GRANDE-BRETAGNE

Longtemps la puissance occidentale la plus influente au Proche-Orient. L'attrait de Londres pour cette région a évidemment des raisons économiques et politiques, mais surtout stratégiques. Du temps de l'Empire, ses routes terrestres et maritimes (à partir de la fin du XIXe siècle, le  canal de Suez) constituent une life line - ligne vitale - entre la métropole et l'Inde en particulier. La stratégie britannique vise donc, dès 1800, à faire, d'abord de l'Empire ottoman puis, après sa dislocation, de la Palestine et de ses voisins un " boulevard de défense pour les principales artères conduisant à l'Inde " (Fernand L'Huillier).

C'est au long du XIXe siècle que la Grande-Bretagne s'implante au Proche-Orient. Elle s'empare successivement de Malte (1815), de la Côte des Pirates et des Émirats du golfe Arabo-Persique (1820), de l'Égypte (1882) et du Soudan (1898). Dans la même période, Londres rachète la Compagnie du canal de Suez (1875) et s'assure des protectorats de la côte sud de l'Arabie (1886 à 1914). En Perse, un partage d'influence est négocié avec la Russie (1907), suivi de l'obtention par l'Anglo-Persian Oil Company d'une première concession pétrolière, exploitée dès 1909.

Fort de ses positions, l'Empire britannique obtient la meilleure part du gâteau ottoman, après la défaite des Turcs et de leurs alliés germaniques. Conformément aux accords Sykes-Picot, les territoires confiés, après la Première Guerre mondiale, à l'administration britannique, soit directement, soit indirectement, comprennent à la fois ce que l'on appelle aujourd'hui l'Iran, l'Irak et la Jordanie, les ports de Haïfa et Saint-Jean-d'Acre en Palestine ainsi qu'un mandat sur cette dernière (voir en annexe), auxquels il convient d'ajouter les possessions anglaises d'Égypte, du Soudan, de la péninsule Arabique et du Golfe.

Mais cette extraordinaire expansion repose sur des promesses contradictoires, que Londres va devoir gérer, non sans difficultés. " Mieux vaut gagner et se parjurer que perdre ", aurait déclaré le colonel Lawrence, dit d'Arabie. Une fois la victoire remportée, reste à choisir. Aux Français, la Grande-Bretagne avait promis la Syrie et le Liban : elle tiendra cet engagement. Mais aux Arabes, pour s'assurer de leur participation à la guerre contre le sultan, elle avait déclaré " reconnaître et soutenir l'indépendance des Arabes ". Cette parole, donnée à la fois au wahhabite Ibn Saoud et à l'hachémite Hussein, ne sera pas respectée. Ni pour la Syrie et le Liban auxquels Paris refusera toute indépendance réelle jusqu'en 1941, ni pour la Palestine où Londres a promis aux dirigeants sionistes de favoriser la création de ce " Foyer national juif " envisagé dès 1917 par la déclaration Balfour, ni même pour les autres territoires sous influence britannique dont les leaders verront s'évanouir le rêve d'un grand État arabe indépendant. Sous couvert de " mandat " - destiné, précise alors un haut commissaire français, à " permettre aux populations qui, politiquement parlant, sont encore mineures, de s'éduquer elles-mêmes de façon à parvenir un jour à un self-government " -, le gouvernement de Sa Majesté s'efforce de contourner la vague montante du nationalisme arabe.

Il y parviendra, grosso modo, jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, selon des modalités adaptées à chaque pays. En Irak, il lui faudra accorder l'indépendance en 1930, face à un mouvement nationaliste puissant, mais tout en préservant son influence économique, politique et militaire. La Transjordanie, elle, restera un émirat organiquement lié à la Grande-Bretagne. En Égypte, un jeu habile avec le roi et le parti Wafd assurera à Londres la perpétuation de ses intérêts, notamment dans la zone du canal, et ce malgré une indépendance formellement reconnue. Quant à la péninsule Arabique et au Golfe, la prédominance anglaise y reste indiscutée, même si les États-Unis, par le biais de concessions pétrolières, commencent à prendre pied dans la région, en particulier en Arabie Saoudite.

Plus complexe est la situation en Palestine, où la Grande-Bretagne doit faire face à la fois au mouvement sioniste, qui exige que soit tenue la promesse de lord Balfour, promesse inclue dans le texte du " mandat ", et au mouvement nationaliste arabe, qui s'oppose à l'afflux des immigrants juifs. Cette révolte palestinienne se traduira par des soulèvements de plus en plus longs et violents, dont les autorités britanniques, tout en les réprimant brutalement, devront tenir compte. Ainsi viendront successivement les Livres blancs de 1922 et 1930, qui nuanceront, mais verbalement seulement, les engagements pris à l'égard de l'Exécutif sioniste, et surtout celui de 1939, qui réduira drastiquement l'immigration juive et l'achat de terres. Mais cette révision tardive n'empêchera pas Londres de payer, au prix le plus fort, son double jeu.

D'instrument de la puissance britannique, la Palestine devient en effet, après la Seconde Guerre mondiale, le catalyseur de son déclin. Soumise au terrorisme des groupes sionistes extrémistes, à la pression d'une opinion internationale bouleversée par le génocide et aux exigences arabes, la Grande-Bretagne doit s'en remettre à l'ONU. Une fois décidé le partage de la Palestine, Londres s'attache certes à le saboter, mais en vain. L'État d'Israël autodéclare son indépendance, le 14 mai 1948, et l'invasion des armées des États arabes, notamment probritanniques, déclenchée le 15, échoue. Cette humiliation va, du coup, se retourner contre l'inspirateur du conflit : c'est désormais à la Grande-Bretagne que s'attaque le mouvement national arabe, aux yeux duquel elle porte la responsabilité du drame palestinien. Ni l'effort pour tirer à elle la couverture du panarabisme, ni la tentative de s'appuyer sur des régimes à sa dévotion ne lui épargneront les revers cinglants qu'accumulent les années 50 : nationalisation de l'Anglo-Iranian Oil Company par le Dr Mossadegh en Iran (1951), nationalisation du canal de Suez en Égypte (1956), révolution en Irak (1958), etc.

Coup de grâce pour les autorités britanniques, le fiasco de l'opération de Suez en 1956, puis le désengagement à Aden et dans le Golfe après 1967 mettront ainsi un terme, quasi définitif, à plus d'un siècle et demi de prédominance au Proche et au Moyen-Orient. Victime du mouvement sioniste sur lequel il avait cru pouvoir s'appuyer, du mouvement national arabe qu'à l'instar du colonel Lawrence il avait pensé amadouer, le lion londonien aura aussi fait les frais de la concurrence, non de la France éliminée elle aussi de la région, mais des États-Unis : leur montée en puissance est inversement proportionnelle au déclin de Sa Gracieuse Majesté.

Si, vingt-cinq ans après le retrait du dernier soldat britannique basé " à l'Est de Suez ", Londres ne joue plus qu'un rôle marginal dans la politique moyen-orientale, elle y reste cependant présente par le biais de l'économie, et singulièrement du commerce des armes. C'est à la fin des années 80 que le Royaume-Uni réaffirme ses ambitions dans ce domaine, enlevant le " contrat " du siècle avec l'Arabie Saoudite. Contrairement aux autres concurrents des États-Unis, il tire ensuite son épingle du jeu de l'après-guerre du Golfe. Rien là d'un acquis conjoncturel : de 1991 à 1993, en matière d'exportations d'armes vers le Moyen-Orient, Londres, avec 10,3 milliards de dollars, talonne Washington (13,9 milliards), devançant de très loin Paris (1,4) et Bonn (1,1).

Marchands de mort, les Britanniques n'éprouvent guère de scrupules, comme le prouvent de nombreuses " affaires ". Celle du " super-canon " éclate en 1989 : les douanes britanniques mettent la main sur huit énormes tuyaux d'aciers qui, livrés à Bagdad et assemblés, pourraient doter Saddam Hussein d'un lanceur d'obus de très longue portée. Canular ? Le Mossad prend en tout cas l'arme assez au sérieux pour en assassiner l'inventeur à Bruxelles, le 22 mars 1990 - son successeur à la tête de la Space Research Corporation assurera que les services secrets de Sa Majesté étaient au courant du " projet Babylone " comme d'ailleurs des intentions agressives de leurs homologues israéliens.

Plus compromettant encore, l'" Irakgate " éclabousse les Premiers ministres successifs, Margaret Thatcher et John Major, ainsi que plusieurs de leurs ministres. Malgré l'embargo décrété en 1985 par les Nations unies sur les ventes d'armes à l'Irak et à l'Iran, deux entreprises britanniques vont livrer à Bagdad, de 1988 à 1990, pour plus de 2 milliards de francs de machines-outils destinées à la fabrication d'armements, y compris nucléaires. L'une d'elles permet même à l'armée irakienne d'augmenter la portée de ses Scuds ! Or, les dirigeants de ces usines émargent au fameux MI6 et se targuent, pour leurs exportations, de l'assentiment de membres du gouvernement, qui affirment évidemment le contraire aux Communes, même après le cessez-le-feu d'août 1988 entre Bagdad et Téhéran.

" La fourniture de matériel de défense britannique à l'Irak et à l'Iran continue à être régie par les règles de 1985 ", assure alors la Dame de fer. En pleine guerre du Golfe, les Occidentaux vont pourtant découvrir que les troupes de Saddam Hussein disposent des matériels les plus modernes, grâce notamment à la France et à la Grande-Bretagne. Le scandale menace à nouveau d'éclater : sur le conseil de l'attorney général, quatre ministres signent alors des " certificats d'immunité au nom de l'intérêt public " (PII) pour l'enterrer définitivement. C'est compter sans l'obstination du juge, Sir Richard Scott, pourtant nommé par John Major pour se blanchir : au terme de trois ans d'enquête et après avoir auditionné 200 témoins, il tire de ses 700 000 pages de documents un rapport de 2 000 pages accablant pour le pouvoir. Raison d'État oblige, ce document, rendu public le 15 février 1996, n'aura pas de suites...

Même l'attachement traditionnel de la Grande-Bretagne à la liberté d'expression souffre des exigences des vendeurs d'armes et de leurs clients. Pour le secrétaire d'État à l'Intérieur, Anne Widdecombe, l'expulsion proposée - mais finalement refusée par la justice - du militant islamiste saoudien Mohamed Al Masra'i est " dans le meilleur intérêt de la Grande-Bretagne ". Et d'expliquer, non sans cynisme : " Ses activités ont compliqué nos relations avec les Saoudiens, et nous avons reçu des représentations de la part de ceux-ci et des milieux d'affaires "...

Les 100 Portes du Proche-Orient
Alain Gresh - Dominique Vidal
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