EXPULSION

Lorsque les Nations unies adoptent, le 29 novembre 1947, le plan de partage de la Palestine, celle-ci compte 608 000 habitants juifs et 1 237 000 arabes. L'État juif à naître comprendrait, pour sa part, 498 000 Juifs et 407 000 Arabes. Or ces derniers, à l'issue du premier conflit israélo-arabe et malgré l'extension d'un tiers du territoire israélien, ne sont plus que 160 000. De 750 000 à 800 000 Palestiniens ont pris le chemin de l'exil. L'écrasante majorité s'installe dans les camps de réfugiés ouverts par l'UNRWA (Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés palestiniens) dans les pays arabes des environs. En 1950, on les estime à un million.

Fuite ou expulsion ? Le débat, longtemps vif, sur les causes du départ des Palestiniens durant le conflit de 1947-1949 a enregistré de nouvelles et importantes contributions à la fin des années 80, en particulier celles de jeunes historiens israéliens, parmi lesquels Benny Morris, à l'époque correspondant diplomatique du quotidien israélien en anglais The Jerusalem Post. Des années de travaux fouillés sur les documents, y compris ceux, déclassifiés, des archives de l'État d'Israël, l'ont amené à remettre largement en cause les idées reçues, avec son livre, The birth of the Palestinian refugee problem, publié en 1987.

Sur le territoire conquis par les troupes israéliennes à l'époque, 369 villes et villages arabes se voient vidés de leur population. Dans quelles conditions ? Dans 44 cas, l'auteur avoue l'ignorer. Les habitants de 231 autres partent au cours d'assauts des troupes juives et, pour 41 d'entre eux, après des expulsions manu militari. Dans 89 cas, les Palestiniens cèdent à la panique consécutive à la chute d'une agglomération voisine, à la hantise d'une attaque ennemie ou encore aux rumeurs propagées par l'armée juive. Ainsi particulièrement après le massacre, le 9 avril 1948, de 250 habitants de Deir Yassine, près de Jérusalem, par les miliciens des groupes révisionnistes, surtout ceux de l'Irgoun de Menahem Begin. Benny Morris, en revanche, ne recense que 5 cas de départ à l'injonction des autorités arabes locales.

" Il n'existe pas de preuve, ajoute-t-il, que les Arabes souhaitaient un exode de masse ou qu'ils aient publié une directive générale ou des appels invitant les Palestiniens à fuir leurs foyers. " Au contraire, les fuyards sont menacés de " punitions sévères ". En même temps, Benny Morris conclut, du côté juif, à l'absence de plan écrit d'expulsion des Palestiniens. David Ben Gourion, en particulier, " s'est toujours distancié en public de l'expulsion des Arabes. Le souci de sa place dans l'histoire l'y poussait ".

Nombre de documents attestent néanmoins la détermination du Premier ministre (et ministre de la Défense) du jeune Israël à sortir de la guerre avec l'État juif le plus grand et, démographiquement parlant, le plus homogène possible. Père du plan Dalet (dit aussi plan D) qui, adopté en mars 1948, comprend déjà, selon Benny Morris, " de claires traces d'une politique d'expulsion aux niveaux à la fois local et national ", Ben Gourion, en juillet, répond à Igal Allon, qui lui demande ce qu'il faut faire des 70 000 Arabes de Lydda et de Ramleh : " Expulsez-les ! " - voir le récit d'Itzhak Rabin. Peu après, à Nazareth, découvrant la population arabe laissée sur place, il s'exclame : " Qu'est-ce qu'ils font ici ? "

Comme Benny Morris, d'autres historiens, israéliens et palestiniens, ont révisé l'histoire de l'expulsion, mais avec des conclusions plus nettes. Ainsi Walid Khalidi, qui travaille sur cette question depuis de longues années. Dans " Plan Dalet : Master Plan for the Conquest of Palestine " (Journal of Palestine Studies, vol. XVIII, ndeg. 69, 1988), il le démontre : le plan Dalet servit de cadre aux offensives sionistes d'avril-mai 1948, qui," nécessitant la destruction de la grande masse des Arabes palestiniens, étaient calculées pour imposer le fait accompli militaire sur lequel l'État d'Israël devait être fondé ". Destruction : l'universitaire palestinien met en effet en lumière l'escalade des forces armées juives contre la communauté palestinienne, à base de déracinement et d'expulsion.

Professeur à l'Université de Haïfa, Ilan Pappé consacre à tous ces travaux un chapitre de son livre, The Making of the Arab-Israeli Conflict, 1947-1951. " Le plan D, conclut-il en prenant ses distances avec la prudence de Benny Morris, peut être apprécié à beaucoup d'égards comme une stratégie d'expulsion. Ce plan n'a pas été conçu à l'improviste - l'expulsion était considérée comme un des nombreux moyens de représailles après les attaques arabes contre les convois et les implantations juifs ; elle n'en était pas moins perçue comme un des meilleurs moyens d'assurer la domination des Juifs dans les régions prises par l'armée israélienne. " Même déduction chez Norman G. Finkelstein (Image and Reality of the Israel-Palestine Conflict, 1995) au terme d'une minutieuse étude de textes : la conclusion de Benny Morris - " Le problème des réfugiés palestiniens est né de la guerre, non d'un projet, juif ou arabe " - est contredite par son propre récit des événements. Et de rappeler cette phrase de David Ben Gourion : " Les Arabes du pays d'Israël, il ne leur reste plus qu'une fonction - s'enfuir. "

Le texte même du plan D ne laisse, à vrai dire, guère de doutes sur les intentions du dirigeant juif. Il ordonne des " opérations contre les centres de population ennemie situés au sein de notre système de défense ou à proximité afin d'empêcher qu'ils soient utilisés comme bases par une force armée active. Ces opérations peuvent être menées de la manière suivante : ou bien en détruisant les villages (en y mettant le feu, en les dynamitant et en déposant des mines dans leurs débris), et spécialement dans le cas de centres de population difficiles à maîtriser ; ou en montant des opérations de ratissage et de contrôle selon les lignes directrices suivantes : encerclement du village et enquête à l'intérieur. En cas de résistance, la force armée doit être anéantie et la population expulsée hors des frontières de l'État. "

Indéniable est, en outre, la politique mise en oeuvre pour - à quelques milliers près - empêcher le retour des réfugiés, que l'Assemblée générale des Nations unies exige pourtant dès le 11 décembre 1948. " Il doit être clair que, dans ce pays, il n'y a pas de place pour deux peuples (...). La seule solution, c'est le pays d'Israël sans Arabes (...). Il n'y a pas d'autre moyen que de transférer les Arabes d'ici dans les pays voisins ", avait écrit dans son Journal Josef Weitz, le directeur du Fonds national juif. C'est lui qui devient, en 1948, responsable du " transfert ". Rejetant la résolution de l'ONU comme les pressions anglo-américaines, Israël interdit matériellement aux réfugiés de revenir : leurs villages sont détruits ou investis par de nouveaux immigrants juifs, et leurs terres réparties entre les kibboutzim environnants. Aux bourgades arabes, le gouvernement applique un seul slogan : " Détruire, rénover, réattribuer ". La loi sur les " propriétés abandonnées " - destinée à rendre possible la saisie des biens de toute personne " absente " - légalise cette confiscation généralisée. Près de 400 bourgades arabes seront ainsi rayées de la carte ou judaïsées, de même que la plupart des quartiers arabes des villes mixtes...

Officiellement, le gouvernement de Tel Aviv n'en nie pas moins, à l'époque, " quelque responsabilité que ce soit dans la création de ce problème. L'accusation selon laquelle ces Arabes ont été chassés de force par les autorités israéliennes est totalement fausse ; au contraire, tout ce qui était possible a été fait pour prévenir cet exode. La question du retour ne peut pas être séparée de son contexte militaire. Tant que l'état de guerre se poursuit, les réfugiés seraient un élément perturbateur pour le maintien de l'ordre intérieur et une formidable cinquième colonne pour des ennemis à l'extérieur ".

S'ensuivent plus de quatre décennies d'une polémique avivée, après la guerre des Six Jours en 1967, par l'afflux de 250 000 réfugiés supplémentaires fuyant la Cisjordanie. Les capitales arabes, estime Israël, portent la responsabilité du sort des réfugiés palestiniens, qu'elles n'ont rien fait pour améliorer, voire qu'elles ont entretenu tel un abcès de fixation. Taillable et corvéable à merci, cette main-d'oeuvre à bon marché connaît, il est vrai, bien des vicissitudes parmi ses " frères " arabes, dont les régimes sont prêts à réprimer toute forme d'organisation, voire à massacrer. Non, répond le monde arabe, ce n'est pas une question de réfugiés, mais un problème national. Les réfugiés eux-mêmes ont d'ailleurs toujours refusé toute " réinstallation ". Entre un discours et l'autre, les réfugiés palestiniens, eux, croupissent dans leur misère...

Quarante-huit ans après le grand exode, l'UNRWA dénombre 3,3 millions de réfugiés palestiniens, dont un tiers vit dans ses camps. La proportion atteint jusqu'à 80 % à Gaza. Nul doute qu'ils soient les premiers intéressés à la constitution d'un État palestinien aux côtés d'Israël. Mais combien gardent, et garderont longtemps la nostalgie du village de leur famille situé, lui, sur le territoire de l'État juif ?

Les 100 Portes du Proche-Orient
Alain Gresh - Dominique Vidal
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