ISLAMISME
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On qualifie d'islamistes - mais le terme est contesté par les principaux concernés - les mouvements qui font de l' islam le point central de leur action politique. Pour certains, l'islamisme a remplacé la menace communiste : " Le fondamentalisme musulman, écrit un éditorialiste du New York Times, devient rapidement la menace principale à la paix globale et à la sécurité. " Pour les pouvoirs en place au Moyen-Orient, le mouvement justifie leur refus de toute réforme démocratique, la répression impitoyable qu'ils mettent en place contre leurs propres peuples ; cette argumentation trouve des oreilles complaisantes en Occident. Essayons pourtant d'y voir clair dans un phénomène important de notre époque : la mise en mouvement politique, au nom de la religion, de dizaines de millions d'hommes et de femmes. Au XIXe siècle, l'islam avait été un moteur de la résistance à la violence coloniale. Plus tard, quand les jeunes États nationaux voient le jour, les modèles économiques et politiques mis en place se réclament des sociétés occidentales ou, plus tard, des sociétés des pays socialistes. L'islam devient alors une référence politique vague, surtout au niveau de l'État. Il imprègne pourtant - et cela a été largement négligé par les observateurs - très profondément la société civile ainsi que chaque citoyen. Il est difficile de dresser un bilan global, pour le monde arabe, de cette période qui va de la fin de la Seconde Guerre mondiale au début des années 70. Il faudrait une étude fine, pays par pays. On peut toutefois dégager deux grands traits : consolidation des indépendances politiques ; échec des tentatives de modernisation. Les problèmes fondamentaux - faim, misère, analphabétisme - sont loin de connaître des solutions. De formidables bouleversements affectent en même temps la vie de chacun. Mesure-t-on ce qu'a signifié l'urbanisation anarchique pour des dizaines de milliers de paysans arrachés à leur village ? Que dire de la " modernisation modèle Sadate " qui voit Le Caire passer à 12, 13 ou 14 millions d'habitants (personne ne le sait vraiment), les inégalités s'accroître, la vie communautaire se dissoudre ? Tout l'ancien tissu social est déchiré, réduit en miettes. Dans un monde et une société destructeurs, où la responsabilité des échecs est vite attribuée aux idéologies importées - qu'elles soient occidentales ou socialistes -, les peuples voient dans l'islam un dernier recours ; ils cherchent dans la religion des réponses politiques à leurs problèmes. Là est la vraie signification du " renouveau islamique ". Pour François Burgat, ce mouvement marque " la remise à distance de l'ex-colonisateur " qui, après s'être exprimée sur le terrain politique et économique, se déplace sur " les territoires idéologique, symbolique et plus largement culturel, où le choc colonial a été le plus traumatisant ". " En même temps qu'un langage qui lui est propre, note Burgat, les catégories de la culture et de l'histoire locales confèrent à la dynamique indépendandiste ce qui lui avait longtemps fait défaut : les précieux attributs d'une sorte d'" autonomie " idéologique qui la parachève, le droit pour ceux qui la mettent en oeuvre d'accéder à nouveau, sans pour autant renier les éléments structurants de leur "spécificité", à l'universalité. " Cette reconnaissance est aussi liée au vide politique qui s'est créé dans le monde arabe à la suite d'une répression multiforme : les partis ont été interdits, les syndicats caporalisés, les organisations populaires vidées de toute substance. Dans ce cadre, la mosquée devient le dernier lieu où l'on peut se réunir, discuter, faire de la politique. L'utilisation de la religion - et de certains groupes comme les Frères Musulmans - dans la lutte des régimes " modérés " contre la gauche, le nassérisme ou le baasisme est un facteur qu'il ne faut pas oublier, même s'il n'est pas décisif. Ainsi c'est Anouar Al Sadate lui-même qui a encouragé la reconstitution des Frères Musulmans, libéré leurs dirigeants, donné une liberté d'action et d'expression refusée aux autres composantes de la vie politique. Deux courants dominent, très schématiquement, ce mouvement, le fondamentalisme conservateur et l'islamisme révolutionnaire. Le fondamentalisme est l'affirmation, dans un environnement qui a radicalement changé, de la nécessité d'un retour aux Écritures comme seule base d'une indispensable rénovation. Contrairement au traditionalisme, il essaie de prendre en compte les changements dans la société et d'y répondre, mais il vise surtout à " obtenir des individus le retour à la pratique de l'islam dans la vie quotidienne (prières, jeûne, mais aussi consommation exclusive de nourriture hallal et... port du voile par les femmes), tout en s'accompagnant d'une socialisation par le bas : espaces de rencontre, clubs, prêts de livres, cours pour les enfants, mais aussi coopératives, mise sur pied de transports en commun alternatifs (non mixtes), etc. " (Olivier Roy). Son expression politique s'incarne notamment dans les diverses mouvances des Frères Musulmans. Les fonds saoudiens ou pakistanais, ceux des émirats du Golfe - notamment de l'Arabie Saoudite et du Koweït - permettent de constituer de vastes réseaux d'entraide (écoles, dispensaires, associations caritatives) sans laquelle leur influence serait mince. Le second courant, l'islamisme révolutionnaire, ne se différencie pas du précédent sur la nécessité de revenir à l'islam originel, mais sur la question du pouvoir politique. Alors que les premiers s'accommodent souvent des pouvoirs en place, les seconds aspirent à les renverser, y compris par la violence. La plupart de ses adeptes se réfèrent à la doctrine de Sayyed Qotb, un des dirigeants historiques des Frères Musulmans égyptiens, même s'ils l'interprètent dans un sens qui ne fut pas forcément celui de son inventeur : il faut mener une lutte à mort contre les pouvoirs établis en terre musulmane qui sont, en réalité, des pouvoirs impies. Ces mouvements ont bénéficié d'une attention particulière en Occident après la victoire de la révolution islamique en Iran. Beaucoup de ses militants ont fait leurs armes en Afghanistan, souvent entraînés par des instructeurs de la CIA. Pourtant, leur bilan est limité et leur audience réduite : près de vingt ans après la victoire de l'ayatollah Khomeyni en Iran, ils n'ont su conquérir le pouvoir dans aucun autre État. La guerre civile algérienne et la violence en Égypte ont, de plus, effrayé des fractions importantes de la population - minorités, bourgeoisie occidentalisée ou non, etc. -, et, paradoxalement, favorisé le statu quo et le maintien de pouvoirs dictatoriaux. Pourtant, comme le remarque François Burgat, " la résurgence des catégories de la culture islamique ne nourrit donc pas une mais une infinie variétés d'attitudes politiques, non point une mais mille et une manières d'être islamiste ". Ne pas comprendre cette diversité, c'est s'interdire de saisir la réalité de la mobilisation islamiste et la réduire à une " menace " mythique contre la " civilisation ". |
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