LIBYE

Le territoire de l'actuelle Libye, partie de l' Empire ottoman depuis le XVIe siècle, subit au XIXe, comme les autres pays de l'Afrique du Nord, la poussée du colonialisme européen. Avec l'accord - au moins verbal - des autres puissances, l'Italie entame, en septembre 1911, la conquête des provinces de la Tripolitaine et de la Cyrénaïque. La résistance locale fut particulièrement forte, structurée par la confrérie religieuse des Senoussi, un mouvement réformateur créé au milieu du XIXe siècle. La rébellion se prolonge durant toute la Première Guerre mondiale, à l'issue de laquelle le gouvernement socialiste italien accorde une plus grande autonomie aux diverses régions. Idriss Al Senoussi, dirigeant de la confrérie, est même placé à la tête de la Cyrénaïque, mais l'accord sera de courte durée : il doit s'enfuir en Égypte.

L'accession de Mussolini au pouvoir, en 1922, entraîne une reprise des hostilités et un nouveau sursaut contre le colonialisme, sous la conduite des Senoussi et d'Omar Al Moukhtar : les combats durent neuf années. En 1934, Rome unifie les provinces de Cyrénaïque et de Tripolitaine, auxquelles elle rattache celle de Fezzan, pour constituer la Libye où se déverse, avant 1940, un flot de plus de 120 000 colons italiens.

Durant la Seconde Guerre mondiale, Idriss Al Senoussi lève, à partir du Caire, des combattants contre les puissances de l'Axe. À l'issue du conflit, la Cyrénaïque et la Tripolitaine sont occupées par la Grande-Bretagne, et le Fezzan par les troupes gaullistes. Après de longs débats aux Nations unies sur l'avenir des colonies italiennes, la Libye accède à l'indépendance, le 24 décembre 1951. Idriss est proclamé roi.

Le nouveau régime s'engage dans une politique pro-occidentale : en 1953 et 1954, des traités confirment l'utilisation d'importantes bases militaires par les Britanniques et les Américains. Au sein de la Ligue arabe, à laquelle elle adhère en mars 1953, la Libye défend le bloc conservateur contre l'Égypte de Gamal Abdel Nasser. Sur le plan économique, la découverte et l'exploitation du pétrole, à partir de 1959, donnent au pays les ressources dont il manque. Le boom qui s'ensuit favorise l'urbanisation, le développement des couches moyennes et de l'éducation. Dans un climat d'exacerbation nationaliste au Proche-Orient, surtout après la guerre de juin 1967, le régime despotique du vieux souverain se révèle bien inadapté. Le 1er septembre 1969, de jeunes officiers, commandés par Mouammar Kadhafi, un commandant de trente et un ans, s'emparent du pouvoir et proclament la république.

Très influencé par Nasser, dont il se considère comme le disciple, Kadhafi engage son pays dans une " voie socialiste " : nationalisation des banques étrangères ; pressions accrues sur les compagnies pétrolières ; confiscation des propriétés des colons italiens ; constitution d'un parti unique, l'Union socialiste arabe. En décembre 1969, des accords sont signés pour l'évacuation, l'année suivante, des bases de Wheelus par les États-Unis, de Tobrouk et al Adem par la Grande-Bretagne. Les relations avec Moscou seront toutefois difficiles dans ces premières années : Kadhafi fait preuve d'un antisoviétisme prononcé.

Mais, comme le remarquent François Burgat et André Laronde, l'arabisme classique développé en Libye " recèle quelques spécificités. Dans la transition qui s'opère tout au long des années soixante-dix entre l'arabisme de Nasser et l'islamisme montant des années quatre-vingt, Kadhafi occupe une place intermédiaire (...). Même s'il se méfie du traditionalisme des gardiens de la loi religieuse (...) il est moins éloigné que Nasser de l'univers référentiel des islamistes. " Et le pouvoir adopte très tôt des mesures de réislamisation du droit positif.

À partir de 1975, le régime se radicalise et commence à se différencier du " modèle nassérien ". C'est cette année qu'est publiée la première partie du Livre vert, La solution du problème de la démocratie. En 1976, Kadhafi proclame le " pouvoir populaire ", et met en place un système de démocratie directe à travers les Comités populaires. Le 2 mars 1977, la " Jamahiriyya - néologisme formé de la coalescence des mots république et masses - populaire et socialiste de Libye " voit le jour. Après la nationalisation du pétrole, l'ensemble de l'économie passe sous le " contrôle des producteurs ". Le développement se fonde sur l'importation de main-d'oeuvre étrangère. Un effort social important est accompli, avec l'instauration de la santé gratuite et de l'enseignement primaire obligatoire. Mais la création par le pouvoir, dès 1977, de comités révolutionnaires, témoigne de l'ampleur des résistances.

L'opposition est poursuivie, y compris à l'étranger. Divisée, elle n'arrive pas à venir à bout du régime : en mai 1984, Kadhafi échappe à une attaque contre la caserne de Bab al Aziziyya par des hommes armés, venus de Tunisie. Plusieurs tentatives de coup d'État échouent.

En politique internationale, Tripoli se rapproche de Moscou, qui l'aide à édifier une armée puissamment équipée ; mais l'URSS se méfie de cet allié encombrant, et, en octobre 1985, refuse de signer un traité d'amitié et de coopération avec la Libye. Kadhafi a développé une politique violemment anti-américaine, soutenant aussi bien des mouvements et des régimes révolutionnaires (Congrès national africain de Nelson Mandela, sandinistes du Nicaragua, Armée républicaine irlandaise...) que des organisations terroristes, en particulier celle d'Abou Nidal. Dès mars 1982, les États-Unis ont imposé un boycottage commercial contre le pays. Dans la nuit du 14 au 15 avril 1986, l'aviation américaine lancera un raid contre Tripoli et Benghazi, visant à " liquider " le colonel : une centaine de civils trouveront la mort dans cette tentative.

La Libye mène une politique unitaire arabe au gré des circonstances. Les tentatives de fusion avec d'autres pays sont aussi nombreuses que sans lendemain : Égypte (1972-1973), Tunisie (1974), Syrie (1980), Maroc (1984) et Soudan (à partir de 1985). Très radicale, elle n'a pas hésité à aider les plus extrémistes des groupes palestiniens ; ses relations avec l'OLP et Yasser Arafat ont aussi fluctué. Depuis la fin des années 80, le pays a réorienté ses efforts vers le Maghreb, et en particulier la Tunisie, normalisé ses relations avec l'OLP, puis avec l'Égypte du président Hosni Moubarak, qui est devenu un des alliés du colonel. Durant la crise du Golfe, il adopte une politique " médiane " et refuse de condamner la coalition anti-irakienne.

Kadhafi s'est aussi intéressé à son environnement sahélien, qu'il n'est pas loin de considérer comme faisant partie de l'" aire arabe ". Cette orientation s'est manifestée de manière spectaculaire au Tchad, où il intervient directement en 1980 - après avoir occupé, en 1973, puis annexé, en 1975, la bande d'Aouzou, revendiquée par les deux pays. Cette aventure se soldant par un fiasco, Tripoli retire ses troupes du Tchad et établit, en octobre 1988, des relations diplomatiques avec le gouvernement de Hissène Habré. En février 1994, une décision de la Cour internationale de justice de La Haye donne raison au Tchad dans la question de la bande d'Aouzou et le colonel Kadhafi accepte l'évacuation de ce territoire.

La nouvelle modération de la politique étrangère libyenne, perceptible depuis 1987 et due aux échecs extérieurs, mais aussi aux difficultés économiques - entre 1985 et 1988, la valeur des exportations diminue de moitié, à la suite de la chute des prix de l'or noir -, contraint le colonel à assouplir ses options intérieures. Le pouvoir cherche à dynamiser la production hors pétrole, en encourageant la formation de coopératives agricoles et industrielles ainsi que les petites entreprises familiales - agricoles ou commerciales. Il facilite la consommation, en ouvrant les frontières avec les voisins. En 1992, la Jamahiriyya arabe populaire et socialiste devient la Jamahiriyya arabe.

Mais cet infléchissement se heurte à l'intransigeance des États-Unis qui ont fait de Kadhafi - avec Saddam Hussein et Fidel Castro - un des grands " méchants " de la politique internationale. L'implication de la Libye dans les deux attentats contre un appareil de la TWA en décembre 1988 et contre un autre d'Air France en septembre 1989, débouchent sur l'adoption par le Conseil de sécurité des Nations unies de sanctions en 1992 et en 1993. De plus, en juillet 1996, Washington, qui accuse à nouveau la Libye de construire, à Tarhouna, une usine d'armes chimiques, adopte de nouvelles mesures unilatérales contre la Libye et l'Iran.

Sanctions, gabegies et incompétences se conjuguent pour rendre la situation économique plus difficile. L'inflation a dépassé 100 % en 1995 et continue de s'accélérer. La production pétrolière a décru. L'État applique une politique de compression de ses dépenses et des importations, qui pèse sur les salaires. Le chômage fait son apparition, les services sociaux se dégradent, la criminalité s'étend. Ces difficultés encouragent un renforcement de l'opposition et de l'instabilité en Libye. Depuis la tentative de coup d'État en octobre 1993 à Beni Walid (Tripolitaine), plusieurs actions ont été menées par l'opposition, dominée par les militants islamistes. La riposte du pouvoir a été particulièrement violente, mais s'est accompagnée d'une accélération de l'islamisation de la société. Durant l'été 1996, les actions armées de l'opposition semblent s'être intensifiées et un mouvement de guérilla s'est installé dans les montagnes à l'est de Benghazi.

La Libye s'étend sur 1,78 million de kilomètres carrés (soit trois fois la superficie de la France) et ne compte que 5 millions d'habitants - auxquels il faut ajouter un million et demi de travailleurs immigrés - qui vivent en majorité dans les villes. Le pétrole, qui constitue 93 % des exportations, se trouve en abondance : les réserves sont estimées à plus de cinquante années de production, au rythme d'un million de barils par jour. Suite à la chute des cours pétroliers et au boycottage américain, la balance commerciale en 1988 devait, pour la première fois, être déficitaire. Les énormes investissements des années 70 ont donné d'assez faibles résultats. Le premier tronçon d'une " Grande rivière artificielle " - d'une capacité de 2 millions de mètres cubes par an, destinée à amener l'eau d'une nappe souterraine du désert méridional jusqu'au nord - a été inauguré le 28 août 1991 et le second tronçon le 1er septembre 1996.

Les 100 Portes du Proche-Orient
Alain Gresh - Dominique Vidal
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