ARMES (ventes d')

Client numéro un des vendeurs d'armes, le Moyen-Orient l'était depuis longtemps. Après une longue croissance, parallèle aux développements du conflit israélo-arabe et des autres affrontements dont il fut - et, pour certains, reste - le théâtre, sa part a sensiblement reculé dans la dernière période. Mais, simultanément, il s'est engagé dans deux nouveaux et inquiétants domaines : ceux des missiles et, plus généralement, des  armes de destruction massive. Au total, de 1971 à 1994, la région a absorbé près de 45 % des armes vendues au tiers monde. Pour les fournisseurs, il s'agit d'une affaire à la fois économique, politique et stratégique - bien que, comme le montrent les expériences faites par l'URSS avec l'Égypte ou par les États-Unis avec l'Iran, l'influence née d'une coopération militaire puisse se révéler précaire...

Dans le total d'armes conventionnelles majeures importées dans le monde, la part du Moyen-Orient, est passée de 31 % en 1985 à 24 % en 1994. La région devance encore de loin l'Afrique et l'Océanie (1 %), l'Amérique latine (3 %) et l'Amérique du Nord (6 %), mais est nettement distancée par l'Europe (31 %) et l'Asie (34 %). Ce recul s'explique notamment par quatre facteurs : la fin du conflit Irak-Iran, qui fut l'occasion de livraisons massives sur une longue période ; l'embargo touchant l'Irak depuis la guerre du Golfe ; les conséquences de la baisse du prix du pétrole sur les économies de l'Arabie Saoudite et des pays du Golfe ; et l'effondrement - temporaire - du rôle de la Russie, qui comptait nombre de clients voraces dans la région.

Les statistiques sont moins loquaces quant à la manière dont les principaux fournisseurs se répartissent le gâteau. Mais il est clair qu'un renversement s'est produit, au détriment de Moscou et au profit de Washington. La Russie a dilapidé une bonne partie de l'héritage de l'URSS qui, dans la seconde moitié des années 80, était restée - avec plus de 29 % du marché moyen-oriental de 1986 à 1990 - le principal vendeur au Moyen-Orient, par la quantité considérable d'armes fournies à quelques pays. Après plusieurs années d'incertitude, Moscou semble à nouveau décidée - pour des raisons économiques et politiques - à reprendre pied dans la région. À preuve les contrats passés avec l'Iran : chars T-72, chasseurs MiG-29 et MiG-31, bombardiers SU-24 et TU-22M (armés de missiles de croisière), avions de surveillance A-50, missiles sol-air SA-5. Les Russes envisagent également de fournir l'Irak, mais aucune livraison importante n'est envisageable tant que Bagdad reste l'objet de l'embargo édicté depuis la guerre du Golfe. Autre client, la Syrie, mais il reste peu solvable, compte tenu de ses dettes (11 milliards de dollars). Les États-Unis, qui avaient talonné l'URSS au cours des années 1986-1990 (avec 28 % du marché moyen-oriental), ont pris - et de loin - la tête : " Tempête du Désert " a représenté pour les armements made in USA, une formidable démonstration grandeur nature. Dans les trois mois qui suivirent la victoire de Norman Schwarzkopf, les industries d'outre-Atlantique enregistrèrent pour 30 milliards de dollars de commandes ! L'après-guerre du Golfe n'a pas déçu ces grandes espérances. Quant aux autres fournisseurs, qui s'étaient affirmés dès la fin des années 80, ils ont su tirer leur épingle du jeu. Après son " contrat du siècle " de 1987-1988, avec l'Arabie Saoudite, la Grande-Bretagne a poursuivi sa percée. Malgré la concurrence américaine, la France continue de réaliser dans la région près des deux tiers de ses ventes d'armes. Sans compter les nouveaux vendeurs, tant du côté communiste (Chine, Corée du Nord) que du côté libéral (Argentine, Brésil)...

Sur les dix premiers importateurs d'armes conventionnelles du tiers monde de 1990 à 1994, selon le SIPRI 1995, quatre sont du Moyen-Orient : l'Arabie Saoudite vient largement en tête (9 milliards de dollars), suivie de l'Inde et de l'Égypte (6 milliards chacune), de Taïwan (3,9), de l'Afghanistan (3,7), d'Israël (3,6), du Pakistan (3,5), de l'Iran (3,2), de la Chine (2,9) et de la Thaïlande (2,7).

Parmi les exportateurs, de 1991 à 1993, les États-Unis - selon le Statistical Abstract of the United States 1995-1996 - arrivent donc en tête (13,9 milliards de dollars d'armes conventionnelles vendues au Moyen-Orient), concurrencés par le Royaume-Uni (10,3), avec loin derrière la France (1,4), la Chine (1,2) et l'Allemagne (1,1).

Chaque vendeur a son " portefeuille " traditionnel. Du côté américain, l'Arabie Saoudite devance largement l'Égypte, suivie de la Turquie et d'Israël - cinq moyen-orientaux parmi les neuf acheteurs essentiels d'armes américaines. Du côté russe, Iran, Irak, Syrie et Libye demeurent, comme du temps de l'URSS, les plus importants acheteurs régionaux. Quant à la France, elle a fait ses meilleures affaires avec l'Arabie Saoudite, mais a bénéficié aussi de débouchés dans le Golfe, notamment dans les Émirats arabes unis et au Qatar, en Égypte, en Turquie, au Liban et même, on le sait, en Libye. La Chine, pour sa part, a traité avec l'Iran, l'Arabie Saoudite et la Syrie.

On est loin, en tout cas, de la frénésie de ventes suscitée, au cours des années 80, par la guerre entre l'Iran et l'Irak. Si Bagdad, outre ses traditionnels fournisseurs soviétique et français, ainsi que les pays arabes, avait traité avec l'Autriche, la Belgique, le Brésil, le Chili, la Corée du Nord, l'Espagne, la Hongrie, l'Italie, le Maroc, la Pologne, le Portugal, la RDA, la RFA, la Suisse, la Tchécoslovaquie et la Yougoslavie, Téhéran avait su trouver des armes en Algérie, en Argentine, au Brésil, au Chili, dans les deux Corées, en Grande-Bretagne, en Israël, en Libye, en Syrie, à Taïwan et au Viêt-nam. L'Irangate avait révélé comment les États-Unis et Israël livrèrent des armes à Téhéran pour libérer les otages, se gagner les faveurs des " modérés " et... subventionner les contras nicaraguayens. Au total, 53 pays, de 1980 à 1988, vendirent aux deux belligérants pour 50 milliards de dollars d'équipements militaires, soit un cinquième des armes fournies au tiers monde durant cette période.

La diversité des sources d'approvisionnement de la plupart des pays du Moyen-Orient - à l'exception, essentiellement, d'Israël, de l'Égypte et de la Syrie - tient également aux atouts dont dispose chaque vendeur :


* en matière de chars modernes, la Russie propose son T-72, la France ses AMX-30 et 30 B2 ainsi que son Leclerc, la RFA ses Léopard et le Royaume-Uni ses Challenger et son Chieftain. Mais les États-Unis ont repris l'avantage avec l'aboutissement de la série des M : le monstrueux M-1 Abrams ;


* côté chasseurs, les Américains dominent avec le Skyhawk et l'ensemble des F (notamment les F-15 Eagle, F-16 Falcon, FA-18 Hornet et F-104 Starfighter) ; les Russes proposent leurs MiG (en particulier les MiG-29 Fulcrum et MiG-31 Foxhound) ainsi que la série des Sukhoï (spécialement le Su-27) ; les Français la série des Mirage (le plus performant étant le 2000C) ; les Britanniques le Sea Harrier, le Hawk et les Tornado (avec la RFA) ; la Chine les F-7 (MiG-21) et F-8 Finback ; Taïwan le Ching-Kuo ;


* les hélicoptères constituent un point fort de l'Hexagone, grâce aux Gazelle, Puma, Super Puma, Dauphin, Alouette et aux Écureuil, mais aussi aux Cougar et Panther franco-allemands, et malgré la concurrence des appareils britanniques (Lynx et Scout), américains (Stallion, Cobra et Sea Cobra, Eagle, Chinook, Apache, Black Hawk, Sea Hawk, Defender) ou anglo-américains (Wessex, Whirlwind) et russes (la série des Mi-), sans oublier les productions italiennes (Hirundo et Mangusta), voire brésiliennes (Gaviao et Esquilo, fabriqués avec l'Aérospatiale) ;


* sur mer, États-Unis, Russie, France, Grande-Bretagne et Italie se partagent le marché ;


* dans le domaine des missiles (voir Armes de destruction massive), c'est une véritable course de vitesse que se livrent d'un côté Israël, de l'autre la Syrie, l'Irak (avant sa défaite de 1991), l'Iran, l'Égypte, l'Arabie Saoudite et la Libye. La concurrence est rude, sur ce plan : pour les engins de courte portée entre le Lance américain, le FROG-7 et le SS-21 russes, les CSS-7 et CSS-8 chinois, le Oghab iranien ; pour les engins de longue portée entre les Jericho 1, 2 et bientôt 3 israéliens, les Scud-B et C russes, nord-coréens et chinois, les CSS-2 et CSS-6 également chinois, sans compter le No-Dong et le Taepo-Dong que préparent les Nord-coréens ;


* l'équipement des armées en missiles fait également l'objet d'une âpre concurrence. Les armées de terre se voient proposer des Sam (Surface to Air Missile) par la Russie, avec la série des SA-2, 3, 5, 6, 7, 8, 9, 13, 13, 16, 18 (portable) et 24. Les États-Unis, eux, ont placé dans toute la région leurs Hawk, Chaparral, Tigercat, Rapier, Redeye, Blowpipe et Stinger portables, plus bien sûr leur Patriot qui passera pour la vedette incontestée de la guerre du Golfe jusqu'à ce qu'on en découvre... la totale inefficacité. Le Royaume-Uni défend son Javelin et son Starburst (portables). La France est présente avec ses Roland ainsi que ses Crotale et Mistral portables. La RFA a son SA-8bGecko. Du côté de l'aviation, AAM (Air to Air Missile) et ASM (Air to Surface Missile) ne manquent pas : Sidewinder, Sparrow, Skyflash, Maverick, Walleye américains, les MICA, Magic et Exocet français, du côté russe la gamme des AA (Atoll, Acrid, Apex, Aphid, Alamo et Archer), plus le Python III israélien. Enfin, pour s'équiper en SAM et en SSM (Surface to Surface Missile), la marine peut choisir entre l'Exocet, le Crotale et le MM-15 français, les Harpoon, Otomat, Seasparrow et Seekiller américains, le Seawolf et Sea Skua britanniques, le Styx, le Grail et le Sunburn russes et le C-802 chinois, auquels s'ajoutent les productions israéliennes (Python III, Gabriel, AMDR, Barak) ;


* même les armes de destruction massive font l'objet d'une vive compétition. Si l'Irak a été le seul pays à faire usage de gaz chimiques (contre l'Iran, mais aussi les Kurdes), l'Iran, Israël, la Syrie, la Libye et l'Égypte sont, à des degrés divers, soupçonnés de s'en être dotés. De même, si Israël reste le seul dans la région à détenir l'arme nucléaire, l'Irak, à la veille de la guerre du Golfe, était très avancé dans son programme nucléaire ; quant à l'Iran, si l'Agence internationale de l'énergie s'affirme rassurée par les inspections qu'elle y effectue régulièrement, Washington accuse le régime islamiste de vouloir profiter des réacteurs nucléaires civils fournis par la Russie pour se doter d'une bombe atomique.

Les importations d'armes du Moyen-Orient ont cependant diminué à la suite du développement d'industries d'armement locales indépendantes. C'est en particulier le cas d'Israël, qui fabrique, entre autres, ses propres pistolets-mitrailleurs (Uzi), fusils d'assaut (Galil), chars (Merkava), avions (Kfir, plus des hélicoptères et des avions de transport), missiles on l'a vu, patrouilleurs (Osa, Komar, Reshef et Alya), etc. Non seulement l'État hébreu équipe son armée avec ses productions, mais il les a vendues à de nombreux pays comme l'Afrique du Sud, l'Argentine, l'Équateur, le Guatemala, Haïti, le Honduras, le Kenya, le Liberia, le Salvador ou le Venezuela.

Selon les statistiques du Rapport mondial sur le développement humain 1996, en pourcentage du produit intérieur brut consacré à la Défense en 1994 comparé à 1985, Oman venait en tête (15,9 % contre 20,8 %), devant l'Irak (14,6 % contre 25,9 %), puis le Koweït (12,2 % contre 9,1 %), l'Arabie Saoudite (11,2 % contre 19,6 %), Israël (9,5 % contre 21,2 %), la Syrie (8,6 % contre 16,4 %), la Jordanie (7,1 % contre 15,9 %), Bahreïn (5,5 % contre 3,5 %), les Émirats arabes unis (5,7 % contre 7,6 %), le Yémen (5,2 % contre 8,9 %), l'Iran (3,8 % contre 36 %), l'Égypte (5,9 % contre 7,2 %), le Liban (4,4 % contre 9 %), Qatar (3,8 % contre 6 %), la Libye (3,7 % contre 6,2 %), le Soudan (3,5 % contre 3,2 %) et la Turquie (3,2 % contre 4,5 %). A l'exception de Bahreïn et du Soudan, la " décrue " est remarquable.

TABLEAUX

@Légende = Source : Rapport sur le développement humain 1996, Éditions Économica, 1996.

Les 100 Portes du Proche-Orient
Alain Gresh - Dominique Vidal
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