KOWEÏT
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En 1756 commence, sur une portion de désert et quelques oasis, le règne de la dynastie des Al Sabah. Personne ne sait alors que celui-ci perdurera jusqu'à l'orée du XIXe siècle, ni que le Koweït sera la cause d'un des plus importants conflits de la seconde moitié du XXe siècle. En 1899, le Koweït - dont les relations avec l' Empire ottoman sont bien lâches - signe un traité avec la Grande-Bretagne, puissance dominante de la région, par lequel le cheikh régnant délègue une partie de ses pouvoirs, notamment les relations extérieures : le pays devient un protectorat britannique. Et en 1908, malgré les protestations de Constantinople, Londres y installe une base navale. La découverte du pétrole, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, va bouleverser une société nomade traditionnelle. Dès le début des années 50, le souverain utilise - fait assez rare pour être souligné - les recettes de l'or noir pour engager un programme de travaux publics, d'essor de l'éducation et de la médecine. Le 19 juin 1961, le Koweït accède à l'indépendance, le cheikh se métamorphose en émir et le pays est admis dans la Ligue arabe, malgré la revendication de l'Irak de Kassem sur ce qu'il considère, ainsi que la majorité des Irakiens, comme une province perdue de la mère patrie. Le Koweït bénéficie alors d'une prospérité économique et sociale fondée sur le pétrole et le travail des immigrés. La population comprend en 1990 à peine 40 % de nationaux ; les autres sont originaires des pays arabes - on compte près de 400 000 Palestiniens. Depuis le milieu des années 70, le Koweït tend à leur substituer, au moins pour les emplois non qualifiés, une main-d’œuvre asiatique corvéable à merci et peu concernée par les remous du monde arabe. Dans un environnement troublé, la famille royale cherche à se tenir à l'écart des conflits interarabes, à jouer même un rôle de médiateur. Dès 1967, elle apporte une contribution financière importante aux pays de la " ligne de front " et à la cause palestinienne. En 1981, le Koweït est membre fondateur du Conseil de coopération du Golfe (CCG) aux côtés des Émirats arabes unis, de l'Arabie Saoudite, d'Oman, de Qatar et de Bahreïn. Il tend à s'opposer à l'hégémonie de Riyad. Les relations avec l'OLP - et plus particulièrement le Fath - semblent d'autant plus solides que la communauté palestinienne est riche et influente. Enfin, dès 1964, une ambassade soviétique s'ouvre à Koweït-City : la seule - avec celle d'Irak - dans le Golfe pendant vingt ans. Le gouvernement a aussi multiplié les investissements à l'étranger, à travers le Kuwait Investment Office (KIO), et gère un portefeuille estimé à 100 milliards de dollars. Parmi les sociétés dont le Koweït possède des parts, on note Daimler-Benz (14 %), le groupe chimique allemand Hoechst (20 %), General Motors, General Electrics, ATT et plusieurs groupes bancaires et pétroliers espagnols. La prise de contrôle, en 1988, de 20 % des actions de la BP a soulevé une forte opposition du gouvernement britannique. Grâce à cette stratégie et à l'achat, en 1987, du réseau de distribution européen de la Gulf, une des majors du pétrole, le Koweït écoule lui-même un quart de sa production d'or noir. Le scandale du Souk Al Manakh - l'effondrement en 1983 de ce marché parallèle financier - est surmonté. Le pétrole est la source principale de la richesse et de l'influence du petit émirat, où sont localisés 10 % des réserves mondiales. Le Koweït, membre actif de l'OPEP, a pris le contrôle de ses richesses naturelles en 1975. La victoire de la révolution iranienne et la guerre Iran-Irak ont précipité le Koweït, qui a pris fait et cause pour Saddam Hussein, dans une zone de turbulences. Les relations entre les communautés sunnite et chiite se sont dégradées, et les membres de cette dernière ont été écartés de tous les postes " sensibles ". Plusieurs attentats secouent le pays à partir de 1983. Le pouvoir profite de cette situation pour dissoudre, en juillet 1986, l'assemblée élue en février et dans laquelle se retrouvaient des représentants de tous les courants politiques, de la gauche aux islamistes. L'élection, en juin 1990, d'un Conseil national - sorte de parlement croupion - est boycottée par l'opposition. La liberté de presse restait cependant en 1990 plus importante que dans la plupart des pays arabes. Mais ces incontestables libertés sont limitées, avant le 2 août 1990, par plusieurs facteurs. D'abord la majorité de la population - y compris les Palestiniens installés dans le pays depuis des dizaines d'années - n'a pas de droits politiques : et l'émir décide de la naturalisation tous les ans de ... 50 d'entre eux. Les nationaux, environ 800 000 en 1990, sont divisés en deux catégories : seuls votent les citoyens de première classe qui peuvent prouver que leur famille vivait au Koweït avant 1920 ; en revanche, les autres, citoyens de seconde classe, sont privés du droit de vote, à l'exception de bédouins d'origine saoudienne qui l'ont obtenu en 1967, le gouvernement espérant ainsi barrer la route aux nationalistes et à la gauche. Les femmes, elles non plus, n'ont pas le droit de vote. Malgré ces restrictions, l'immense majorité des citoyens restés au pays après le 2 août 1991 - 350 000 sont à l'étranger en vacances ou ont fui à l'arrivée des troupes irakiennes - résistera à l'occupation irakienne. Même l'opposition, qui avait organisé des réunions dans les mois précédant l'invasion pour réclamer le retour du Parlement élu et le rétablissement de la Constitution de 1962, refuse de répondre aux offres de " collaboration " de Saddam Hussein et s'engage activement dans la résistance civile comme militaire. L'occupation dure sept mois, mais elle laisse des traces profondes : le pays, annexé - il devient la " dix-neuvième province de l'Irak " -, est pillé ; des milliers de Koweïtiens sont arrêtés, déportés, torturés, exécutés ; les bombardements alliés et les sabotages menés par l'armée irakienne - des centaines de puits de pétrole sont mis à feu - détruisent d'importantes infrastructures. La libération sera, elle aussi, marquée par des atrocités. La chasse aux Palestiniens et plus généralement aux étrangers, suspectés, souvent injustement, d'avoir collaboré, est ouverte : des milliers de morts et de disparus, 300 000 Palestiniens expulsés. Les promesses de libéralisation politique faite par l'émir Jaber Al Ahmad Al Sabah ne sont pas tenues : les premières élections ont lieu le 5 octobre 1992, mais seuls 80 000 citoyens mâles de première classe (environ 15 % des adultes) sont autorisés à voter. Les candidats critiques du pouvoir - notamment les nationalistes de gauche, les anciens membres du parlement dissous en 1986 - remportent néanmoins de nombreux succès. Les différents mouvements islamiques, un chiite et deux sunnites (notamment, le Mouvement constitutionnel islamique, proche des Frères Musulmans, mais qui a rompu avec lui durant la guerre du Golfe), obtiennent trois sièges chacun. Au total, même si les islamistes ne sont pas tous d'accord sur l'attitude à suivre à l'égard du pouvoir, une trentaine des 50 sièges sont conquis par des opposants et, pour la première fois, l'opposition participe au gouvernement. La législature est marquée par une guérilla contre le premier ministre, le prince héritier, le cheikh Saad Al Sabah. Les députés publient plusieurs rapports sur l'incompétence du pouvoir durant la crise de 1990, sur des affaires de corruption, etc. De nouvelles élections devaient avoir lieu le 7 octobre 1996. Sur le plan régional et international, le Koweït a signé, avec les États-Unis, le 19 septembre 1991, un traité de défense de dix ans (qui prévoit des facilités portuaires pour la flotte américaine, l'entraînement de l'armée, des manoeuvres conjointes, etc.). À plusieurs reprises, entre 1992 et 1996, et prétextant de " menaces irakiennes ", les États-Unis déploient des troupes dans l'émirat. La démarcation de la frontière avec l'Irak a été fixée par les Nations unies, en avril 1992, à près de 600 mètres au nord de la frontière traditionnelle, privant Bagdad d'une partie du port d'Oum Kasr, un sujet à venir de conflit. Sous la pression, Saddam Hussein, le 10 novembre 1994, finit par reconnaître la souveraineté du Koweït, son intégrité territoriale et la nouvelle frontière. Les relations avec l'OLP et les pays qui ont soutenu l'Irak - Jordanie, Yémen - restent exécrables, et le Koweït demeure hostile à toute réconciliation avec Bagdad. Outre les destructions, la guerre a coûté au Koweït 16 milliards de dollars (financement de l'intervention des alliés). Le pays a dû puiser dans ses investissements à l'étranger, qui ont chuté de moitié. Par ailleurs, le KIO a été impliqué dans une série de scandales financiers. Le déploiement de troupes américaines, notamment en 1994, est également revenu très cher. La reconstruction est freinée par la politique d'expulsion de l'émirat, qui prive le pays de nombreuses compétences. En revanche, tous les puits de pétrole en feu ont été éteints dès novembre 1991, et le pays a repris ses exportations, dépassant les quotas attribués par l'OPEP. Le gouvernement a opéré de nombreuses privatisations en 1995-1996 et réduit, grâce à l'augmentation des prix du pétrole, le déficit budgétaire ; la Bourse est devenue l'un des marchés émergents les plus actifs de la région. Le Koweït s'étend sur 17 800 kilomètres carrés et compte 1,8 million d'habitants ; un tiers environ des nationaux sont chiites. La production pétrolière, qui était de 1,5 million de barils par jour en 1980, de 1 million en 1990, atteignait 1,84 million de barils par jour en 1995. |
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