ISRAËL
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" En ce jour où prend fin le mandat britannique et en vertu du droit naturel et historique du peuple juif et conformément à la résolution de l'Assemblée générale des Nations unies, nous proclamons la création d'un État juif en Palestine. " C'est par ces mots que, le 14 mai 1948 à seize heures, David Ben Gourion annonce au monde, depuis la salle du musée de Tel Aviv, la naissance d'Israël. D'une phrase, il affiche ainsi la double légitimité dont se réclame le nouvel État : celle du droit, selon le sionisme, du peuple juif sur la Palestine - que fonderait la promesse faite, il y a près de quatre millénaires, par Adonaï à Abraham (Genèse, IX, 18) - et celle de la loi internationale édictée par l'ONU aux lendemains du génocide hitlérien. À peine né, Israël se trouve en conflit avec ses voisins, dont les armées envahissent, dès le 15 mai, le territoire palestinien. Et la guerre israélo-arabe de 1948-1949 ne sera que la première d'une longue série. L'histoire même d'Israël est rythmée par ces conflits. David Ben Gourion en est le Premier ministre de 1948 à 1963 - avec un bref intermède de 1953 à 1955, durant lequel il prend une première retraite, interrompue par l'" affaire Lavon ". Le long mandat du " Vieux " se caractérise par l'essor démographique, économique et social du pays, par le cheminement d'Israël du non-alignement des débuts vers un engagement pro-occidental de plus en plus net, mais aussi par la préparation et la réalisation, en 1956, de l'intervention contre l'Égypte nassérienne. En revanche, Ben Gourion, démissionnaire en 1963, n'assumera pas la guerre de 1967, déclenchée à son corps défendant par son successeur, Levy Eshkol, entouré d'un gouvernement d'union nationale. Après la mort de Levy Eshkol, en 1969, Golda Meir préside la coalition jusqu'en 1970, date du retrait de la droite. C'est une équipe travaillistes-religieux - comme tous les gouvernements israéliens de 1948 à 1967 - qui subit de plein fouet la " surprise " de la guerre de 1973. Les conséquences de cette dernière entraîneront les travaillistes à leur perte : après un ultime gouvernement Rabin, en 1976, la droite, regroupée au sein du Likoud, remporte les élections législatives de 1977, pour la première fois dans l'histoire politique d'Israël. Après la guerre du Liban, Menahem Begin devra abandonner la tête du gouvernement à Itzhak Shamir. Les élections de 1984 ayant renvoyé les deux grands partis face à face, un gouvernement d'union nationale se met en place, dont Shimon Peres et Itzhak Shamir assureront à tour de rôle la présidence, jusqu'aux élections de novembre 1988, en pleine intifada palestinienne. Et les gouvernements Shamir enterreront le plan Baker de négociation israélo-égypto-palestinienne avant d'accepter enfin, après la guerre du Golfe, le projet américano-soviétique de conférence régionale. Comme par un effet boomerang, c'est le général Itzhak Rabin qui, à la tête d'une coalition de gauche, sort victorieux des élections de juin 1992. Et les négociations secrètes d'Oslo débouchent finalement sur les accords du même nom, qui font entrer la bande de Gaza, puis la Cisjordanie dans une longue et difficile phase de transition. Au lendemain du scrutin de juin 1996 devaient en principe s'engager les tractations sur le statut définitif des Territoires et les dossiers en suspens, si du moins le nouveau Premier ministre élu le 29 mai 1996, Benyamin Netanyahou, ne les bloque pas. Ce bref résumé suggère combien l'État juif est marqué, dans son développement, par le conflit originel qui l'oppose aux Palestiniens et, par voie de conséquence, au monde arabe. Certes, le bilan d'Israël, à près de cinq décennies de sa fondation, apparaît à bien des égards considérable. Bilan démographique : de 716 000 en 1948, sa population juive passe à 4 440 000 en 1994, mais ils ne représentent qu'un tiers des Juifs recensés dans le monde. Cette croissance doit beaucoup à l'organisation de l'aliya, par laquelle, en près de cinquante ans, quelque 2 400 000 immigrants se sont installés en Israël - mais plus de 600 000 sont repartis sans jamais revenir. Bilan économique aussi : inférieur à 1 milliard de dollars en 1948, le produit intérieur brut dépassait fin 1995 82 milliards ; calculé par habitant, il a crû entre les mêmes années de 1 500 dollars à plus de 15 000. Et la paix a dopé la croissance : depuis le début des années 90, le produit national brut progresse de 6 % par an en moyenne. Encore convient-il de mentionner, parmi les capitaux investis dans cet essor, les importants versements effectués en permanence par la diaspora, le milliard de dollars versé par la République fédérale allemande au titre des " réparations " et, surtout, les quelque 65 milliards de dollars d'aide reçue par Jérusalem du gouvernement américain. Depuis la fin de la guerre du Golfe, les investissements étrangers ont été multipliés par quinze : sécurisé par la perspective de la paix, rassuré par l'érosion du boycott arabe, mis en confiance par la garantie de dix milliards de dollars du gouvernement américain, appâté par la privatisation, en cours, de la majeure partie du secteur public, stimulé par les accords de libre échange conclus par Israël avec les États-Unis et l'Europe, le capital multinational voit en Israël un " dragon " du Proche-Orient. Bilan culturel enfin : les 4,44 millions de Juifs israéliens " consomment " annuellement, par exemple, 11 millions de livres, 5,5 millions de billets de musées, 3 millions de billets de théâtre, d'opéra et de danse... Mais ces exemples, parmi bien d'autres, de réalisations incontestables qui témoignent de l'ardeur des Juifs ayant choisi Israël à rebâtir leur vie après la tragédie de la Seconde Guerre mondiale ne sauraient dissimuler les conséquences de l'affrontement israélo-palestinien dans tous les domaines de la vie du pays. Ce fut, en effet, l'élément décisif qui structura le jeune État juif, dont l'économie, la vie sociale et politique, la culture, l'idéologie et, bien sûr, la défense s'organisèrent en fonction de cette lutte ininterrompue. Laquelle, en retour, aiguisa, parfois jusqu'au déchirement, toutes les contradictions de la société israélienne, voire en engendra de nouvelles, plus redoutables encore. Si l'Israël de 1996 ressemble peu, de l'avis général, à l'idéal dont rêvaient les pionniers comme à la société conçue par Theodor Herzl, c'est d'abord et surtout en raison de l'état de guerre, résultat du choc, à vrai dire inévitable, entre le sionisme lui-même et le nationalisme palestinien. Le fondateur du mouvement sioniste et ses successeurs ignorèrent superbement les droits nationaux palestiniens, comme, jusqu'aux années 70, le mouvement palestinien nia l'identité israélienne. Le contraste entre projet et réalité n'en demeure pas moins frappant. " Nous voulons être à l'avant-garde de tout ce qui touche aux intérêts humains, et représenter, en tant que pays neuf, un pays d'expérimentation ", écrivait Herzl. De fait, les sionistes socialistes, s'emparant de cette conception et la " marxisant ", avaient les moyens - grâce à leur influence prépondérante dans le Yichouv, puis dans le jeune Israël - de donner libre cours à l'utopie la plus généreuse. De fait, ils " importèrent " la propriété collective de la terre et le système des communes (kibboutzim, environ 30 % de la population juive rurale mais 3 % seulement des Israéliens en général) comme des coopératives (mochavim) qui assura jusqu'à 70 % de la production agricole, voire même l'économie syndicaliste qui représenta jusqu'à 28 % du PNB, 66 % des emplois agricoles et 66 % des emplois salariés. Autant d'acquis du " socialisme israélien " qui ne parvinrent toutefois pas à modifier la nature capitaliste du régime et ne purent a fortiori résister aux coups de boutoir du Likoud au pouvoir, puis à la mondialisation forcée de la société. Pris à la gorge par des dettes qui se chiffrent nationalement à plusieurs milliards de dollars, les kibboutzim ont le plus grand mal à opérer les changements qui seuls leur permettraient de retenir leurs enfants ; les entreprises de l'organisation syndicale Histadrout n'échappent pas à la privatisation généralisée du secteur public ; les droits des salariés israéliens sont menacés par la concurrence des travailleurs palestiniens et par les nouveaux damnés d'Israël, ces 200 000 immigrés non-juifs importés pour les remplacer, mais aussi par les contrats individuels de mise dans les nouvelles industries de haute technologie, etc. Autant dire, avec Zeev Sternhell (Aux origines d'Israël. Entre nationalisme et socialisme), que, loin de représenter une " synthèse réussie entre socialisme et idée nationale ", le sionisme socialiste a adhéré " au principe du primat de la nation ". Plus : " l'appel du sionisme travailliste à la révolution nationale a fait taire tous les autres "... " Nous nous emploierons à rechercher, pour tous les âges, pour tous les niveaux de la vie sociale, le bonheur dans le travail ", écrivait Herzl. Voilà bien longtemps qu'Israël s'est écarté de cette priorité sociale. L'état de guerre a longtemps servi de justification à l'austérité : comment pouvait-on garantir l'essor du niveau de vie et la satisfaction les grands besoins sociaux lorsqu'on consacrait plus d'un tiers du budget de l'État à la défense, au " maintien de l'ordre " dans les Territoires occupés et à leur colonisation ? Mais le cap mis sur la paix n'a pas pour autant changé les conditions d'existence de la grande masse de la population. La croissance accélérée de l'économie israélienne ne réduit pas, au contraire, les inégalités sociales : d'un côté, une petite couche de Pdg, d'avocats d'affaires et d'experts gouvernementaux qui monopolisent les profits du progrès, de l'autre les immigrés d'Europe de l'Est, d'Afrique et d'Asie traités en esclaves, les Arabes surexploités, les Orientaux discriminés, les personnes âgées marginalisées... Malgré un net recul du chômage (passé de 11,8 % en 1992 à 6,3 % en 1995), plus de 670 000 Israéliens vivaient en 1995 sous le seuil de pauvreté (1 575 F par mois) : 18 % de la population, mais 24 % des nouveaux immigrants, 25 % des personnes âgées et 38,5 % des Arabes. La hiérarchie des revenus familiaux moyens allait alors, du décile inférieur au décile supérieur, de 1 à 11,5 - et de 1 à 22,6 pour le revenu des seules retraites. Le traitement des dirigeants d'entreprises a augmenté en un an de 15 %, tandis que celui des travailleurs non qualifiés diminuait de 7 %. Et, si le salaire mensuel minimum frôlait 3 000 F, les plus hauts émoluments révélés par la presse avoisinent 500 000 F. De quoi scandaliser un pays à tradition égalitaire... " Nous sommes un peuple, un peuple-un ", clamait Theodor Herzl. Un peuple en fait profondément divisé, du moins en Israël, et sur une base ethnique : la frontière entre gens aisés et démunis y recoupe, en effet, largement la frontière entre Juifs occidentaux et Juifs orientaux. Majoritaires dans la population israélienne depuis les années 50, les Juifs originaires des pays arabes fournissent - derrière les Arabes israéliens et les nouveaux immigrés non-juifs - les gros contingents des pauvres, des chômeurs, des analphabètes et des délinquants. Contrairement aux prévisions, ces discriminations se reproduisent de génération en génération, avec des répercussions politiques que les dirigeants travaillistes, occidentaux, au pouvoir depuis 1948 ne prévoyaient pas : pour les punir de presque trois décennies d'injustices, les Orientaux, dans leur masse, basculèrent du côté du Likoud, permettant à ce dernier d'accéder au pouvoir et de s'y maintenir. S'ils ont voté en majorité pour Itzhak Rabin en 1992, les deux tiers d'entre eux, quatre ans plus tard, ont préféré le Likoud et permis ainsi l'élection de Benjamin Nétanyahou- et ce n'est pas l'accueil bien plus généreux réservé aux centaines de milliers de Juifs soviétiques, le plus souvent ashkénazes, qui a apaisé les tensions. " Je ne peux pas croire que l'État juif que je voudrais édifier soit borné, orthodoxe et réactionnaire ", assurait Theodor Herzl. A près d'un demi-siècle de la proclamation d'un État juif alors dominé par la social-démocratie, flanquée d'une puissante aile gauche, sioniste de gauche et communiste, ce sont la droite, l'extrême droite et les religieux qui y recueillent la majorité des suffrages. Alors que Ben Gourion et ses amis pourfendaient - et marginalisaient - les " fascistes juifs ", l'extrême droite n'a cessé de progresser, passant de 2,6 % des voix et 3 députés en 1981 à 10 % et 11 députés en 1992 - en 1996, l'un des groupes d'extrême-droite, Tsomet, s'est allié avec le Likoud. Il aura fallu l'assassinat d'Itzhak Rabin pour qu'Israël prenne la mesure du danger. Et pourtant, des années avant le geste criminel de Yigal Amir, un Meïr Kahane ne hurlait-il pas à la tribune du parlement : " Il n'y a pas de remède à l'épidémie qui se propage et qui menace de nous exterminer, par la guerre ou par la démographie. Pas d'autre remède que celui de Josué : "Et vous chasserez tous les habitants du pays devant vous." Chasserez, transférerez, déporterez, expulserez. Sans complexe d'infériorité, sans sentiment de culpabilité. " Finalement interdit de campagne électorale en 1988, le rabbin nazi n'en a pas moins fait des émules, qui représentent aujourd'hui - avec les autres terroristes, ceux de Hamas - la principale menace pour l'avenir de la paix entre Israéliens et Palestiniens... " Aurons-nous en fin de compte une théocratie ? Non ! (...) Nous n'admettons pas que s'accentuent les velléités théocratiques de nos chefs religieux. Nous saurons maintenir ceux-ci dans leurs temples. " Ils en sortirent, en fait, très tôt. Avec un pourcentage de voix variant entre 10 et 15 %, ils réussirent même, grâce à leur rôle charnière doublé d'un habile chantage sur les partis politiques israéliens, à imposer progressivement leur loi. Ben Gourion, déjà, leur avait cédé en 1948-1949, en renonçant à doter l'État juif d'une Constitution - la seule loi à laquelle un Juif doit obéir, expliquaient les religieux, c'est la loi divine - et en acceptant un compromis, dit statu quo, en matière d'enseignement. Non seulement les tribunaux rabbiniques allaient régner en maîtres sur la vie personnelle des Israéliens - judéité, mariage, divorce, héritage dépendent exclusivement d'eux : " Il y a impossibilité légale, explique par exemple le juriste israélien Claude Klein, de contracter en Israël un mariage entre une personne juive et une non juive " -, mais la synagogue faisait reconnaître et financer son propre système d'enseignement, tout en obtenant le contrôle de l'enseignement religieux dispensé par les écoles publiques. Abusant de leur position politique, les rabbins arracheront plus encore à Menahem Begin, puis à Itzhak Shamir, qui avaient l'un comme l'autre absolument besoin d'eux pour vaincre : ils monnayeront leur ralliement au prix de nouvelles subventions aux écoles religieuses, mais surtout de l'application plus stricte par l'ensemble des organismes dépendant de l'État du chabat, le repos religieux du samedi, ainsi que de la cacherout, le code alimentaire religieux. Les ultra-orthodoxes se déchaîneront également contre les autopsies et les fouilles. Ils exigeront la révision de la Loi sur " Qui est juif " - elle fonde, combinée avec la " Loi du retour ", l'attribution de la nationalité israélienne - afin d'y réduire les possibilités de conversion au judaïsme. Ils feront enfin barrage à l'implantation en Israël du judaïsme réformé ou libéral, très puissant aux États-Unis et nouvellement en vogue en Europe. Bref, les Israéliens - qui se proclament à 14,9 % " orthodoxes " ou " religieux ", à 26,8 % " traditionnels ", à 23,4 % " laïcs ", à 30,3 % " laïcistes " et à 4,6 % " antireligieux " - subissent dans leur vie de tous les jours une véritable théocratie. " La collectivité israélienne n'a jamais réussi, précise néanmoins le sociologue Baruch Kimmerling, de l'Université hébraïque de Jérusalem, à décider si le judaïsme est une religion, ou une sorte de nationalisme, ou les deux. Immigrants-colons, nous avons besoin d'une légitimation pour être ici. La religion juive en représentait une. C'est pourquoi le sionisme laïc lui a emprunté ses thèmes centraux et même sa terminologie. Aujourd'hui, l'hégémonie sioniste est menacée par la décomposition du couple religion-nation. Le kulturkampf a commencé. Mais, pour qu'Israël devienne laïc, il faudra qu'il accepte d'être, non plus l'État des juifs, mais celui de ses citoyens. La place des Arabes représente donc, en dernière analyse, le meilleur indicateur du degré de civilité de notre société. " Autant dire que, conformément à la boutade, les Israéliens croient que Dieu leur a promis cette terre... même s'ils ne croient pas en Dieu ! " Nous maintiendrons dans leurs casernes les soldats de métier " qui, comme les " ministres du culte, disait Herzl, n'ont pas à s'immiscer dans les affaires de l'État, car leur ingérence provoquerait des difficultés intérieures et extérieures ". Contrairement à ce judicieux conseil, la vie politique israélienne fourmille de généraux, à droite avec Ariel Sharon (Likoud) et à l'extrême droite avec Raphaël Eytan (Tsomet), mais également à gauche avec Ehud Barak (travailliste), sans oublier les pacifistes décédés, Matiyahou Peled et Yehoshafat Harkabi... Si sa place commence à se réduire dans la perspective de la paix, l'armée, au sens large, c'est encore 17 % des dépenses de l'État (contre 25 % il y a dix ans) et 11 % du PNB (contre 20 %). Classé par le SIPRI, l'institut de Stockholm, trente-huitième sur la liste des plus grandes entreprises productrices d'armements, Israel Aircraft Industries a vendu en 1993 pour 1,12 milliard de dollars, Taas (soixante-quinzième) pour 440 millions, Rafael (quatre-vingtième) pour 420 millions, Koor Industries (quatre-vingt huitième) pour 350 millions, etc. Les armes conservent une place significative dans le commerce extérieur israélien, avec 2,5 milliards de dollars d'importations et près d'1 milliard d'exportations. En 1994, Israël occupait la dixième place dans la liste des principaux acheteurs d'armes conventionnelles dans le monde (avec 557 millions de dollars), et la seizième place sur la liste des plus gros vendeurs (avec 87 millions de dollars). Parmi les matériels les plus souvent livrés à l'étranger figurent les avions Phalcon, les missiles AMDR, Barak, Have Nap et Python III, les radars EL/M-2106 et, bien sûr, les fameux pistolets mitrailleurs Uzi - l'État juif, en outre, produit ou assemble des armements en coopération avec l'Argentine, le Chili, la Colombie, la RFA, la Suisse, l'Afrique du Sud et les États-Unis. Premier poste budgétaire et première puissance économique (après le secteur histadroutique), Tsahal reste également une grande puissance idéologique, son propre réseau d'enseignement s'ajoutant au temps exceptionnel dont elle dispose pour " former " les jeunes Israéliens - y compris dans les Territoires occupés... " Nous serons l'avant-garde de la civilisation contre la barbarie ", avait l'habitude de plaider Herzl auprès des Grands auxquels il présentait son projet palestinien : sur ce point, ses successeurs, du temps du Yichouv comme depuis la naissance d'Israël, l'ont scrupuleusement suivi. Et sans doute est-ce là, forgée par la logique même de l'entreprise, une des clefs de la durable impasse israélienne : à rechercher exclusivement sa sécurité dans l'alliance avec les grandes puissances, et singulièrement - après une brève " lune de miel " avec l'Union soviétique - les États-Unis, l'État juif a longtemps sacrifié les chances d'une paix avec les Palestiniens et le monde arabe. Comment pourrait-il prendre enfin pleinement sa place parmi les nations du Proche-Orient en demeurant comme une excroissance nord-américaine dans la région ? Et quel État, d'ailleurs, sauvegarderait sa véritable souveraineté - " Le premier but est la souveraineté ", disait Herzl - en dépendant des 3 milliards de dollars (soit près de 1 000 dollars par Israélien adulte) d'aide économique et militaire versés par les États-Unis, auxquels est en outre due une bonne part des 40 milliards de dollars de dette extérieure brute d'Israël. " Dans notre détresse, nous demeurons unis et nous découvrons soudain notre force. Et c'est cette force qui nous permettra de former un État, et même un État modèle ", écrivait Herzl. Le mouvement sioniste doit, en effet, beaucoup de son succès à la très forte motivation politique, idéologique et morale de ses membres. Beaucoup d'" anciens ", en Israël, s'en souviennent avec nostalgie, tant la crise israélienne atteint - et c'est sans doute sa dimension la plus grave - les valeurs mêmes. " Quand ils entendent le mot valeurs, ils sortent leur carnet de chèques ", dit un personnage de l'écrivain Rachel Mizrahi. Et un autre ajoute : " Ce qui m'oppresse dans ce pays, ce n'est pas la peur de mourir à la prochaine guerre, c'est l'absence de qualité de la vie. Tout est faux. Mensonges, combines, spéculations, fraude, piston, vol. Tout le monde le fait et tout le monde trouve ça normal. C'est minable. Tu te souviens, quand on parlait de morale et d'intégrité ? " Point de vue majoritaire ? Certainement pas. Mais, notamment après la guerre du Liban et surtout l'intifada palestinienne, bien des yeux se sont décillés. Libérateur aux yeux des Juifs des ghettos et des survivants des camps de la mort, le sionisme s'est fait occupant. Pacifique dans ses intentions proclamées, il est devenu guerrier. L'égalité promise n'est qu'un leurre aux yeux des laissés-pour-compte de la société israélienne, ces " Noirs " méprisés des " Blancs ". La rigueur des pionniers s'efface derrière les scandales de toute sorte. La démocratie tant vantée - pour et par les citoyens juifs - laisse entrevoir, même à leur égard, ses limites. Le culte de l'argent et l'idolâtrie des nouvelles technologies ne remplacent pas les principes disparus du sionisme socialiste. Et nombre d'Israéliens qui croyaient enfin dissipé le cauchemar de l'occupation - avec les trois ans de service militaire et les mois de réserve souvent passés en Cisjordanie et à Gaza - redoutent qu'il ne resurgisse si Benjamin Nétanyahou venait à bloquer le processus de paix... Autant de maux dont la guérison passe, d'une manière ou d'une autre, par la paix, mais les Israéliens ont du mal, au fond d'eux-mêmes, à admettre que, comme le soulignait le vieux professeur Leibovitz, " le fait fondamental, au-delà de l'idéologie, de la théorie et de la foi, c'est que ce pays appartient à deux peuples. Chacun d'eux est profondément conscient dans son âme que ce pays est le sien. Autrement dit, on opte donc forcément soit pour le partage, soit pour la guerre à outrance ". Israël (frontières de 1967) comptait en 1994 5,1 millions d'habitants (+ 2,7 % par rapport à 1993) - dont 4,24 millions de Juifs et 887 000 Arabes - et couvre, dans ses frontières d'avant la guerre des Six Jours en 1967, dites " Ligne verte ", 21 500 km2, auxquels s'ajoutent depuis les territoires annexés - le Golan syrien (2 000 km2), Jérusalem-Est (143 km2 - et occupés : la Cisjordanie (5 440 km2), la bande de Gaza (330 km2), et la bande dite " de sécurité " au sud du Liban (850 km2). Le produit intérieur brut d'Israël atteignait en 1994, 74 milliards de dollars. Les exportations de biens et de services ayant atteint 24 milliards tandis que les importations se montaient à 36 milliards, le déficit de la balance des paiements s'élevait à 12 milliards qui viennent s'ajouter à une dette extérieure brute de 40 milliards de dollars, soit 55 % du PNB - la dette extérieure nette représentait 17,7 milliards. Il est vrai qu'Israël possède peu de richesses naturelles : pas de pétrole, mais des phosphates et de la potasse. L'essentiel du développement du pays repose sur une agriculture dont le succès tient aux techniques ultramodernes mises en oeuvre, sur une industrie importatrice de matières premières et exportatrice de produits à forte valeur ajoutée, comme le diamant, les armes, les produits chimiques, etc. Depuis la fin des années quatre-vingt, les technologies de pointes représentent une part grandissante de l'activité économique et des exportations du pays : télécommunications, semi-conducteurs, impression numérique, gestion de réseaux, logiciels, instruments médicaux, pharmacie et biotechnologie... Plus de la moitié du territoire israélien est occupée par le désert du Néguev, qui ne reçoit que 100 à 200 millimètres de précipitations. |
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Alain Gresh - Dominique Vidal
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