ORIENTAUX (Juifs)
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Nom
donné aux Les premiers heurts en Israël, dans le quartier Wadi Salib de Haïfa, en 1959, attirent spectaculairement l'attention de l'opinion. Puis viennent les grèves sauvages des années 60, et l'organisation du mouvement des Panthères noires. Désormais incontournable, le " Second Israël " fait même, en 1974, l'objet d'une commission d'enquête gouvernementale, dont le rapport met à nu de scandaleuses discriminations. En 1977 enfin, les Orientaux - cela explique ceci - contribuent de manière décisive à la victoire de la coalition de droite conduite par Menahem Begin. Ainsi, en moins de vingt ans, l'État juif a soudain découvert et que les Orientaux existent, et qu'ils sont ses mal-aimés, et qu'ils n'acceptent plus ce sort, au point de renverser les rapports de force politiques traditionnels. Qui sont ces Orientaux ? On les confond souvent, à tort, avec les Sephardim (" séfarades ") : mais le mot hébreu Spharad signifie Espagne, et son adjectif ne désigne donc que les descendants des Juifs expulsés en masse d'Espagne (1492) et du Portugal (1496), et éparpillés tout autour du bassin méditerranéen, en Europe du Nord et même en Amérique. À bien des égards, les Sephardim sont plus proches des Achkenazim, les Juifs d'Europe et d'Amérique, que des Juifs orientaux. C'est de tous les Occidentaux, qu'ils soient Sephardim ou Achkenazim, que les Orientaux se distinguent : par le caractère féodal et arriéré des pays d'Afrique et d'Asie dont ils proviennent, par leur tradition essentiellement artisanale et commerçante, par l'absence chez eux de tout sens national et a fortiori de classe, par le repli sur soi qui frappe dans leurs moeurs et leur culture, par l'orthodoxie de leurs pratiques religieuses, et par le destin relativement plus clément qu'ils connurent dans leur terre d'adoption : le statut de la dhimma, aussi humiliant soit-il, n'équivaut pas au génocide, ni même aux pogroms, du moins jusqu'en 1948 où la création du seul État juif de Palestine et son conflit avec les États arabes déclenchent des émeutes anti-juives. Celles-ci ont donc poussé les Juifs orientaux à rejoindre Israël, transportés par charters spéciaux affrétés par le gouvernement israélien. Parfois, les services secrets hébreux ont accéléré le mouvement en ourdissant de véritables provocations, comme le dynamitage, en 1950, de la synagogue Shem Tov de Bagdad. Ces hommes d'Orient se retrouvent, à leur arrivée, soudain plongés dans une nation d'Occident, historiquement constituée, peuplée et dirigée par les Juifs occidentaux sur un modèle occidental - sa version socialiste comme sa version libérale sont, aux yeux d'un Juif du Yémen ou d'Irak, d'abord occidentales. " Israël, explique Élie Cohen, le responsable des services sociaux de Dimona, a voulu vivre à l'occidentale, penser comme l'Occident, avoir une éducation occidentale. Mais Israël a capté, avec les grandes immigrations, une majorité qui, elle, n'était pas occidentale, qui ne vivait pas à l'occidentale, qui ne pensait pas comme les Européens. " C'est particulièrement vrai pour les derniers arrivants, les Juifs d'Éthiopie, les Falachas. Ce choc des civilisations, les Orientaux acceptent d'autant moins de le subir qu'ils deviennent, en vingt ans, la majorité d'Israël. Et que ce choc a des conséquences dans tous les domaines de la vie. Les Orientaux - selon les statistiques officielles - monopolisent à la fois les plus bas échelons de l'échelle des professions, les revenus les plus faibles, les logements les plus misérables, la ségrégation la plus sévère dans l'enseignement, et l'essentiel de la délinquance. En revanche, on n'en trouve pas, ou à titre symbolique seulement, à la direction des grandes entreprises comme des partis et des syndicats, au parlement et au gouvernement comme dans les rouages importants de l'État. Or, qui dirige cette nation qui leur est restée étrangère ? Qui a exercé ce " pouvoir ashkénaze " dont, depuis 1948, ils ont été les victimes ? Jusqu'en 1977, la réponse est simple : la double équation travailliste = pro-Achkenazim, donc Likoud = pro-Orientaux s'est avérée le meilleur agent électoral de la droite. Certes, Menahem Begin et ses amis n'étaient pas moins occidentaux que leurs rivaux socialistes, mais ils ne portaient pas le fardeau des responsabilités à la tête de l'État depuis 1948. Et, de même qu'à l'époque de l'indépendance les envoyés sionistes avaient fait croire aux Orientaux que le Messie était arrivé pour les convaincre de venir en Terre sainte, de même la rumeur courra-t-elle, en 1977 et 1981, que Begin serait... marocain : pour qu'ils lui offrent leurs voix ! Le paradoxe est que, au terme de sept années de domination du Likoud, durant lesquelles les Orientaux n'auront guère vu leur vie changer, le " miracle " continuera de fonctionner ; jusqu'en 1992 où, en majorité, les Orientaux basculeront dans le camp travailliste. Mais, quatre ans après l'arrivée d'Itzhak Rabin au pouvoir, les deux tiers ont voté à nouveau à droite. Rien d'étonnant. D'autant que les chiffres démentent les prédictions de certains sociologues sur l'" intégration croissante " des Orientaux dans la société israélienne. Ils ont évidemment progressé, mais moins vite que les Achkenazim. A preuve ces chiffres concernant la deuxième génération, extraits du Statistical Abstract of Israel 1995. Éducation : 7 % des enfants de pères nés en Asie et en Afrique ont fait seize ans d'études ou plus, contre 26,2 % des enfants de pères nés en Europe et en Amérique. Travail : 7,8 % des enfants d'Orientaux exercent une activité scientifique, universitaire ou de direction, contre 25,1 % des enfants d'Occidentaux. Chômage : 10,5 % des fils et filles de Mizrachim sont sans travail, contre 4,2 % côté Achkenazim. Revenu : 6,7 % des enfants de juifs arabes figurent dans le décile supérieur et 10,1 % dans le décile inférieur, contre 23,4 % et 4 % respectivement pour les enfants de juifs occidentaux. Entre-temps, l'immigration massive des Juifs d'Union soviétique a rouvert la plaie à peine cicatrisée. Car, contrairement à la plupart des olim orientaux, ces Russes ashkénazes - dont, selon le grand Rabbinat d'Israël, 30 à 40 % ne seraient pas juifs... - ont bénéficié de toutes les attentions de l'État, qui leur a fourni de quoi se loger, se soigner, étudier. Après de difficiles débuts, la plupart d'entre eux ont trouvé un emploi, pas toujours en rapport, il est vrai, avec leur qualification en URSS. Il n'empêche : le haut niveau d'éducation de nombre des nouveaux immigrés en a fait un atout de taille dans la course d'Israël aux nouvelles technologies - l'État juif détient désormais la plus forte proportion au monde de scientifiques et d'ingénieurs, avec 138 pour 10 000 salariés, contre 80 aux États-Unis, 78 au Japon et 62 aux Pays-Bas et 60 en Allemagne. La comparaison est d'autant plus pénible pour les Orientaux qu'outre les souvenirs douloureux du passé - ravivés par les révélations sur le sombre scandale des enfants yéménites qui auraient été enlevés à leurs parents, dans les années 50, et secrètement confiés à des familles sans descendance -, ils ont fait directement les frais de l'afflux massif des ex-Soviétiques, en particulier de la spéculation immobilière effrénée qui a mis à la rue des milliers de familles modestes. Ainsi, le " problème noir " est-il devenu - et resté - central en Israël. " Moi, comme Oriental, de même qu'il y a des Arabes chrétiens et des Arabes musulmans, je suis un Juif arabe ", disait Charlie Bitton, un dirigeant des Panthères noires, dans le numéro des Temps modernes consacré au " second Israël ". Et il ajoutait : " C'est un fait que, depuis sa création, l'État d'Israël a aspiré à être un bastion, un créneau de l'Occident, des États-Unis au Moyen-Orient. D'où notre déracinement. Et il n'y aura pas le choix. Après la signature de la paix, Israël devra être partie intégrante du Moyen-Orient, et tous les efforts et astuces des Ashkénazes n'y changeront rien... " C'est ce contre quoi s'insurgeait par avance David Ben Gourion lorsqu'il affirmait, il y a vingt-cinq ans : " Nous ne voulons pas que les Israéliens se transforment en Arabes. Nous devons lutter contre l'esprit levantin qui corrompt les hommes et les sociétés, et conserver les valeurs authentiquement juives développées dans la Diaspora. " Authentiquement juives, c'est-à-dire ashkénazes ?... |
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