KADHAFI (Mouammar)

Kadhafi naît en 1938 dans une famille de nomades de la région de Syrte. Il reçoit une éducation religieuse, puis, à dix ans, est envoyé à l'école à Sebha, dans le Fezzan. Il devient, adolescent, un nassérien militant, et sera même renvoyé de son établissement scolaire, en 1961, pour avoir manifesté contre la sécession syrienne de la République arabe unie. Convaincu que l'armée seule peut régénérer la  Libye, il entre à l'Académie militaire de Benghazi en 1964 et crée une organisation secrète, les Officiers libres unionistes.

Il est le maître d'oeuvre du coup d'État du 1er septembre 1969, qui met fin au règne d'un monarque vieillissant, le roi Idriss Al Senoussi. Kadhafi devient, à trente et un ans, président du Conseil de commandement de la révolution. Nationaliste convaincu, fervent partisan de l'unité arabe, il suivra tout d'abord la voie de Gamal Abdel Nasser, tout en étant plus sensible à la référence islamique : la Libye est un des premiers pays de la région à réislamiser le droit positif. Après la mort du Raïs en 1970, il prend ses distances à l'égard de la " rectification " imposée par Anouar Al Sadate. Il conçoit alors une nouvelle théorie, consignée dans le Livre vert, conçue comme différente à la fois du capitalisme et du socialisme. Elle prône la démocratie directe - et le refus de la démocratie représentative -, la fin du salariat - une forme d'" esclavage " : le nouveau mot d'ordre dans les entreprises est : " Partenaires, pas salariés " - et le retour à la vie naturelle, au socialisme naturel. L'idéal explicite reste l'islam des origines, celui du VIIe siècle.

Quels sont les facteurs qui ont influencé la pensée du colonel ? Nous pouvons reprendre la liste qu'en dresse la revue Hérodote : " Son origine sociale de bédouin lié par ses parents aux grands espaces sahariens ; l'influence de Nasser et, comme repoussoir, l'état de la Libye sous Idriss Ier ; il y a aussi l'exercice du pouvoir et les diverses situations historiques dans lesquelles il a été obligé d'agir ; il y a encore ses lectures, ses rencontres, mais il est trop diffcile d'en débrouiller l'écheveau ; il y a enfin l'islam. "

Fervent musulman, Kadhafi est d'abord un nationaliste arabe et il a une lecture originale de la religion, puisqu'il n'accepte que le Coran et rejette la Sunna (voir le mot islam). D'où une interprétation souple des prescriptions : " Une partie importante de l'islam, du christianisme et du judaïsme, argumente Kadhafi, traite des rapports entre Dieu et l'homme, ainsi que des rites. Une autre partie concerne les rapports des hommes entre eux, ce qu'ils peuvent faire et ce qu'ils doivent éviter, mais elle ne donne que les principes généraux : oeuvrer pour le bien, empêcher le mal, établir des bons rapports au sein de la famille, avec le voisin, traiter correctement les étrangers, l'orphelin, le pauvre, le prisonnier, etc. On peut ensuite fonder un État ou un empire, instaurer une république ou une monarchie, engager une révolution, bâtir une jamahiriyya... Il faut seulement, ce faisant, craindre Dieu, ne pas voler, être tolérant. " De là à dire " Rendons à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ", il n'y a qu'un pas que Kadhafi se garde de franchir : il est déjà en butte à bien des attaques de docteurs de la Loi. Mais ces théories lui permettent de rejeter aux oubliettes certains " principes " comme ceux sur les femmes : " Il n'était pas écrit qu'elles (les femmes) soient esclaves, soumises, méprisées et que les hommes soient l'inverse... L'oppression est le résultat d'un processus social. "

Depuis 1987, avec les échecs de sa politique internationale (en particulier au Tchad) et la crise économique due à l'effondrement des cours du pétrole, le colonel a infléchi son discours dans un sens plus réaliste. Il a renoué avec tous ses voisins maghrébins, avec l'Égypte ainsi qu'avec de nombreux pays d'Afrique noire. À l'intérieur, il a engagé une politique plus " libérale ", marquée par un retour du secteur privé et du petit commerce. Mais l'intransigance des États-Unis, qui a réussi à faire imposer des sanctions contre le pays, et la montée de l'opposition ont fragilisé le régime qui se perpétue depuis près de trois décennies.

Terroriste international et dirigeant fou pour les États-Unis, homme à abattre pour la grande presse européenne, Kadhafi n'est sans doute qu'une des expressions du refus par les peuples dominés de l'ordre international, comme des difficultés à envisager une voie autonome de développement.

Les 100 Portes du Proche-Orient
Alain Gresh - Dominique Vidal
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