IRAK

Bien que Bagdad ait servi de capitale à l'Empire abbasside du VIIIe au XIIIe siècle, l'Irak, dans ses frontières actuelles, ne voit le jour qu'à la suite de la Première Guerre mondiale. Chassé de  Syrie par les troupes françaises en 1920, l'émir Faysal - fils du chérif Hussein, le chef de la révolte arabe - est intronisé le 23 août 1921 par les Britanniques en Irak. Le mandat que Londres a obtenu de la Société des nations (SDN) en 1920 durera plus de dix ans. C'est en 1932 que le pays accède à l'indépendance, non sans avoir signé un traité d'alliance avec la Grande-Bretagne, qui conserve des bases militaires et la haute main sur les décisions importantes. Durant la Seconde Guerre mondiale, un coup d'État du général Al Kailani, qui exprime des sentiments nationalistes, mais cherche à s'appuyer sur l'Allemagne nazie, est brisé par l'intervention anglaise.

La fin du conflit voit se confirmer la force du mouvement national, antimonarchique et anti-anglais. Les tentatives de l'homme fort du régime, le Premier ministre Nouri Saïd, de signer en 1948 un nouveau traité avec Londres se heurtent à de puissantes manifestations populaires. La guerre de Palestine permet au pouvoir de remettre de l'ordre dans la maison, tandis que des contingents irakiens participent au combat et à la défaite des armées arabes.

Après l'arrivée de Nasser au pouvoir en Égypte, le roi Faysal II et Nouri Saïd prennent la tête de la coalition arabe pro-occidentale. L'Irak adhère au pacte de Bagdad en 1955, puis, en 1958, forme une Fédération avec la Jordanie pour contrer la République arabe unie.

Mais il est trop tard : le 14 juillet 1958, un groupe d'officiers, dirigé par le général Abdelkarim Kassem, renverse la royauté et instaure la République. Kassem s'oppose aux nationalistes arabes - favorables à l'union avec l'Égypte -, engage des réformes progressistes et s'appuie, dans un premier temps, sur le puissant PC irakien. Mais les hésitations du régime, le caractère de plus en plus personnel du pouvoir, la relance de l'insurrection kurde viendront à bout de Kassem. Il est renversé le 8 février 1963 par un coup d'Etat suivi de massacres anticommunistes. Après un règne assez terne des frères Aref, de tendance nassérienne, le Baas s'empare du pouvoir en juillet 1968. Il y est encore aujourd'hui.

Il faudra une dizaine d'années au Baas pour asseoir son pouvoir. À l'époque c'est encore un parti faible, déchiré par des courants rivaux, sans grande expérience gouvernementale. Il doit faire face au mouvement national kurde, emmené par Moustapha Al Barzani, au Parti communiste, décimé en 1963 mais encore influent, et à diverses organisations nationalistes concurrentes. Sa légitimité et aussi ses moyens, le Baas les acquiert d'abord grâce à une politique pétrolière audacieuse. En 1972, il nationalise - c'est presque une première à l'époque - l'essentiel de l'Iraq Petroleum Company et résiste au blocus occidental grâce à l'aide de l'URSS, avec laquelle Bagdad signe un traité d'amitié et de coopération. Cette politique favorise la création en 1973 d'un Front national avec le Parti communiste qui permet au Baas de se retourner contre le mouvement kurde qui sera défait en 1975, malgré l'instauration d'une autonomie, qui accorde de larges droits culturels aux Kurdes.

L'augmentation des ressources pétrolières facilite de profondes transformations du pays et aide à consolider l'autorité de ses dirigeants. Entre 1972 et 1974, les recettes de l'or noir grimpent de 575 millions de dollars à 5,7 milliards. Le gouvernement prend alors des mesures sociales, parfois démagogiques : augmentation généreuse des salaires, diminution des impôts. Il investit massivement dans les infrastructures, l'industrie lourde et la pétrochimie. Il accélère aussi l'étatisation de l'économie. Entre 1972 et 1978, le nombre des employés de l'État, soldats et officiers non compris, passe de 400 000 à 650 000, dont 100 000 pour le secteur public et 150 000 pour le ministère de l'Intérieur. Pourtant le pari du développement sera perdu et, à la veille de la guerre contre l'Iran, l'Irak dépend de ses exportations pétrolières pour plus de 99 % de ses exportations. Dans deux domaines toutefois les progrès sont incontestables : l'éducation et la place des femmes.

En juillet 1979, Saddam Hussein, qui n'était que l'" homme fort " du régime aux côtés du président Hassan Al Bakr, assume tous les pouvoirs. La terreur, déjà forte, est portée à un niveau sans précédent. Un culte de la personnalité, sans équivalent dans le monde arabe, se met en place. Et le nouveau chef infléchit les choix politiques : le jusqu'auboutisme qui avait caractérisé les dix premières années du règne baasiste est oublié et le pays opère un rapprochement avec les monarchies du Golfe. L'alliance avec l'URSS est desserrée et le Baas met hors la loi le Parti communiste. Enfin Saddam Hussein observe avec inquiétude les bouleversements qui secouent l'Iran et qui ont un fort impact parmi les chiites - 50 % à 60 % de la population irakienne. Des manifestations ont déjà touché les villes saintes chiites de Kerbala et de Najaf en 1977, elles s'étendent désormais sous l'impulsion de Mohamed Bakr Al Sadr qui a cotôyé l'ayatollah Khomeyni au cours de son exil irakien. Le pouvoir répond avec férocité à cette agitation. Les mosquées sont placées sous étroit contrôle et, au printemps 1980, Al Sadr et des dizaines de membres de sa famille sont arrêtés, puis exécutés. Mais c'est en lançant ses troupes, en septembre 1980, à l'assaut de l'Iran que Saddam Hussein espère en finir avec la " Révolution islamique ".

Malgré son puissant armement, malgré la complaisance internationale dont elle bénéficie dans son agression - qui ne sera même pas condamnée par les Nations unies -, l'armée irakienne, après quelques succès initiaux, doit battre en retraite. La guerre irako-iranienne s'achèvera en 1988, laissant les deux protagonistes exsangues. L'Irak a eu des centaines de milliers de tués ou de blessés, subi de lourdes destructions - notamment autour de Bassorah -, et se retrouve avec un endettement de plusieurs dizaines de milliards de dollars.

La libéralisation économique, entamée dès 1987 sur le modèle égyptien de l'infitah, ne permet pas au pays de se relever. Les faibles cours du pétrole, le maintien de dépenses militaires énormes - y compris la recherche dans le domaine des armements nucléaires - et l'ampleur de la dette empêchent la reconstruction du pays. Ces difficultés mettent en cause la politique de redistribution qui permettait, grâce à l'argent du pétrole, d'" acheter " une certaine stabilité.

En se lançant à l'assaut du Koweït, Saddam Hussein espère trouver l'argent nécessaire à sa politique de grandeur : le résultat sera terrible. Le bilan de la crise et de la guerre du Golfe est désastreux pour le pays. L'essentiel des infrastructures et des industries ont été rasées. Pour les Irakiens triomphe le pire des scénarios : non seulement leur pays a été ramené des décennies en arrière, mais la dictature baasiste poursuit son cours. Car l'insurrection dans le Sud, à majorité chiite, suite à la défaite de l'armée irakienne au Koweït au printemps 1991, a été écrasée dans le sang ; au nord, en revanche, les milices kurdes ont pris le contrôle des principales villes, grâce notamment à l'intervention des Occidentaux. Malgré ces alertes, Saddam Hussein réussira à renforcer son emprise sur un pays affamé par l'embargo (voir Sanctions). L'isolement diplomatique de l'Irak - qui reste sévèrement contrôlé par la communauté internationale - est en effet total.

Après de longues tractations, Bagdad et les Nations unies sont parvenus, en mai 1996, à un accord sur la mise en oeuvre de la résolution 986 votée en 1995. Il permet à l'Irak d'exporter pour 2 milliards de dollars de pétrole tous les six mois et d'acheter de la nourriture avec la partie de cette somme qui n'est pas confisquée pour le fonctionnement de diverses agences des Nations unies et pour le remboursement des victimes de la guerre du Golfe. Mais l'opération lancée par l'armée irakienne au kurdistan, fin août 1996, aura - outre les représailles américaines - entraîné le report de l'entrée en vigueur de cet arrangement. Quant à la levée totale de l'embargo sur les ventes de pétrole, il devrait en principe, être confirmé quand Bagdad aura répondu aux conditions de désarmement imposées par les Nations unies. C'est la position des Nations unies, de la Russie, de la France et de la Chine. Mais les États-Unis, interprétant très librement les résolutions de l'ONU, posent, pêle-mêle, une série de conditions supplémentaires : restitution de tous les biens volés au Koweït, retour de tous les disparus, fin de tout appui au terrorisme, amélioration de la situation des droits de l'homme, etc.

D'une superficie de 438 000 kilomètres carrés, l'Irak compte environ 20 millions d'habitants, dont environ un tiers de Kurdes. Les chiites représentent plus de la moitié de la population arabe, et le pays comporte aussi une petite minorité chrétienne. La principale ressource du pays est le pétrole. Les acquis économiques réels de la décennie 70 ont été anéantis par le conflit avec l'Iran et la guerre du Golfe.

Les 100 Portes du Proche-Orient
Alain Gresh - Dominique Vidal
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