FRÈRES MUSULMANS      

L'organisation des Frères Musulmans a été créée en mars 1928, en  Égypte, par Hassan Al Banna. Né en 1906, près d'Alexandrie, ce dernier étudie à l'école normale, puis au Dar al Ouloum du Caire - une institution fondée dans le but de former des professeurs modernes. Il devient instituteur à la rentrée de 1927, à Ismaïlia, sur le canal de Suez. Très vite, son groupe reçoit des fonds de la compagnie du Canal et une publicité intense dans la presse officielle. Les Frères sont-ils, pour autant, comme l'en accuseront leurs adversaires, encouragés par le roi et même par les Britanniques ? Quoi qu'il en soit, l'association se développe avec une rapidité fulgurante : elle compte 4 sections en 1929, 15 en 1932, 300 en 1938 et 2 000 en 1948. En 1946, le mouvement revendique un million d'adhérents en Égypte.

L'organisation est structurée autour du Guide général, un chef charismatique auquel les adhérents doivent une obéissance inconditionnelle. " Je m'engage envers Dieu, le Très Haut, le Très Grand, à adhérer fermement au message des Frères Musulmans, à combattre pour lui, à vivre selon les règles de ses membres, à avoir entière confiance dans son chef et à obéir totalement en toute circonstance heureuse ou malheureuse " : tel est le serment qu'en 1945 tout membre actif doit prononcer. Autour du Guide, on trouve le bureau général de l'orientation, sorte de bureau politique choisi par lui et confirmé par une Assemblée générale consultative de 100 à 150 membres. Il existe aussi alors un organisme spécial chargé des missions clandestines et violentes.

Si Hassan Al Banna tente, en fonction d'une situation particulièrement fluctuante, de collaborer avec le roi Farouk et parfois avec les Britanniques, il est débordé par l'évolution de la situation aussi bien en Palestine qu'en Égypte. Les manifestations de février 1946 au Caire, puis celles de novembre 1948 et la guerre de 1948, à laquelle participent des militants des Frères Musulmans, aboutissent à l'interdiction de l'organisation en décembre 1948. L'auteur du décret, Nokrachi Pacha, est assassiné quelques jours plus tard et, le 12 février 1949, Hassan Al Banna tombe à son tour, victime - sans doute - de balles policières.

Comment caractériser les idées des Frères Musulmans ? " Les Frères Musulmans, écrit Olivier Carré, se sont voulus novateurs, non pas en inventant un nouvel Islam, mais en en faisant un Islam vivant, actuel, dans la suite de cette vague de réformisme islamique " née au XIXe siècle, avec Djamal Al Din Al Afghani, Mouhammad Abdouh et Rachid Rida. C'est surtout sur le terrain politique que Hassan Al Banna se distingue. S'inscrivant en faux contre le mouvement de laïcisation qui s'est affirmé, notamment en Égypte sous l'impulsion du Wafd, il assure, comme le remarque Olivier Carré, qu'" il n'est pas d'organisation valable des sociétés sans islam, c'est-à-dire sans tribunaux, sans écoles, sans gouvernement exécutif musulmans, appliquant effectivement les injonctions de la Loi de Dieu ". Si les Frères Musulmans affirment s'opposer au nationalisme arabe - dans lequel ils voient même une sorte de racisme -, ils préconisent, surtout à partir des années 50, quelques grands principes de justice et seront même, après la prise du pouvoir par les Officiers libres et Gamal Abdel Nasser, le 23 juillet 1952, partisans de la réforme agraire.

Malgré leur participation à la révolution de 1952 et le soutien qu'ils lui ont apporté dans un premier temps, les Frères Musulmans, affaiblis par leurs divisions depuis la mort d'Al Banna, s'opposent vite à Nasser et à sa volonté de contrôler l'ensemble du pouvoir. Le 12 janvier 1954, l'association, assimilée à un parti politique, est dissoute. En octobre de la même année, à la suite d'une tentative d'assassinat contre le président égyptien, une formidable répression frappe des milliers de Frères. Cette longue nuit durera jusqu'à la mort du Raïs en septembre 1970. Torture, camps, exécutions : c'est ainsi qu'une génération va se radicaliser, sous l'influence notamment de Sayyed Qotb, qui sera liquidé le 26 août 1966 sous une fausse accusation de complot.

Qotb, comme Al Banna, est né en 1906 et, comme lui, il a suivi une formation au Dar al Ouloum. Enseignant et homme de lettres, il ne rejoint les Frères qu'en 1951 ; il devient très rapidement responsable de leur propagande. Il prône très tôt la justice sociale et même le socialisme, justifiant les nationalisations, la réforme agraire et la planification économique. Mais c'est en prison qu'il va développer une thèse appelée à un bel avenir. Pour Qotb " le monde contemporain est divisé en deux univers antinomiques : l'islam d'une part et la jahiliya de l'autre. Ce terme coranique (textuellement "ignorance" - de Dieu) fustige dans les faits la "barbarie" supposée des sociétés non islamiques (...) ". Selon Qotb, " il n'existe pas, au lendemain de la décolonisation, de société véritablement islamique : dans les États indépendants du monde musulman, des autocrates occidentalisés se réclament d'une forme moderne d'"idolâtrie" socialiste ou capitaliste ". Pour instaurer l'État islamique, " il faut rompre avec les logiques et les mœurs de la société ambiante, construire un prototype de la société islamique future avec les "vrais croyants" puis, au moment opportun, engager le combat avec la jahiliya " (Gilles Kepel). Cette thèse, qui qualifie de non musulmans les pouvoirs établis en terre d'islam, s'inscrit en faux contre une vision plus quiétiste, qui est celle de la majorité des Frères, et prône le compromis avec les pouvoirs établis. Poussant l'interprétation de Qotb jusqu'à son terme, de nombreux militants, à partir des années 70, justifieront le jihad contre les gouvernements musulmans impies et choisiront la violence. (lire le credo des frères musulmans d'Hassan AL-BANNÂ )

Sortis de prison par Anouar Al Sadate dès 1971, utilisés dans la lutte que celui-ci mène contre les nassériens et la gauche, les Frères retrouvent une certaine légalité. Tolérée, leur organisation grandit à nouveau, mais subit la concurrence de fractions islamistes tentées par la violence. Cette situation va perdurer plus de vingt ans, créant des conditions favorables pour le développement de l'influence des Frères, notamment dans les organisations professionnelles (avocats, ingénieurs, enseignants, etc.). Mais le paroxysme de violence des années 90 amène le président Hosni Moubarak, après avoir écrasé les groupes extrémistes musulmans, à se retourner contre l'Association, dont le Guide suprême est, depuis janvier 1996, cheikh Moustapha Machour. Dès 1994, le pouvoir multiplie les arrestations, reprend le contrôle des associations professionnelles contrôlées par les Frères et fait condamner à de lourdes peines des cadres du mouvement. La tentative de certains Frères de créer un parti, al Wasat (le centre), en collaboration avec des coptes, est rejetée. En leur ôtant toute possibilité de travail légal, le président Moubarak prend le risque de rejeter dans la violence de nombreux militants.

Mais les Frères Musulmans ne sont pas qu'une organisation égyptienne. Ils ont très vite essaimé dans l'ensemble du monde arabe. Ils jouent un rôle important en Palestine, à travers le Hamas, en Jordanie, au Soudan et au Yémen - où ils participent au pouvoir -, au Koweït. En Syrie, ils furent le fer de lance de l'opposition dans les années 80, mais semblent désormais se rapprocher du pouvoir. Proches de l'Arabie Saoudite, les Frères Musulmans n'ont jamais cherché à créer une branche dans ce pays. Ils ont en revanche tissé des liens avec des organisations dans le Maghreb et dans d'autres pays musulmans. Si les Frères Musulmans égyptiens ont, dans l'organisation, une influence en principe déterminante, leur organisation n'a rien d'une Internationale. Ni dans leurs méthodes, ni dans leur doctrine - ainsi les thèses du socialisme islamique ont été fortement contestées par certaines sections -, ni dans leur stratégie : les Frères n'ont pas été capables d'adopter une position unique durant la guerre du Golfe.

Les 100 Portes du Proche-Orient


Alain Gresh - Dominique Vidal
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