SIONISME

De " Sion ", colline de Jérusalem et symbole de la Terre promise. Doctrine et mouvement visant au rassemblement des Juifs en Palestine dans leur État, le sionisme a trouvé sa première expression politique en 1896 dans L'État des Juifs de Theodor Herzl, sa première traduction cohérente en 1897 avec le Congrès sioniste mondial, et sa première victoire, historique, le 14 mai 1948, lorsque naquit l'État d'Israël.

Le fondement originel du sionisme est le lien qui, selon ses tenants, unit les Juifs à la Terre sainte. Les royaumes juifs fondés en Palestine vers l'an 1 000 avant J.-C. avaient péri sous les coups successifs des Assyriens, des Babyloniens et des Romains. L'écrasement de la révolte de Bar Kokhba, en 135 après J.-C., donne le signal du départ pour la majorité des populations hébraïques. Une petite minorité demeure à Jérusalem, Safed, Tibériade et Hébron : malgré les pèlerins venus la rejoindre, et surtout les exilés de la péninsule Ibérique, à la fin du XVe siècle, la communauté juive de Palestine ne comptera encore qu'une dizaine de milliers d'âmes au début du XIXe siècle. Les autres forment, à travers le monde entier, la Diaspora - dispersion (en grec)...

Le souvenir de la " patrie perdue " et le désir d'y revenir sont longtemps entretenus par la seule religion : " L'an prochain à Jérusalem " prient chaque année les croyants. À la croisée des XVIIIe et XIXe siècles, le projet de " retour " devient plus politique. C'est Napoléon qui, lors de sa campagne d'Égypte, appelle les Juifs à " se ranger sous ses drapeaux pour rétablir l'ancienne Jérusalem ". Si cette cause est défendue par les saint-simoniens, lord Byron, Disraeli et le secrétaire de Napoléon III, elle s'incarne surtout désormais dans l'oeuvre de penseurs tels que l'Allemand Moïse Hess (Rome et Jérusalem, 1862) et le Russe Léon Pinsker (L'Auto-émancipation, 1882). Les Amants de Sion, qu'inspire ce dernier, sont à l'origine de la première aliya qui draine 20 à 30 000 Juifs de l'Empire tsariste vers la Palestine, entre 1882 et 1903. Avec ces émigrants et l'aide du baron Edmond de Rothschild, ainsi que les investissements d'autres entrepreneurs juifs, une colonisation, surtout agricole, des terres bibliques commence. C'est le journaliste viennois Theodor Herzl qui donne au mouvement une théorie et une organisation, ainsi qu'une " diplomatie ". L'Organisation sioniste avec son Fonds national juif, chargé de l'achat de terres palestiniennes, matérialise le projet. " Vers 1900, relève Maxime Rodinson, les projets colonisateurs n'étaient pas affectés, comme aujourd'hui, d'une auréole défavorable. "

Quatre hypothèses fondent l'édifice bâti par Herzl : l'existence d'un peuple juif, l'impossibilité de son assimilation par les sociétés dans lesquelles il vit dispersé, son droit sur la " Terre promise " et l'inexistence sur cette terre d'un autre peuple qui aurait lui aussi des droits. Pour les tenants du sionisme, il y a là autant d'évidences que leurs adversaires, en revanche, jugent fausses - et qui, aux yeux de certains, justifient l'assimilation du sionisme à une forme de racisme, comme l'affirmait la résolution, très contestée, votée par l'Assemblée générale de l'ONU en 1975 (et annulée en 1991). Walter Laqueur, l'auteur d'une monumentale Histoire du sionisme, note très justement en conclusion de son ouvrage : " Cette foi peut être acceptée ou rejetée : elle ne peut être que dans une mesure très limitée l'objet d'une discussion rationnelle. (...) Le sionisme a élaboré une idéologie, mais ses prétentions "scientifiques" sont inévitablement peu concluantes. " Il est vrai que le débat sur la notion même de Juif reste ouvert : hormis la religion, dont tous ne sont pas des fidèles, et qui ne suffit sans doute pas à caractériser un peuple, quels seraient les critères unificateurs de cette réalité " nationale " ? Raciaux ? Territoriaux ? Linguistiques ? La question de l'assimilation est également controversée : brutalement interrompue par la vague antisémite de la fin du siècle dernier, puis par le génocide, elle ne s'en était pas moins nettement affirmée. Elle a même repris au lendemain de l'extermination nazie. Un dirigeant sioniste comme Nahum Goldmann est allé jusqu'à évoquer publiquement le " danger " d'une " désintégration des communautés juives " et de leur " perte de conscience d'être partie du peuple juif " (26 mai 1959). Aux sionistes insistant sur la résurgence permanente des discours et des actes antijuifs comme preuve de la nécessité de l'État juif, leurs opposants répondent par le choix qu'a fait l'immense majorité des Juifs de rester dans leur pays et - pour beaucoup - de s'y assimiler. Le problème, enfin, des droits sur la Palestine se lit de manière plus contradictoire à la lumière de l'interminable conflit israélo-arabe : la référence au texte sacré d'une religion (sur trois) et à une occupation (parmi douze) n'est pas parvenue à légitimer la prétention unilatérale à la Terre sainte, exclusive en outre d'un autre peuple dont on niait jusqu'à l'existence.

Maxime Rodinson admet que " les souffrances juives peuvent justifier - peut-être - l'aspiration de certains Juifs à former un État indépendant. Mais cela ne peut paraître aux Arabes une raison suffisante pour que cet État soit formé à leurs dépens ". Ils n'eurent, ajoute-t-il, pas grand-chose à voir dans les persécutions antijuives.

Si ses principes ont donc pu être discutés, le sionisme a en tout cas connu un certain développement, tant dans son influence et son organisation hors de Palestine que dans la construction, en Palestine, du foyer national juif, avant d'aboutir à l'État. À l'origine du succès, il y a à la fois la misère des masses juives en Europe centrale et orientale, et, à partir de 1882, la nouvelle vague antisémite des horribles pogroms : en témoigne le poignant reportage d'Albert Londres, Le Juif errant est arrivé. L'exclusion économique des Juifs se double ainsi d'une violente exclusion politique, à travers les massacres auxquels, en Europe de l'Ouest, l'affaire Dreyfus renvoie comme un écho. La désillusion est à la mesure de l'illusion propagée, en Occident, par l'émancipation des Juifs à l'initiative de la Révolution française... " Le sionisme, résume Abraham Léon (La Conception matérialiste de la question juive) est né à la lueur des incendies provoqués par les pogroms russes de 1882 et dans le tumulte de l'affaire Dreyfus, deux événements qui reflétèrent l'acuité que commence à prendre le problème juif à la fin du XIXe siècle. "

Mais le progrès du sionisme tient également à l'instrument que voient en lui les puissances européennes : la Grande-Bretagne pour s'enraciner plus encore au Proche-Orient et protéger Suez, la Russie des tsars pour freiner la contagion révolutionnaire (dont bien des instigateurs sont d'origine juive), l'Allemagne dont les dirigeants rêvent de se débarrasser d'une communauté juive nombreuse et influente, le sultan ottoman qui cherche de quoi remplir ses caisses vides. À chacun de ses partenaires, Theodor Herzl saura montrer combien le projet sioniste correspond à ses intérêts. Surtout à Londres, car, écrit Herzl dans son Journal en 1900, " la libre et puissante Angleterre, dont le regard embrasse les sept mers, nous comprendra, nous et nos aspirations. C'est d'ici, nous pouvons en être sûrs, que le mouvement sioniste prendra son essor vers de nouveaux et plus hauts sommets ". Et ses successeurs en feront autant, en premier lieu avec Londres qui, jusqu'en 1939, demeurera le principal allié des sionistes, même si le souci britannique de ne pas se compromettre aux yeux des Arabes rend l'alliance souvent conflictuelle. Mais sa base est solide : protégeant le canal, " l'Angleterre, s'écriera Haïm Weizmann, aura une barrière solide, et nous aurons un pays ".

C'est évidemment du génocide que l'idée sioniste tirera sa pleine légitimité et la force de se réaliser. Après l'extermination de 6 millions de Juifs dans l'indifférence quasi générale, l'Europe et l'Amérique, dont les opinions sont bouleversées, conviennent de la nécessité de créer un État juif et un État arabe en Palestine. Seul le premier verra le jour, conformément d'ailleurs aux revendications initiales du mouvement sioniste. Mais cette naissance unique portait elle-même en germe la crise que subit aujourd'hui le sionisme : les secousses déclenchées dans la Diaspora par l'invasion du Liban, en 1982, en ont été un signe annonciateur.

" Le sionisme, remarque Marcel Liebman dans Né Juif, se heurte à une double objection, que les faits eux-mêmes ne cessent de lui opposer. Se fixant pour but de donner aux Juifs un havre de paix, le sionisme a créé un État qui n'a pas cessé de vivre dans la précarité. " La cause, poursuit le professeur belge disparu, c'est la spoliation des Palestiniens, avec ses conséquences. Et il ajoute : " Dans sa tentative de rassembler en un seul État les Juifs du monde entier, le sionisme n'a pas davantage réussi. " Conclusion, à propos de ses enfants et de leur judéité supposée : " Pourquoi faudrait-il braquer sur eux les lumières aveuglantes qui reflètent les incendies d'hier ? Oui, d'hier. "

Le fait est que, plus de quatre-vingts ans après la mort de Theodor Herzl, si l'État juif existe, il ne regroupe qu'une minorité - un tiers environ - du " peuple " qu'il était censé accueillir. Encore les Israéliens ne forment-ils pas un ensemble monolithique mais, comme le notait Henri Curiel (Pour une paix juste au Proche-Orient), ils sont divisés en " deux éléments dont les aspirations sont différentes, sinon opposées. Le premier de ces éléments est constitué par les véritables sionistes, c'est-à-dire ceux qui se sont rendus en Israël à la seule fin d'y édifier un État juif (...). Le second élément, qui forme la majorité de la population juive en Israël, est constitué par des Juifs qui s'y sont établis parce qu'ils n'avaient nulle part d'autre où aller ". Pour le sionisme, le bilan est-il positif ?...

Les 100 Portes du Proche-Orient
Alain Gresh - Dominique Vidal
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