YICHOUV

Nom donné à la communauté juive de Palestine et à la société qu'elle y construit avant la création de l' État d'Israël.

Le Yichouv, ce sont donc d'abord des hommes et des femmes, dont le nombre, entre le premier Congrès juif mondial (1897) et le plan de partage de l'ONU (1947), va être multiplié par plus de 15 : de 40 000, il passe, en cinquante ans, à plus de 600 000 - leur proportion dans la population totale s'élevant ainsi d'à peine plus de 10 % à plus de 30 %.

Les hommes, donc, mais aussi la terre : grâce au Fonds national juif, qui rachète aux gros propriétaires absentéistes leurs dounoums (un dounoum égale un dizième d'hectare), la communauté étend son emprise, en cinquante ans, de 204 000 à 1 802 000 dounoums. Dans le même temps, le nombre de colonies agricoles monte de 27 à 300, dont beaucoup sont constituées de fermes collectives, soit des kibboutzim collectivistes, soit des mochavim coopératifs - ces deux types de structures exploitent en 1947 la moitié des terres juives, l'autre moitié dépendant de propriétaires privés. Avec 7,7 % de terres au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les paysans juifs fournissent 28,3 % du produit agricole de la Palestine.

La " régénérescence du peuple juif par le travail ", promise par le sionisme, s'effectue ainsi à la campagne, mais aussi à la ville, dans l'industrie et le commerce. Parti de 100 en 1920, l'indice de la production industrielle frôle 5 000 en 1945. La dépense annuelle d'électricité, de 2 millions de kWh environ, atteint près de 200 millions.

Industrie, services et agriculture - et camps militaires britanniques - comptabilisent 160 000 salariés, 90 000 Arabes et 70 000 Juifs, dont le revenu varie du simple au double - et la consommation plus encore...

Le fossé qui se creuse ainsi entre Arabes et Juifs ne tient pas qu'aux atouts - formation, moyens techniques, capitaux - dont disposent les seconds. Il est aussi la conséquence d'une volonté du Yichouv : " La condition de la réalisation du sionisme, écrira un journal, c'est la conquête de tous les emplois du pays par la main-d'oeuvre juive. " Kibboutzim et mochavim, sous couvert de " conquête du travail ", font notamment la chasse à l'utilisation d'ouvriers agricoles arabes. Sur les murs de Jérusalem et de Tel Aviv, née en 1909, des affiches disent : " N'achetez pas de produits arabes ! " " Achetez hébreu ! "

Mais le Yichouv, qui grandit en nombre et en rôle dans l'économie, est plus : au côté de la nation arabe palestinienne, il incarne la nation juive palestinienne en formation, avec sa langue (l'hébreu modernisé par Eliezer Ben Yehuda), ses services publics, son embryon d'armée (la Haganah, le Palmah, mais aussi les troupes de l'Irgoun révisionniste) et, bien sûr, ses institutions. Auprès du haut commissaire britannique, qui concentre le pouvoir législatif et exécutif en Palestine, les Juifs sont représentés, conformément à l'article 4 du mandat de la SDN, par un " organisme juif convenable " : l'Agence juive qui, outre la répartition des " mandats " d'immigration, dirige peu à peu l'ensemble de la colonisation. La communauté élit également, à la proportionnelle, son Conseil national, le Vaad Leumi.

Trois grands courants se partagent les sensibilités du Yichouv. D'origine souvent socialiste, les immigrants donnent leur faveur à la gauche : le Mapaï, qui fusionne les différents courants socialistes en 1930, et, à sa gauche, l'Hachomer Hatzaïr et le Poale Sion Smole, ancêtres de l'actuel Mapam. Le syndicat Histadrout, possesseur d'une grande partie de l'appareil économique, leur sert aussi de relais. La droite compte un courant " libéral " (les Sionistes généraux) et un courant autoritaire (le Parti révisionniste). Enfin, le pôle religieux se divise entre Mizrahi et Hapoel Mizrahi, qui participent aux institutions, et Agoudat Israël ainsi que Poale Agoudat Israël, qui, orthodoxes, s'y refusent. Lors des élections de 1931, la gauche, la droite et les religieux recueillent respectivement 42,3 % 32,4 % et 7 % des suffrages. Seule formation non sioniste et judéo-arabe, le PC, créé en 1922, résiste mal aux contradictions propres à sa composition, aggravées par les directives de l'Internationale communiste et le " suivisme ", qui en découla, à l'égard de la direction du mouvement palestinien.

Le Yichouv constitue ainsi, déjà, une sorte d'État dans l'État. Israël avant Israël. Le 14 mai 1948, il se dotera du seul attribut qui lui manquait encore : l'indépendance.

Les 100 Portes du Proche-Orient
Alain Gresh - Dominique Vidal
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