NETANYAHOU (Benyamin)
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C'est un
homme jeune et politiquement assez inexpérimenté qui a battu " Je suis quelqu'un avec qui vous pouvez travailler, qui vous connaît et qui vous admire " : tel aurait été, selon David A. Harris, le directeur du Comité juif américain, le message de Benyamin Netanyahou aux Américains, lors de son premier voyage de chef du gouvernement israélien, en juillet 1996. La formule n'est en rien excessive. Porté au pouvoir par les voix des Orientaux, " Bibi " n'en incarne pas moins - jusqu'à la caricature - le profil du Juif ashkénaze pour qui les États-Unis représentent un modèle. Né à Tel Aviv, en 1949, il gagne l'Amérique quatorze ans plus tard avec sa famille : son père, professeur d'histoire juive, longtemps secrétaire particulier de Zeev Jabotinsky et naturellement excédé par un Israël qu'il estime socialiste, a obtenu un poste à l'Université de Philadelphie. Jugeant Netanyahou " imprononçable " de ce côté de l'Atlantique, Benyamin choisit le patronyme de Ben Nitaï, sous lequel il devient citoyen des États-Unis, s'initie aux délices du football américain, étudie l'architecture et l'économie au fameux Massachusetts Institute of Technology et... défend ardemment la politique de l'État juif. En 1967, l'armée israélienne l'appelle à accomplir ses obligations militaires. Il va s'en acquitter dans une unité d'élite antiterroriste, où il se forge une réputation de baroudeur - il est blessé lors d'une opération destinée à délivrer les passagers d'un avion de la Sabena. Son frère, Jonathan, sera tué en 1976 dans l'opération déclenchée pour libérer les 106 otages de l'avion d'Air France d'Entebbe (Ouganda). Malgré ce choc, Netanyahou repart pour les États-Unis - il s'adapte mal, disent ses proches, à une société israélienne encore relativement égalitaire et ne résiste pas aux sirènes des affaires : le voilà de retour à Boston. Ses démêlés conjugaux le poussent à regagner Tel Aviv, où il dirige les ventes d'une société de meubles. Mais la politique va le renvoyer aux États-Unis en 1982 : ami de son père, l'ambassadeur israélien à Washington, Moshe Arens, l'appelle à ses côtés comme ministre plénipotentiaire. Dans le climat, redoutable pour l'État juif, de la guerre du Liban, le jeune diplomate - qui a renoncé à la citoyenneté américaine - apprend le bon usage des médias. Choyé par les vedettes de la télévision américaine, adulé par le lobby, il défend l'indéfendable. Américain, Benyamin Netanyahou ne l'est pas seulement par la nationalité, ni par le fait d'avoir passé plus du tiers de sa vie aux États-Unis, ni par l'excellent accent bostonien avec lequel il parle l'anglais outre-Atlantique : il incarne surtout les grands poncifs idéologiques de l'Amérique reaganienne. Il ne jure que par la politique libérale de Milton Friedmann, que ses principaux conseillers économiques plagient allègrement. Son programme ? Accélérer la privatisation des entreprises publiques, réduire les droits de douane et supprimer tout contrôle des changes, réduire le déficit budgétaire en taillant dans les services publics et les programmes sociaux, abaisser le taux d'imposition des tranches supérieures de l'impôt sur le revenu comme de l'impôt sur les entreprises, etc. Le programme économique adopté le 2 juillet 1996 par le gouvernement israélien s'inspire largement de cette philosophie : il prévoit quelque 9 milliards de francs de réduction des dépenses de l'État en 1997, avec des coupes claires dans l'éducation nationale, la santé, les transports publics et les retraites - en revanche, le ministère taillé sur mesures pour Ariel Sharon se voit doter d'un budget de... 10 milliards de francs ! Netanyahou partage aussi l'obsession de la Maison Blanche - de Ronald Reagan à Bill Clinton en passant par George Bush - pour la croisade contre le terrorisme. Le nouveau Premier ministre n'a pas consacré moins de trois livres au sujet, dont le dernier a été traduit en français, en juin 1996, sous le titre Paix et sécurité, pour en finir avec le terrorisme. Netanyahou s'y présente comme le précurseur du combat contre cette hydre de Lerne dont il décrit les têtes, hier concentrées en URSS, aujourd'hui dispersées en Iran, en Libye, en Syrie, au Liban, en Irak, au Soudan, mais aussi dans les sociétés démocratiques - dans lesquelles la lutte passe par des restrictions des libertés et par la dénonciation des " intellectuels pernicieux prêts à justifier et légitimer les actions subversives, à l'exemple de Jean-Paul Sartre ou Frantz Fanon qui donnèrent en Europe un semblant de prestige éphémère au terrorisme naissant (sic) ". " J'ai eu le sentiment, écrit-il, que les États-Unis devaient prendre la tête de la lutte anti-terroriste afin d'enrayer ce fléau et faire en sorte que les pays du monde libre se rallient à l'autorité américaine, comme un train que l'on attelle à une puissante locomotive. " Beau projet, hélas gâté, selon lui, par le soutien actif de l'Amérique à la mise en œuvre de l'autonomie palestinienne. Car à Gaza, explique-t-il, " les terroristes n'ont en fait rien à craindre. Ils peuvent établir des plans, armer leurs tueurs, les envoyer en Israël et recueillir ceux qui reviennent, sans crainte de représailles israéliennes ". Et d'affirmer : " De même que les zones de libre-échange stimulent le commerce, la création d'une "zone de libre-terrorisme" ne peut qu'encourager cette pratique. " Accusé, Yasser Arafat qui, " deux ans après l'accord d'Oslo, n'a rien fait pour arrêter un seul fauteur de violence ". Ce qui, finalement, n'empêchera pas le nouveau Premier ministre d'Israël de le rencontrer, le 3 septembre 1996. Derrière ce langage martial, Benyamin Netanyahou ne cache pas le rêve qu'il caresse : qu'Israël récolte plus que jamais, mondialisation aidant, les fruits de la paix tout en ne franchissant plus un pas sur le chemin qui y mène, voire en faisant marche arrière. C'est sans doute aller vite en besogne et négliger que l'État juif n'est pas seul au monde. Mais le volontarisme ne caractérise-t-il pas la pensée sioniste révisionniste comme le discours des politiciens américains ? " Israël, expliquait Netanyahou durant sa campagne électorale, peut être une des économies les plus avancées, parmi les quinze premières du monde. Nous pouvons doubler le produit national brut par habitant en moins de dix ans - et doubler notre population, grâce à l'immigration et à une augmentation du taux de naissance, dans les quinze ans à venir... Nous pourrions avoir une économie pesant un quart de trillion de dollars [soit 250 milliards de dollars]. Avec la ressource la plus puissante : un peuple doué doté d'une base technologique, capable de tenir sa place dans la compétition du marché mondial de demain." En attendant, le champion de " la paix dans la sécurité " aura réussi à provoquer, à Jérusalem, en Cisjordanie et à Gaza les plus graves affrontements que les Territoires occupés aient connus depuis l'intifada... |
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Alain Gresh - Dominique Vidal
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