JÉRUSALEM

Capitale de l' État d'Israël selon les Israéliens et du futur État palestinien selon les Palestiniens, Jérusalem a été fondée au IIIe millénaire avant notre ère, un clan cananéen s'étant installé sur une de ses collines. Depuis plus de quatre mille ans, elle est au coeur des tempêtes proche-orientales. La ville a connu une multitude d'occupations : elle devient, entre autres, juive (vers 1000 av. J.-C.), égyptienne (925 av. J.-C.), romaine (63 av. J.-C.), byzantine (629 ap. J.-C.), musulmane (638), chrétienne (1099), de nouveau arabe (1187), puis ottomane (1517) et, quatre siècles plus tard, britannique, de 1917 à 1948. Selon l'archéologue israélien Meir Ben Dov, du côté du Mont du Temple, la ville aurait été détruite et reconstruite vingt-cinq fois, de Salomon à Soliman...

Yeroushalayim (la Ville de la paix) pour les uns et Al Qods (la Sainte) pour les autres, Jérusalem est d'abord une ville sainte pour chacune des trois grandes religions monothéistes. Pour les Juifs, c'est là que Dieu arrêta le bras d'Abraham auquel il avait ordonné de sacrifier son fils, là donc que furent édifiés le premier puis le second temples, détruits respectivement en 587 avant J.-C. et en 70 après J.-C. : les lieux saints du judaïsme y sont les tombeaux du roi David, d'Absalon et de Rachel, le mur des Lamentations (vestige du temple) et quelques synagogues. Pour les chrétiens, c'est la ville de la Passion : c'est là que Jésus a prêché, été arrêté, puis crucifié avant de ressusciter - les lieux saints chrétiens sont la basilique du Saint-Sépulcre, l'église Sainte-Anne, la tombe de la Vierge, le Cénacle, Gethsémani et les lieux de l'Ascension. Pour les musulmans, Jérusalem est sainte parce que Mahomet a effectué depuis le rocher son ascension (mi'râj) vers le Ciel. Avec les mosquées d'Omar, construite autour de ce rocher, et Al Aqsa, c'est la troisième ville sainte de l'islam après La Mecque et Médine. D'où la première composante incontournable de tout statut de Jérusalem : le caractère intouchable des lieux saints. " Aucune atteinte ne saurait être apportée au statu quo dans les Lieux saints ", précisait, en 1885, le traité de Berlin.

Son statut moderne constitue un véritable imbroglio. Selon le plan de partage (voir ce terme et l'annexe) des Nations unies, adopté le 29 novembre 1947, Jérusalem devait constituer un " corpus separatum sous régime international spécial ", démilitarisé, géré par un conseil de tutelle et un gouverneur ne pouvant être citoyen d'un des deux États prévus, garantissant les intérêts des Lieux saints des trois religions et la paix entre elles, inclus enfin dans l'union économique palestinienne. Mais la première guerre de 1948-1949 se solde, conformément à l'accord passé entre le roi Abdallah et Golda Meir, par la division de fait de la ville entre Transjordaniens, qui occupent sa partie orientale, et Israéliens, qui annexent la partie occidentale - le 23 janvier 1950, le Parlement israélien, en violation des armistices et de la décision prise par l'ONU, le 19 décembre 1949, d'internationaliser Jérusalem, adopte une résolution stipulant que " Jérusalem est et a toujours été la capitale d'Israël ". Dès la fin de 1948, les institutions israéliennes avaient commencé à transférer leur siège de Tel Aviv à Jérusalem-Ouest...

Cette situation dure jusqu'à la guerre de 1967, à l'occasion de laquelle l'armée israélienne enlève aux troupes hachémites la Vieille Ville arabe : quelques jours plus tard, l'assemblée israélienne étend " le droit, l'administration et la juridiction d'Israël " à Jérusalem-Est et déclare la ville " réunifiée capitale éternelle d'Israël ". Enfin, le 30 juillet 1980, le parlement israélien adopte une loi fondamentale proclamant (titre premier) : " Jérusalem entière et réunifiée est la capitale de l'État d'Israël ", décision aussitôt condamnée par l'ONU. Deux ans plus tard, le plan arabe de Fès fait sienne la revendication d'un " État palestinien indépendant ayant Al Qods (Jérusalem) pour capitale ". Ronald Reagan, quelques jours auparavant, dans son discours du 1er septembre, ne s'était engagé que sur le caractère " indivisible " de Jérusalem, confiant le reste aux négociateurs. Si George Bush et William Clinton, ses successeurs, maintiennent officiellement ce cap, la pression s'est accrue en octobre 1995 avec le vote par le Congrès d'une résolution prônant le transfert de l'ambassade des États-Unis de Tel Aviv à Jérusalem - une prise de position jusqu'ici non suivie d'effet, il est vrai.

Quant aux Israéliens, c'est sur le terrain qu'ils entendent réaliser cette " capitale éternelle d'Israël " proclamée dans leurs textes de loi. Les gouvernements successifs n'auront de cesse de modifier le visage de la ville, avec pour objectif principal d'y assurer une nette majorité juive. La destruction de quartiers arabes commence dès après la guerre des Six Jours en 1967, avec le nettoyage de centaines de maisons surpeuplées jouxtant le mur des Lamentations, suivi de la liquidation de secteurs remontant au XVIIIe siècle, comme le quartier des Marocains, le Quartier des chaînes, etc. Expulsion de dizaines de milliers d'habitants arabes, appropriation de leurs terrains et construction d'habitations pour les juifs : ces méthodes entendent effacer jusqu'aux traces de la présence arabe. Mais le changement de la composition de la ville passe aussi par l'extension de sa superficie - elle a quasiment triplé en vingt-huit ans, avec l'annexion de quartiers comme Atarot, Neveh Ya'acov, Pisgat Ze'ev, Ramot Allon, Ramat Shufat, French Hill, Ramat Eshkol, Har Homa, Talpiot et Gilo.

Dans ces frontières ainsi élargies, les Israéliens mettent en oeuvre une stratégie complexe. La confiscation ou l'expropriation de zones arabes annexées et le blocage du développement des quartiers restés palestiniens vont de pair avec la densification de la population juive par la construction massive de logements au centre comme dans les banlieues, avec chemin faisant l'absorption de villages palestiniens judaïsés. De surcroît, rien n'est laissé au hasard pour amener les Palestiniens à quitter la ville : interdiction de construire dans dix-sept de leurs trente quartiers, restrictions croissantes dans l'accès au statut de " résident ", conditions de vie misérables les poussant à émigrer en banlieue - ils contribuent pour 26 % au budget municipal, mais n'en bénéficient que pour 5 %, l'aide au logement, par exemple, concernant 70 000 familles juives et... 555 familles arabes ! Le résultat, c'est que, même dans la Jérusalem arabe, les Juifs sont majoritaires depuis 1994, avec 175 000 habitants contre 170 000, sur un total de 580 000 Hiérosolymitains (dont 410 000 juifs). Sans compter les colonies périphériques comme Givat Ze'ev, Goush Adoumi, Ma'ale Adoumim, Quedar, Betar, Gouch Etzion et Efrat, destinées à former un jour avec la ville ce " Jérusalem métropolitain " (voir carte, page 214) qui représenterait près du cinquième de la Cisjordanie...

Ville sainte pour les religions mosaïque, musulmane et chrétienne, Jérusalem, aux yeux des croyants, peut difficilement être scindée, d'autant que, d'expérience, dans la cité divisée, le droit de se rendre aux sanctuaires de sa foi est souvent restreint, voire bafoué - et l'ONU a recensé plus de cent " Lieux saints ". Mais unifier la ville, c'est contredire l'aspiration de l'un ou l'autre peuple - ou des deux - à en faire la capitale de son État. Cette contradiction constitue assurément le pire casse-tête pour les acteurs du second round de négociations israélo-palestiniennes. Le programme du gouvernement de Benyamin Netanyahou, entré en fonction le 19 juin 1996, stipule que " Jérusalem, la capitale d'Israël, une et indivisible, restera pour toujours sous la souveraineté d'Israël " et précise même que " le gouvernement empêchera toute action opposée à [cette] souveraineté exclusive ". Pour leur part, les négociateurs travaillistes avaient avancé, au cours de négociations secrètes au printemps 1996, une solution en trois points : statut d'extra-territorialité et administration palestinienne pour l'esplanade des mosquées, création d'une municipalité palestinienne gérant Jérusalem-Est (ainsi que les villages environnants) et reliée à la municipalité juive de Jérusalem-Ouest (ainsi que des colonies proches) par un conseil municipal conjoint, mais maintien de la souveraineté israélienne à l'exclusion de toute forme de double souveraineté. Dans un cas comme dans l'autre, on est loin des exigences de l'Autorité palestinienne comme de la position de la communauté internationale...

Les 100 Portes du Proche-Orient
Alain Gresh - Dominique Vidal
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