NASSER (Gamal Abdel)

Né le 15 janvier 1918 à Beni-Mor, dans la province d'Assiout en Haute-Égypte, Gamal Abdel Nasser est le fils d'un fonctionnaire des postes issu de la petite paysannerie. Bachelier en 1934, il entame des études de droit et participe aux grandes manifestations de 1935 contre l'occupant britannique et le roi. Le retour du parti Wafd au pouvoir en 1936 ouvre les portes de l'Académie militaire aux enfants de la petite-bourgeoisie : une brèche dans laquelle s'engouffre le jeune Nasser. " Pour mener à bien l'œuvre de rénovation, écrira plus tard un des ses compagnons, Anouar Al Sadate, nous avions besoin d'un corps solide et discipliné qui, mû par une volonté unique, serait capable de pallier l'absence d'autorité et de reconstruire la nation désintégrée. C'est l'armée qui fournit cet organisme. " Sous-lieutenant, il reçoit sa première affectation, Moukabad, près de sa ville natale. Il y fait la connaissance de Sadate et esquisse, au cours de conversations passionnées sur l'avenir de l'Égypte, l'idée de la création d'une organisation d'" Officiers libres ".

Mais le chemin est encore long jusqu'à la prise du pouvoir, marqué à chaque étape par des humiliations. En février 1942, les blindés britanniques encerclent le palais royal et contraignent le souverain à nommer un nouveau gouvernement pro-anglais. En 1948 éclate la guerre de Palestine. Nasser participe aux combats - il s'illustre à la bataille de Faloujah - et revient du front avec à la bouche le goût amer de la trahison. En 1951, une lutte armée se développe le long du canal de Suez, contre la présence coloniale ; des milliers de jeunes volontaires - auxquels les Officiers libres fournissent armement et entraînement - partent se battre. Mais, en janvier 1952, le roi proclame la loi martiale. L'organisation de Nasser compte alors une centaine d'officiers ; un comité exécutif comprend quatorze membres - un large éventail qui va des communistes aux Frères musulmans - unis par la haine du colonialisme, de la corruption, de la féodalité. L'heure de l'action a sonné : le 23 juillet 1952, un coup d'État les porte au pouvoir. Le général Néguib, un vieil officier patriote et respecté, sert de figure de proue au mouvement, mais Nasser, qui n'a pas encore trente-quatre ans, en est le véritable homme fort.

Il n'a pourtant pas une idée précise de son rôle, ni même de ses objectifs. En 1952, le tiers monde n'est pas encore né, et les peuples arabes vivent sous la tutelle de Londres ou de Paris. Les Officiers libres décrètent une première réforme agraire et proclament la République, le 18 juin 1953, mettant un terme à une dynastie vieille de cent cinquante ans. Mais quelle république ? Après hésitations et affrontements, Nasser élimine le populaire Néguib au printemps 1954 : il n'y aura pas de pluripartisme en Égypte et l'armée ne retournera pas dans ses casernes. Le même pragmatisme prévaut en politique extérieure. Le 19 octobre 1954, un traité signé avec la Grande-Bretagne prévoit le retrait de toutes les troupes britanniques, mais des clauses contraignantes - en particulier le retour de ces mêmes troupes en cas de conflit - sont mal accueillies par de nombreux nationalistes. Nasser cherche des alliés en Occident. Il est fasciné par les États-Unis, une puissance sans passé colonial. Mais Washington ne comprend pas le refus du nouveau maître de l'Égypte de participer à des pactes antisoviétiques. Tout va alors très vite. Nasser participe à la fondation du Mouvement des Non-alignés à Bandoeng, en avril 1955. Il achète à la Tchécoslovaquie les armes que les États-Unis lui refusent. Il nationalise le canal de Suez, le 26 juillet 1956, et sort politiquement victorieux de la guerre qui s'ensuit. Un nouveau dirigeant est né : pour les Égyptiens enfin libres, pour les Arabes dont il galvanise le combat contre le colonialisme.

Après l'échec de la République arabe unie (union de l'Égypte et de la Syrie, 1958-1961), Nasser radicalise sa politique intérieure : nationalisation d'une grande partie du secteur privé, nouvelle phase de la réforme agraire, adoption d'une Charte nationale, résolument socialiste, et création d'un nouveau front politique, l'Union socialiste arabe (USA). Un immense effort de développement économique est entrepris avec d'indéniables succès. L'écho de ces mesures contribue à une mobilisation progressiste dans le monde arabe.

La guerre de juin 1967 sert de révélateur aux faiblesses de l'expérience nassérienne. L'effondrement de l'armée reflète la trahison de ceux qu'on surnomme la " nouvelle classe " : officiers supérieurs, technocrates, paysans enrichis, bourgeoisie d'État... tous ceux qui ont profité de la " révolution " et qui souhaitent en finir avec le socialisme. Ils seront les fossoyeurs du nassérisme et la base sociale qui permettra à Sadate de mener à bien la " contre-révolution ". La peur de Nasser face à toute organisation autonome de la société (syndicale ou politique), le caractère bureaucratique de l'USA ont encouragé la " nouvelle classe ". Démissionnaire après la défaite, rappelé par le peuple le 9 juin, Nasser n'en est pas moins un homme brisé. Quand il meurt le 28 septembre 1970, les Égyptiens lui font des funérailles grandioses. Au-delà des errements, ils pleurent l'homme qui leur a rendu la dignité. " Lève la tête, mon frère ", lisait-on sur les banderoles hissées au-dessus des villages d'Égypte après le 23 juillet 1952.

Les 100 Portes du Proche-Orient
Alain Gresh - Dominique Vidal
Tous droits réservés - Éditions de l'Atelier.