SADATE (Anouar Al)

Né le 25 décembre 1918, en Basse-Égypte, dans une famille de paysans modestes, Anouar Al Sadate entre à l'Académie militaire et en sort officier en 1938. Dans sa première ville de garnison, il rencontre Gamal Abdel Nasser et un certain nombre de ceux qui deviendront les " Officiers libres ". Nationaliste fervent, il voit dans l'Allemagne nazie un allié possible contre l'occupant britannique : il sera arrêté en octobre 1942 pour espionnage au profit de l'Axe. En contact avec les Frères musulmans, avec lesquels il conservera pendant plus de dix ans des liens solides, il est impliqué dans un attentat terroriste et passera près de trois ans en prison. Expulsé de l'armée en 1948, réintégré en 1950, il participe en 1952 au coup d'État qui renverse le roi Farouk.

Durant la période nassérienne, il occupe une série de postes importants : secrétaire général de l'Union nationale (le parti unique, qui ne joue pas de rôle majeur) en 1957, président de l'Assemblée nationale de 1960 à 1968, vice-président de la République en 1964, puis de nouveau en décembre 1969. Il reste toutefois un personnage effacé que rien ne semble prédisposer à endosser les habits de Raïs après la mort de Nasser, le 28 septembre 1970.

Élu président le 15 octobre 1970, Sadate supplante pourtant tous ses rivaux et impose un " nouveau cours " à la politique égyptienne. En mai 1971, il élimine Ali Sabri et l'aile prosoviétique du régime. La même année s'amorce la libéralisation économique, qui culminera après octobre 1973 dans l'infitah. En juillet 1972, il expulse les 15 000 conseillers militaires soviétiques et entame un rapprochement avec les États-Unis. Ce tournant n'est possible que parce que Anouar Al Sadate s'appuie sur ce que l'on appelle la " nouvelle classe " - bourgeoisie bureaucratique, paysans enrichis, affairistes... - qui s'est constituée sous Nasser et souhaite faire éclater le " carcan socialiste ". Cet infléchissement se heurte à une forte opposition, en particulier étudiante et ouvrière, et à l'impasse diplomatique qui laisse, malgré tout, Le Caire dépendant de Moscou. Le 6 octobre 1973, Sadate déclenche le quatrième conflit israélo-arabe avec des objectifs précis et limités : obtenir des États-Unis qu'ils débloquent les négociations au Proche-Orient. Après le cessez-le-feu, le président égyptien rétablit, dès le 7 novembre 1973, les relations diplomatiques avec Washington et s'engage dans la politique des " petits pas " chère à Henry Kissinger. Le prestige que lui vaut le franchissement du canal de Suez permet au Raïs d'accélérer la politique d'infitah et de liquider, à partir de 1976, le parti unique pour établir un système de " démocratie limitée " avec plusieurs partis. Le Parti national démocratique, l'organisation officielle, maintient son contrôle sur l'appareil d'État.

Mais les retraits partiels israéliens du Sinaï ne sont pas la paix, et l'Égypte reste en guerre. Sa situation économique se détériore, et quand, en janvier 1977, Sadate - sur les conseils du Fonds monétaire international (FMI) - augmente les prix des produits de première nécessité, une immense émeute embrase Le Caire et la plupart des villes d'Égypte. Sadate décide alors son autre " initiative historique " : il se rend à Jérusalem en novembre et entame la marche qui conduira aux accords de Camp David, et à la paix séparée égypto-israélienne. Isolé du reste du monde arabe - la plupart des pays rompent leurs relations diplomatiques avec Le Caire, le siège de la Ligue arabe est transféré à Tunis -, il n'en continue pas moins sa politique, comptant sur l'appui du peuple égyptien épuisé par un interminable conflit et espérant que la paix mettra fin à la crise économique. Sadate lance, parallèlement, une grande campagne contre les " complots soviétiques " dans le tiers monde.

Malgré une aide économique massive des États-Unis - elle passe de 371 millions de dollars en 1973 à 1,135 milliard en 1981 -, la situation sociale s'aggrave, notamment du fait du boycott arabe. Elle est d'autant plus insupportable pour le peuple que les nouveaux riches, profiteurs de l'infitah, affichent un luxe insolent. L'impasse des négociations sur l'autonomie palestinienne conforte ceux qui prédisaient que les accords de Camp David ne seraient rien d'autre qu'une paix séparée. L'opposition politique, bien que brimée et réprimée, arrive à se faire entendre. Enfin, la poussée des groupes islamistes - que Sadate a largement favorisés en amnistiant les dirigeants des Frères musulmans, en leur accordant une large liberté d'expression, et en les utilisant dans sa lutte contre la gauche, mais qui refusent son alliance avec Israël - débouche sur des troubles confessionnels d'une rare gravité entre musulmans et coptes. Le Raïs tente alors de jouer son va-tout en arrêtant, en septembre 1981, 1 500 opposants de tous bords : islamistes, libéraux, nationalistes, communistes... Il destitue même le pape copte Chenouda III. Quelques jours plus tard, le 6 octobre, au cours du défilé qui célèbre la " victoire " de 1973, un commando armé de quatre hommes, se réclamant d'un groupe islamiste, l'assassine.

Ses funérailles auront lieu dans l'indifférence totale du peuple égyptien, indifférence qui contraste avec la place que les médias occidentaux accorderont à la disparition de l'homme des accords de Camp David.

Les 100 Portes du Proche-Orient
Alain Gresh - Dominique Vidal
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