ÉGYPTE

À la suite de l'échec de l'expédition de Bonaparte, Muhammad Ali, un officier albanais de l'armée turque, s'installe au pouvoir au Caire. Il est le fondateur de l'Égypte moderne, et ses descendants régneront pendant un siècle et demi. La localisation stratégique du pays, qu'accentue le percement de l'isthme de Suez, et l'extension de la culture du coton font de ce qui est encore théoriquement une province de l' Empire ottoman une proie pour les puissances européennes. En 1882, la Grande-Bretagne occupe l'Égypte et, après la déclaration de la Première Guerre mondiale, les Anglais installent leur protectorat.

À la fin du conflit, une poignée de nationalistes, avec à leur tête Saad Zaghloul, forment une délégation (Wafd) pour aller à Londres négocier l'indépendance. Le refus britannique suscite une immense colère et de violentes manifestations conduisant, le 21 février 1922, Sa Gracieuse Majesté, dans une déclaration unilatérale, à reconnaître l'Égypte comme État souverain indépendant. Ce n'est qu'une indépendance factice, et le pouvoir réel reste aux mains du haut-commissariat britannique. Désormais, la vie politique s'articule autour de trois pôles : le Palais, le proconsul anglais et le Wafd, qui s'est transformé en un parti politique à base populaire - mais à direction féodale - s'imposant à toutes les élections, quand elles ne sont pas massivement truquées. Le traité de 1936, signé par le gouvernement wafdiste de Nahas Pacha, aboutit à quelques concessions mineures (dont le regroupement des troupes britanniques dans la zone du canal de Suez), mais ne répond pas à l'attente des nationalistes. Nahas est d'ailleurs révoqué en 1937 par le Palais. En 1942, Londres impose au roi Farouk, qui flirte avec l'Allemagne nazie, le retour du Wafd au gouvernement ; Nahas Pacha et sa formation y perdront une partie de leur prestige.

Après 1945, le mouvement anti-anglais se radicalise, et en février 1946 une vague de manifestations déferle sur l'Égypte. Malgré la guerre de Palestine et la loi martiale, le mouvement ne faiblit pas et porte à nouveau le Wafd au pouvoir en 1950. Poussé par la radicalisation des consciences, Nahas Pacha abroge unilatéralement le traité de 1936 qu'il a lui-même signé. La guérilla s'amplifie contre les troupes anglaises dans la zone du canal de Suez. L'incendie du Caire, en janvier 1952, sera le prétexte pour un " retour à l'ordre " brutal. Le cabinet wafdiste est révoqué par le roi, et le Wafd, hésitant, divisé, pusillanime, se discrédite. La voie est ouverte aux " Officiers libres " qui s'emparent du pouvoir le 23 juillet 1952 et instaurent la République le 18 juin 1953.

Gamal Abdel Nasser, l'homme fort du nouveau régime, refuse le retour au multipartisme, instaure un parti unique, engage une réforme agraire et, surtout, négocie avec Londres. Le 19 octobre 1954, il signe un traité aux termes duquel les troupes britanniques se retireront dans les dix-huit mois ; leur retour est néanmoins envisagé en cas de crise. L'expédition de Suez de 1956 rend cette clause caduque : après soixante-quinze ans d'occupation étrangère, l'Égypte est de nouveau libre. Elle se transforme même en centre du monde arabe, Mecque du nationalisme révolutionnaire. " La Voix des Arabes ", émettant du Caire, contribuera aux bouleversements qui secouent le Proche-Orient entre 1956 et 1967. Mais, si une vague puissante balaie les anciennes structures et met à mal la présence coloniale, elle ne sera pas capable de réaliser l'aspiration unitaire. La République arabe unie (RAU), constituée par l'Égypte et la Syrie, n'aura qu'une existence éphémère (1958-1961). Le début des années 60 ouvre une nouvelle période de " radicalisation " : nationalisation de l'industrie, deuxième phase de la réforme agraire, création de l'Union socialiste arabe. L'alliance avec l'URSS (voir Russie) - que symbolise l'inauguration par Nasser et Khrouch-tchev du haut barrage d'Assouan en 1964 - se fait étroite. Pourtant, les rêves d'un développement économique indépendant se fracasseront sur les blindés du général Dayan. La défaite de 1967 fait de l'Égypte un pays vaincu, partiellement occupé, écrasé par le fardeau de la guerre. Le Raïs tente de relever son pays et refuse les faits accomplis : il reconstruit son armée avec l'aide de l'URSS et décide d'apporter un soutien aux organisations de fedayin et à Yasser Arafat ; il engage une guerre d'usure sur le canal de Suez en 1969-1970 tout en affirmant sa disposition à négocier une solution politique (plan Rogers).

Quand Anouar Al Sadate succède à Nasser, en 1970, il a déjà choisi une orientation aux antipodes de son prédécesseur. Il faudra la guerre d'octobre 1973 pour qu'il soit à même de l'imposer : infitah (ouverture) économique, alliance avec les États-Unis " qui détiennent 99 % des cartes " pour régler le conflit israélo-arabe. Le " nouveau cours " imprimé par Sadate s'affirme avec éclat dans le voyage qu'il effectue à Jérusalem en novembre 1977, puis dans la signature, l'année suivante, des accords de Camp David. L'Égypte y gagne la paix, le Sinaï et une importante aide américaine. Elle y perd son crédit et ses relations avec la quasi-totalité du monde arabe. Le peuple, qui a accueilli avec enthousiasme la fin d'un conflit douloureux, déchante vite. La crise économique, loin de se résorber, s'aggrave. Les libertés publiques se rétrécissent comme une peau de chagrin. Et quand, en 1981, quatre hommes assassinent le Raïs, peu d'Égyptiens le pleurent.

S'ouvre alors une phase nouvelle, marquée par une politique plus équilibrée. Hosni Moubarak confirme les accords de Camp David, mais se rapproche de la Jordanie, de l'Irak et de l'OLP, puis renoue avec la majorité des pays arabes. Il maintient des relations privilégiées avec les États-Unis, mais normalise celles avec l'URSS. L'opposition dispose d'une plus grande marge d'action, mais le parti gouvernemental conserve son emprise sur l'appareil d'État. La politique de l'infitah est poursuivie, mais le nouveau président tente de combattre la corruption et d'étendre les activités productives.

Neuf ans plus tard, à la veille de la crise du Koweït, le bilan est mitigé. Comme dans d'autres pays arabes, la lutte contre l'islamisme sert de prétexte à de sérieuses limitations de la démocratie. La multiplication d'attentats terroristes ainsi que les attaques de groupes extrémistes contre la minorité chrétienne copte justifient le maintien de l'état d'urgence régulièrement reconduit. Dans le monde arabe, l'Égypte a réussi son retour diplomatique et, en mars 1990, la Ligue arabe décide de transférer son siège au Caire. Mais, sur le plan économique, la situation s'aggrave avec une dette (civile et militaire) de près de 50 milliards de dollars, un déficit budgétaire de 10 milliards de dollars, une inflation de près de 35 %, un chômage touchant plus de 20 % de la population active. Plus que jamais, l'Égypte est dépendante de l'aide économique et militaire américaine, du bon vouloir des organismes internationaux, le Fonds monétaire international et la Banque mondiale.

Dans ce contexte éclate la crise du Golfe, qui semble remettre en cause tout l'édifice laborieusement construit par le président Moubarak. La Ligue arabe, réunie au Caire le 10 août 1990, se scinde, et l'Égypte prend la tête de la coalition arabe anti-irakienne : près de 35 000 de ses soldats se déploieront dans le Golfe, mais leur rôle dans les combats sera limité. Le pays a vu aussi ses difficultés s'accroître avec le départ de plusieurs centaines de milliers de travailleurs d'Irak et la chute du tourisme. Ces pertes seront compensées par l'augmentation des prix du pétrole et une aide de l'Occident, du Japon et des pays du Golfe. Malgré son alignement sur Washington, l'Égypte passera sans trop de problèmes le cap de la guerre : c'est l'un des rares pays arabes où l'opinion ne se mobilise pas fortement en faveur de Saddam Hussein, accusé de mauvais traitements contre les travailleurs égyptiens et dont les ambitions panarabes ont été rejetées.

Le président Moubarak semble sortir grand gagnant de la crise : il confirme la prééminence de son pays au sein de la Ligue arabe, obtient un appui important des États-Unis et de leurs alliés, et isole un peu plus l'opposition en partie discréditée par sa complaisance à l'égard de Saddam Hussein. L'Égypte sera aussi le seul pays du monde - avec la Pologne - à obtenir une diminution substantielle de sa dette extérieure : Washington a annulé 6,7 milliards de dollars de dette militaire, tandis que les pays du Golfe faisaient de même pour 6 milliards de dollars ; enfin, les créanciers réunis au sein du Groupe de Paris décidaient en juillet 1991 une réduction importante de sa dette.

Mais le pouvoir va être soumis à trois défis. Sur le plan extérieur, la signature des accords d'Oslo, le début de normalisation entre les pays arabes et Israël ainsi que l'émergence d'un axe Washington-Tel Aviv-Amman avivent au Caire la crainte d'une marginalisation ; à plusieurs reprises, une vive tension oppose les États-Unis à l'Égypte - sur les rapports avec la Libye, sur les réticences du Caire à ratifier en mai 1995 le traité de non prolifération nucléaire (qui n'inclue pas Israël), etc. La victoire de Benyamin Netanyahou permet au président Moubarak d'organiser au Caire, en juin 1996, le premier sommet arabe depuis la guerre du Golfe. La dépendance du Caire à l'égard de l'aide américaine réduit toutefois considérablement la marge de manoeuvre des dirigeants égyptiens.

Deuxième défi, la violence islamiste qui s'étend, notamment à partir de 1992 et vise, à plusieurs reprises, des touristes - elle met ainsi en cause l'une des principales ressources du pays. La répression atteint un niveau sans précédent : des dizaines de milliers d'arrestations, la torture systématique, de nombreuses exécutions... En 1996, le pouvoir semble avoir réduit la violence, mais au prix du peu de libertés consenties durant les années 80. Les attaques contre l'aile non violente des islamistes, les Frères Musulmans, le maintien de l'état d'urgence - en vigueur depuis... 1981 ! -, le " contrôle " des élections législatives de novembre-décembre 1995, ont confirmé que le pouvoir refusait toute évolution vers la démocratie.

Enfin, sur le plan économique, après avoir longtemps résisté aux pressions du FMI - ce qui entraîna un report de l'effacement d'une partie des dettes égyptiennes -, le nouveau gouvernement de Kamal Al Ganzouri, formé en janvier 1996, décidait d'accélérer le programme de privatisation. Un nouvel accord avec le FMI devait être signé d'ici l'automne, permettant l'effacement de 4 milliards de dollars de dettes. Mais l'accroissement des inégalités et la pression démographique continuent de nourrir une forte tension sociale.

L'Égypte s'étend sur un million de kilomètres carrés, dont seule une infime partie est cultivable. Avec plus de 60 millions d'habitants en 1993, elle représente un tiers de la population du monde arabe. Les Égyptiens sont soit des musulmans sunnites, soit des chrétiens coptes (10 % environ). Les principales ressources financières du pays proviennent du pétrole, du canal de Suez, du tourisme et des envois de 3 à 4 millions d'Égyptiens travaillant à l'étranger. L'Égypte, dont la balance agricole est déficitaire, exporte du coton.

Les 100 Portes du Proche-Orient
Alain Gresh - Dominique Vidal
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