits chimiques utilisés dans la fabrication d'armes, en violation de l'embargo des Nations unies. L'année précédente, un navire chinois, le Yin He, avait fait l'objet d'accusations identiques, mais la livraison aurait été destinée, cette fois, à l'Iran... À vrai dire, nul ne sait ce qui se trame exactement dans les laboratoires clandestins des uns et des autres. |
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