GUERRE DE 1967

Dite des " Six Jours ", durée des opérations militaires proprement dites, c'est la troisième entre Israël et ses voisins. Si elle se solde également par une écrasante victoire de l'armée israélienne, elle entraîne en outre une profonde modification des frontières : avec l'occupation de Jérusalem-Est, de la Cisjordanie, de Gaza, du Golan et du Sinaï, l'État juif quadruple la superficie de son territoire.

Chacun des protagonistes a renvoyé sur les autres, à l'époque, la responsabilité du déclenchement du conflit, les médias occidentaux - et notamment français - prenant alors fait et cause pour Israël face aux Arabes, comme pour David face à Goliath. La guerre de 1967 fut même présentée comme l'enchaînement d'une agression égyptienne et d'une foudroyante riposte israélienne. Aujourd'hui cette thèse n'est plus guère défendue. Des responsables israéliens de l'époque ont d'ailleurs, entre-temps, rectifié les versions de propagande données alors. Ainsi, le général Itzhak Rabin, qui était chef d'état-major de l'armée de l'époque : " Je ne pense pas que Nasser voulait la guerre. Les deux divisions qu'il envoya dans le Sinaï, le 14 mai, n'auraient pas suffi pour lancer une offensive contre Israël. Il le savait et nous le savions. " De même, le général Matityahou Peled : " La thèse selon laquelle le génocide était suspendu sur nos têtes en juin 1967, et qu'Israël combattait pour son existence physique, n'était qu'un bluff. "

Les hostilités se déclenchent, en revanche, au terme d'une réelle et inquiétante montée des tensions, où chacun redoute les intentions de l'autre. Le climat est plutôt calme lorsqu'en 1963 Israël décide de détourner unilatéralement les eaux du Jourdain. Riposte arabe, en janvier 1964 : le sommet du Caire entreprend, lui aussi, de détourner deux ou trois affluents du Jourdain ; parallèlement, il donne jour à l'Organisation de libération de la Palestine, qui se constituera effectivement en mai à Jérusalem, sous la présidence d'Ahmed Choukeyri. Janvier 1965 : le Fath envoie ses premiers commandos armés en Israël, via les lignes jordaniennes, mais avec l'aide syrienne. Israël réagit par des raids de représailles, contre les chantiers arabes de détournement du Jourdain, et contre les pays d'origine des infiltrations des hommes de Yasser Arafat. L'état-major prépare surtout - selon l'Égypte et la Syrie qui s'en inquiètent publiquement en avril - une opération d'envergure contre les pays arabes. L'inquiétude s'accroît le 15 mai 1967, avec le défilé militaire israélien à Jérusalem, contraire aux armistices. Alors Le Caire place, le 17, ses troupes en état d'alerte et, le 18, réclame le retrait des observateurs des Nations unies de Charm Al Cheik et de Gaza, dont les troupes égyptiennes prennent possession le 21. Le lendemain, le golfe d'Akaba est fermé aux bateaux israéliens ou transportant des matériaux stratégiques pour Israël. À Jérusalem, où Menahem Begin entre pour la première fois au gouvernement, on considère comme un casus belli le ralliement au pacte militaire égypto-syrien de la Jordanie (le 31 mai) et de l'Irak (le 4 juin).

L'" encerclement " ainsi parachevé entraîne, dès le lendemain, une attaque fulgurante : une fois l'aviation arabe anéantie (en une matinée), les troupes israéliennes s'emparent, en six jours, du Sinaï égyptien, de la Cisjordanie jordanienne et - au prix d'un refus, deux jours durant, du cessez-le-feu décrété par l'ONU et accepté par les belligérants arabes - du plateau syrien du Golan. Au bout de cinq mois de tractations, les Nations unies, avec la résolution 242 (voir annexe) du Conseil de sécurité, affirment la nécessité d'un retrait d'Israël des territoires arabes qu'il occupe, en échange de : la cessation de l'état de belligérance, la reconnaissance de tous les États de la région, la libre navigation sur le canal de Suez et dans le golfe d'Akaba ainsi que la création de zones démilitarisées.

Écrasante, la victoire israélienne est, à bien des égards, déstabilisatrice.

Elle l'est d'abord pour le monde arabe : cette nouvelle Nekba (catastrophe), loin d'alimenter le nationalisme comme après 1948, en précipite la crise. La vague avait certes continué au début des années 60, avec notamment l'indépendance de l'Algérie, la révolution au Yémen-Nord, la lutte armée à Aden et la coalition Baas-PC en Syrie - elle connaîtra encore quelques développements significatifs : radicalisation en Irak, renversement de la monarchie en Libye, retrait britannique et indépendance sur les pourtours de la péninsule Arabique. Mais la tendance qui s'affirme, au lendemain des " Six Jours ", est au recul. Discrédités par leur faillite, les régimes égyptien et syrien subissent également le contrecoup de leurs échecs intérieurs, économiques et politiques. Une fois ses buts indépendantistes atteints, le mouvement national est la proie d'intérêts contradictoires, qui s'expriment et s'affrontent en matière de réforme agraire, de mesures sociales, de mode de développement, de démocratie, etc. L'infitah qui va se développer, au Caire comme à Damas, témoigne de l'ascendant de la bourgeoisie bureaucratique, agraire et commerçante, dont l'option sera l'ouverture vers l'Occident. Un symbole et une étape : la mort de Gamal Abdel Nasser, terrassé le 28 septembre 1970 par une crise cardiaque, et remplacé par Anouar Al Sadate.

Mais la faveur du sort se retournera également contre Israël qui entre, en 1967, dans une période qualitativement nouvelle. Jusque-là, l'État juif se réclamait de la légitimité internationale donnée par l'ONU à sa naissance, " oubliant " au passage l'extension de son territoire à la faveur de la guerre de 1948 et l'exode contraint de centaines de milliers de Palestiniens. Égyptiens (avec Gaza) et Jordaniens (avec la Cisjordanie) disposaient cependant, il est vrai, de la possibilité de porter sur les fonts baptismaux un État arabe palestinien, avec Jérusalem-Est pour capitale. L'argument, depuis le 10 juin 1967, s'est retourné : Israël est seul maître de ces territoires, qu'il peut échanger contre la paix. Or, non seulement les dirigeants de Jérusalem rejettent toute réalisation, sous quelque forme que ce soit, des droits nationaux palestiniens, mais ils font de premiers pas en direction, sinon d'une annexion, du moins d'une colonisation : " récupération " de la vieille Jérusalem, refus du retour des 250 000 nouveaux réfugiés de la guerre, premières " implantations " juives, répression violente, etc. Si les Palestiniens mesurent immédiatement les conséquences de ce choix, les Israéliens le feront plus tard : l'occupation maintenue de la Cisjordanie et de Gaza, le blocage du problème palestinien, et donc l'absence de paix sont à l'origine de la crise qui secoue la société israélienne. De l'inflation un temps à trois chiffres au sort des Juifs orientaux, de la montée de l'extrême droite à l'émigration d'Israéliens vers l'Europe ou l'Amérique, sans oublier l'éclatement des valeurs sionistes traditionnelles, il est peu de phénomènes qui n'aient à voir avec la décision prise après les " Six Jours ".

" Il n'est pas vrai, déclare à l'époque le général Moshe Dayan, que les Arabes détestent les Juifs pour des raisons personnelles, religieuses ou raciales. Ils nous considérent, et à juste titre de leur point de vue, comme des Occidentaux, des étrangers, des envahisseurs qui se sont emparés d'un pays arabe pour en faire un État juif... Dès lors que nous sommes obligés de réaliser nos objectifs contre la volonté des Arabes, nous devons vivre dans un état de guerre permanent " (cité par Éric Rouleau dans Les Palestiniens).

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Alain Gresh - Dominique Vidal
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