BEN GOURION (David)

Né à Plonsk (Pologne) le 16 octobre 1886, David Grin émigre en 1906 en Palestine où, devenu, sous le nom de Ben Gourion, dirigeant du Mapaï (Parti des travailleurs du pays d'Israël) et président de l'Exécutif sioniste, il proclame, quarante-deux ans plus tard, l'indépendance de l' État d'Israël, dont il sera longtemps le Premier ministre.

Fils d'un fondateur des " Amants de Sion ", qui organisent la première aliya juive en Palestine, David Grin adhère en 1905 aux thèses sionistes-socialistes du Poalei Sion (Le Travailleur de Sion). L'année suivante, il se rend en Palestine. Ouvrier agricole durant quatre ans, il entre en 1910 à la rédaction du journal socialiste Ahdout (l'Unité) : il y rédige ses premiers articles, sous la signature de Ben Gourion - du nom du leader du gouvernement juif indépendant au temps de la révolte contre Rome. Mais bientôt le jeune homme vogue vers Salonique, puis Constantinople. C'est qu'il croit atteindre son objectif, la renaissance d'un État juif, par l'" ottomanisation " de la Palestine. La Première Guerre mondiale ruine cet espoir. Banni de l'Empire ottoman, Ben Gourion s'embarque pour les États-Unis.

Après une vaine tentative pour y lever une armée de pionniers juifs, il publie son premier livre, Eretz Israël (le Pays d'Israël). C'est après son mariage avec Paulina Monbaz qu'il prend connaissance de la fameuse déclaration Balfour. Si la plupart des sionistes fêtent cette victoire, Ben Gourion, lui, prévient : " Seul le peuple hébreu peut transformer ce droit en fait tangible et lui seul doit, par son corps et par son âme, par sa force et par son capital, construire son "Foyer national" et mener à bien sa rédemption " - ce texte, comme les suivants, est cité par Michel Bar Zohar dans sa biographie : Ben Gourion.

De retour, fin 1918, en Palestine " libérée " par les Britanniques, Ben Gourion reprend sa lutte pour l'unification des socialistes et, pour contourner les blocages sectaires, choisit le terrain syndical. Gravissant rapidement les échelons de la Histadrout, il se révèle meneur d'hommes. Non seulement il décuple le nombre d'adhérents du syndicat, mais il en élargit considérablement l'influence, notamment grâce à la création d'un réseau d'entreprises et de services liés à lui.

Coup double. En 1929, les membres des différents partis socialistes approuvent l'unification. Ben Gourion devient secrétaire général du Mapaï, qui obtient 42,3 % des suffrages du Yichouv en 1934, puis la moitié des mandats au XIXe Congrès sioniste mondial en 1935. Son chef accède ainsi à la présidence de l'Exécutif sioniste et de celui de l'Agence juive.

Des incidents encore limités de 1920, 1921 et 1929, la résistance arabe à la construction du Foyer national juif passe, en 1936, au stade de révolte généralisée. La Grande-Bretagne fait alors machine arrière, et propose la partition de la Palestine. Le Yichouv unanime refuse, mais Ben Gourion, lui, accepte, non sans calcul. " Un État hébreu partiel n'est pas une fin, mais seulement un début. (...) Nous y ferons venir tous les Juifs qu'il sera possible d'y amener. (...) Nous créerons une économie polyvalente. (...) Nous organiserons une défense nationale moderne (...) et alors je suis certain qu'on ne nous empêchera pas de nous installer dans d'autres parties du pays, soit en accord avec nos voisins, soit par tout autre moyen... "

Ce mot d'ordre d'État juif, le président de l'Exécutif l'imposera trois ans plus tard au mouvement. Le Livre blanc britannique de 1939 et le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale l'en ont persuadé : ce n'est plus sur la Grande-Bretagne, mais sur les États-Unis que les sionistes doivent miser. Arrivé fin 1941 outre-Atlantique, il prépare la conférence de Biltmore qui prônera, en mai 1942, la constitution d'un " commonwealth juif ". En six mois, toutes les instances sionistes entérinent le tournant, même en Palestine, malgré l'influence des tenants d'une solution binationale. Oscillant entre les révisionnistes engagés dans le terrorisme antibritannique et les opportunistes prêts à se plier aux conditions de Londres, Ben Gourion impose sa personne et sa ligne à la tête du mouvement, jusqu'au tournant qu'il orchestre : la proposition de partage. Formulée en août 1946 par l'Exécutif de l'Agence juive, elle inspire le plan qu'adopte l'ONU, le 29 novembre 1947.

Ben Gourion concentre alors en ses mains toutes les rênes. Président de l'Exécutif, il rédige et lit, le 14 mai 1948, la déclaration d'indépendance. Premier ministre, il impose l'autorité du nouvel État, y compris par la force lorsque l'Irgoun se fait factieuse. Ministre de la Défense, il dirige les forces juives durant la guerre de 1948-1949. Avec le renfort des armes tchécoslovaques, il lance la contre-offensive du printemps 1948, puis crée Tsahal, l'armée israélienne, dont il assure la victoire. Sa stratégie, appuyée sur une entente tacite avec le roi Abdallah de Jordanie : profiter de l'agression arabe pour empêcher la naissance de l'État arabe palestinien, étendre à son détriment le territoire de l'État juif et vider ce dernier de l'essentiel de sa population arabe. " Nous avons libéré un très grand territoire, bien davantage que nous ne pensions, confie-t-il en 1949. Maintenant, il nous faudra travailler pendant deux ou trois générations. Quant au reste, nous verrons plus tard. " Le calendrier changera, pas le programme...

De 1949 à 1953, le Premier ministre s'attelle donc à la transformation d'Israël : il en double la population en organisant la venue de 700 000 nouveaux immigrants, impulse un vigoureux développement économique, bâtit un système complet d'enseignement, et s'assure de la multiplication des colonies de peuplement, y compris dans le Néguev. C'est là d'ailleurs, au kibboutz Sde Boker, que Ben Gourion se retire en 1953, après avoir passé le relais à Moshe Sharett. Alors éclate l'" affaire Lavon " : accusé d'avoir ordonné une série d'attentats provocateurs anti-britanniques en Égypte qui, à défaut de faire des victimes, coûteront la vie à plusieurs des agents israéliens, Pinhas Lavon, le ministre auquel Ben Gourion a " légué " le portefeuille de la Défense, doit démissionner. Ce désastre permet au " Vieux ", comme on l'appelle alors, de revenir aux affaires.

Dès 1955, il prépare la guerre de 1956 : celle de Suez. En 1949, Israël abandonnait sa neutralité originelle pour s'engager dans la guerre froide naissante. " Nous devons expliquer, reconnaissait Ben Gourion en 1952, que l'ensemble d'Israël (...) est une base disponible pour le monde libre. " Mais, cette fois, l'alliance avec l'Occident se scelle sur le terrain, militairement : après les opérations de Kibya (1953) et de Gaza (1955), Tel Aviv lance son armée contre l'Égypte, figure de proue de la vague nationaliste arabe, contre laquelle Londres et Paris envoient leurs propres soldats. Le but ? " Naturellement, éliminer Nasser ", affirmait Ben Gourion à la conférence israélo-franco-britannique de Sèvres, quelques jours plus tôt...

Une double pression - américaine et soviétique - contraint Tsahal à se retirer. " Israël, après la campagne du Sinaï ne sera plus jamais le même ", confie Ben Gourion aux soldats. L'échec de l'aventure le pousse néanmoins à tenter, mais en vain, de contacter secrètement les dirigeants arabes. Il veille en même temps au renforcement de l'armée israélienne, avec, en particulier, l'aide précieuse de la France - elle assiste même l'État juif dans la construction d'un réacteur nucléaire. Pour " raisons personnelles ", le " Vieux " démissionne en 1963. En mauvais termes avec son successeur, Levy Eshkol, et les principaux dirigeants du Mapaï, il va jusqu'à faire scission, en 1965, en constituant le Rafi.

Après la guerre de 1967, dont il désapprouve Israël d'avoir pris l'initiative, Ben Gourion se tient à l'écart de la réunification des forces travaillistes. Il prône la restitution de tous les territoires arabes occupés - sauf Jérusalem-Est. Lors des élections de 1969, il prend encore la tête d'une " Liste d'État ", qui n'obtient que quatre sièges. Ce revers précipite sa retraite définitive, l'année suivante, à Sde Boker. Il y mourra le 1er décembre 1973.

Les 100 Portes du Proche-Orient
Alain Gresh - Dominique Vidal
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