IRAN

Le premier Empire perse remonte à Cyrus, au VIe siècle avant Jésus-Christ. Le règne des Sassanides, qui professaient le zoroastrisme, effectif à partir du IIIe siècle après J.-C., dura plus de quatre cents ans. Affaiblis par les incessantes guerres contre l'Empire byzantin, ils furent défaits par les Arabes en 637, à la bataille de Qadissiyya. Convertis à l' islam, les Iraniens contribuèrent de manière éminente au rayonnement culturel de l'Empire abasside, mais la Perse ne resurgit comme entité politique indépendante qu'au XVIe siècle.

C'est alors que les bases de l'Empire safavide sont jetées par Ismaïl Safavi. Il affirme l'autonomie de la Perse à l'égard de l'Empire ottoman et utilise le chiisme, décrété religion d'État, comme moyen de forger une identité nationale. Le déclin de l'empire commença au XVIIIe siècle, quand la Perse fut envahie par l'Afghanistan et menacée par les tsars et les Turcs - qui conquirent Tabriz en 1725.

À la fin du XIXe siècle, la Grande-Bretagne, dont l'influence en Inde grandit, s'affirme comme un acteur décisif sur la scène perse, tandis qu'une nouvelle dynastie, les Qajars, s'installe au pouvoir - elle y demeurera jusqu'en 1925. Subissant les assauts de l'Empire ottoman et de la Russie ainsi que les ingérences de Londres, la Perse joue sur les rivalités de ces grandes puissances. Malgré la perte de nombreux territoires, elle maintiendra son indépendance. La découverte du pétrole accroît l'importance du pays.

En 1905-1906, un mouvement en faveur d'une Constitution se développe contre le Chah : il ne sera finalement éliminé, avec l'appui russe, qu'à la veille de la Première Guerre mondiale. Bien que neutre durant le conflit, la Perse sympathise avec l'Empire ottoman. Mais la disparition de ce dernier et l'avènement des bolcheviks au pouvoir en Russie laissent le champ libre à Londres qui, pour plus de quarante ans, va transformer le pays en un quasi-protectorat. Les Qajars sont renversés en 1925 par un officier, Reza Khan, qui s'était imposé quatre ans plus tôt comme ministre de la Défense, à la faveur d'un coup d'État : le règne des Pahlavis commence.

Le nouveau souverain, qui se fait appeler Reza Chah, encourage le développement économique et l'occidentalisation - mais à un rythme beaucoup plus réduit qu'en Turquie, sous Moustapha Kemal, et en maintenant un pouvoir despotique. À plusieurs reprises, des conflits l'opposent au Royaume-Uni, dont l'influence reste prépondérante dans la région et dans le pays - en particulier à travers l'Anglo-Iranian Oil Company, qui exploite le pétrole et la raffinerie géante d'Abadan. Pour tenter de se dégager de cette lourde tutelle, le Chah développe de cordiales relations avec l'URSS et surtout avec l'Allemagne, qui participe activement au développement économique du pays : en 1939, elle représente 41 % du commerce iranien.

Lors de l'éclatement de la Seconde Guerre mondiale, Téhéran proclame sa neutralité. Mais, après le déclenchement de l'attaque nazie contre l'Union soviétique, en juin 1941, l'Iran devient la seule voie praticable par laquelle la Grande-Bretagne peut approvisionner son nouvel allié. Moscou et Londres demandent alors au Chah d'expulser les conseillers allemands. Devant son refus, les troupes soviétiques et britanniques pénètrent dans le pays : le Chah est contraint d'abdiquer au profit de son fils, Mohamed Reza.

Après la fin du conflit mondial et l'élimination de la République kurde de Mahabad au nord de l'Iran, la Grande-Bretagne devient la cible privilégiée des nationalistes. Le refus de l'Anglo-Iranian Oil Company de discuter une nouvelle répartition des recettes avec l'État entraîne une radicalisation de l'opinion. C'est ce que traduisent, le 28 avril 1951, la nomination de Mossadegh comme Premier ministre et la nationalisation du pétrole. " Le pétrole est notre sang, le pétrole est notre liberté ", scandent les manifestants. En août 1953, un coup d'État, organisé par la CIA en collaboration avec Londres, met fin au gouvernement Mossadegh. Le Chah affirme son pouvoir dictatorial et élimine dans le sang toute l'opposition laïque. Les États-Unis remplacent la Grande-Bretagne comme puissance tutélaire de l'Iran.

Les années 60 et 70 voient se confirmer à la fois le caractère dictatorial du régime et l'engagement de l'Iran sur la voie de l'occidentalisation économique. À la campagne, c'est la " révolution blanche " qui suscitera les émeutes de 1963, dans lesquelles s'illustrera Ruhollah Khomeyni. Les grands projets industriels sont favorisés par la hausse des prix pétroliers en 1973. La constitution d'une formidable machine militaire transforme l'Iran en " gendarme du Golfe " : Téhéran intervient contre la rébellion au Dhofar (Oman) et prend de force, en novembre 1971, le contrôle de trois îles du Golfe - Abou Mousa, la petite et la grande Tomb.

Mais le Chah sombre dans la mégalomanie et célèbre à Persépolis, en octobre 1971, les deux mille cinq cents années de l'Empire perse. Son Premier ministre, Amir Abbas Hoveyda, déclare en 1973 que " la dernière chose dont l'Iran a besoin est d'une démocratie de type occidental ". Tous les opposants laïcs sont poursuivis par la police secrète, la Savak. Quant à la " modernisation " annoncée, elle se traduit par une urbanisation anarchique, la déstructuration des campagnes, une misère accrue. La présence de 30 000 conseillers américains et de nombreuses bases étrangères choque le nationalisme de la population.

Unique force survivante de la terrible répression politique, le clergé chiite est seul à même de canaliser l'aspiration à la dignité, à la souveraineté, à la liberté, à l'indépendance. Toute l'année 1978 est marquée par les manifestations populaires et par une terrible répression. 

Vaine : le 16 janvier 1979, le Chah doit quitter le pays et, 1e 1er février, Khomeyni rentre triomphalement dans la capitale. La " révolution islamique " a triomphé : vingt-cinq ans plus tôt, cette même révolution aurait été laïque et démocratique, mais les puissances occidentales l'ont brisée, frayant la voie aux mollah.

En février 1979, c'est encore un libéral, Mehdi Bazargan, qui est nommé Premier ministre. Il tombe neuf mois plus tard, tandis que la " révolution " se radicalise et que les étudiants dans la " ligne de l'imam " occupent, le 4 novembre, l'ambassade des États-Unis - dont le personnel ne sera libéré que le 20 janvier 1981. La nouvelle Constitution formalise les pouvoirs immenses du " guide ", c'est-à-dire de Khomeyni. Le régime, en 1980 et 1981, paraît au bord du gouffre - insurrection kurde, passage des Moudjahidin de Massoud Radjavi à l'opposition armée, fuite du président élu Bani Sadr qui se réfugie en France à l'été 1981 - quand l'agression irakienne de septembre 1980 et le déclenchement de la guerre Iran-Irak suscitent un sursaut patriotique. En 1983, l'Iran parvient à chasser toutes les troupes irakiennes de son territoire, et envahit son voisin. La guerre, essentiellement par l'obstination de Khomeyni, durera jusqu'en août 1988.

Ce long conflit a permis aux dirigeants de masquer leurs divergences, de ne pas opérer les choix décisifs pour le pays. La rente pétrolière a servi à payer les importations, mais aucune voie de développement n'a été définie, ni libérale, ni étatiste. Les grandes réformes sont paralysées par le Conseil tutélaire chargé de vérifier la conformité des lois avec l'islam. La situation économique et sociale demeure catastrophique : entre 1978 et 1989, le produit intérieur brut de l'Iran n'a augmenté que de 10 % alors que la population s'est accrue de 30 %.

En 1988, alors que l'état de santé de Khomeyni empire, les luttes pour le pouvoir s'aggravent. Le 2 juin le président de l'Assemblée, l'hodjatoeslam Hashemi Rafsandjani, un des protagonistes de l'Irangate, devient commandant en chef des armées. Quelques semaines plus tard il arrache à l'imam l'acceptation de la résolution 598 du Conseil de sécurité de l'ONU, qui met fin à la guerre avec l'Irak. Successeur désigné de l'imam, l'ayatollah Montazeri - un des premiers à avoir réclamé l'arrêt du conflit et la libéralisation du régime - est écarté en mars 1989. À la mort de Khomeyni, au mois de juin, c'est un simple hodjatoeslam Ali Khamenei qui est désigné, dans des conditions contestées, nouveau guide. Il n'a ni l'autorité, ni la stature de son prédécesseur, mais forge une alliance avec Rafsandjani, élu président de la République. Les deux hommes prônent alors le libéralisme économique, qui suppose l'appel aux capitaux étrangers et l'arrêt de l'expérience révolutionnaire. Mais ils rencontrent une forte opposition des radicaux qui dénoncent le fossé croissant entre riches et pauvres ainsi que des conservateurs, qui récusent tout modèle occidental. Les réticences américaines face à Téhéran - malgré sa neutralité bienveillante durant la guerre du Golfe - ont compliqué encore la tâche des libéraux.

Sept ans après la mort du guide de la révolution, les problèmes s'accumulent. Aucune réforme économique n'a été menée ; la dette est évaluée à près de 30 milliards de dollars et son service pèse lourdement. Le mécontentement social s'est traduit par plusieurs émeutes, sévèrement réprimées. La poursuite par Téhéran - ou certaines des fractions au pouvoir - d'actions terroristes contre les opposants à l'étranger a contribué à l'isolement du régime, accusé également de chercher à se doter de l'arme nucléaire. Les États-Unis, qui ont imposé un embargo sur leur commerce avec l'Iran, ont adopté, en juillet 1996, malgré l'opposition des Européens favorables à un dialogue avec Téhéran, une loi menaçant de sanctions les sociétés étrangères qui aideraient au développement du secteur pétrolier iranien. Enfin, même si la répression s'est relâchée, le système politique apparaît incapable de répondre aux aspirations du pays.

Pourtant, les choses sont loin d'être figées, comme en ont témoigné les élections législatives de mars-avril 1996, marquées par une forte participation. Après une campagne animée, la droite conservatrice a vu son hégémonie sur le parlement affaiblie : par la renaissance d'une gauche et par les bons résultats des Serviteurs de la reconstruction, un groupe proche du président Rafsandjani. De plus, on assiste depuis plusieurs années, dans la société, à une séparation entre les champs politique et religieux, d'autant plus forte que de nombreux scandales financiers ont terni l'image du clergé. L'élection présidentielle de 1997, à laquelle Rafsandjani ne pourra pas - en principe - se présenter, éclairera sans doute les choix à venir de la République islamique.

L'Iran s'étend sur 1,65 million de kilomètres carrés, soit trois fois la France. En 1993, la population compte 64,2 millions d'âmes. En dehors des Persans, qui parlent le farsi et représentent environ la moitié des habitants, les principaux groupes ethniques sont les Turcs, les Kurdes, les Baloutches et les Arabes ; on compte aussi un peu plus d'un million de nomades. La principale richesse du pays est le pétrole dont la production en 1995 atteignait 3,65 millions de barils par jour, contre 3,17 millions en 1979 et 1,32 million en 1981. Le pétrole représente environ 90 % des exportations, le reste étant constitué par des produits agricoles, du minerai et des tapis.

Les 100 Portes du Proche-Orient
Alain Gresh - Dominique Vidal
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