RUSSIE
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Si l'un des premiers actes de la révolution bolchevique fut de renoncer aux visées des tsars sur le Moyen-Orient, l'URSS n'avait pas pour autant abandonné l'espoir d'y jouer un rôle déterminant, avec, à travers l'histoire, des fortunes diverses. L'Union soviétique, ce
faisant, a poursuivi des objectifs sensiblement différents de ceux qui
animent la politique américaine ou, auparavant, britannique. Le L'internationalisme, à l'origine, inspire en tout cas la dénonciation, par les dirigeants de la jeune Russie soviétique, des accords Sykes-Picot. Par le biais du ministre Sergeï Sazonov, associé aux tractations préparant le démantèlement de l'Empire ottoman, le tsar avait pourtant arraché une belle part du gâteau : devaient lui revenir le nord-est de l'Empire, Constantinople, la côte ouest du Bosphore, la mer de Marmara, les Dardanelles, ainsi qu'une partie de la côte d'Asie Mineure de la mer Noire. Au nom du droit des peuples à s'autodéterminer, les communistes soviétiques abandonnent toutes ces prétentions. Mieux : hostiles à la " diplomatie secrète ", ils rendent publics ces arrangements - et ceux intéressant les autres puissances - jusque-là soigneusement cachés aux peuples en guerre. Ce témoignage de son engagement dans la lutte contre le " pillage impérialiste " vaudra à l'URSS un grand prestige parmi les nationalistes arabes qui, à l'époque, foisonnent. Fort de cette auréole, le Parti communiste (bolchevik) de l'Union soviétique entreprend, au lendemain de la Première Guerre mondiale, un double effort. Il tisse des liens plus étroits avec le mouvement nationaliste arabe, au sein duquel il favorise - avec l'aide de l'Internationale communiste - la constitution de " cercles " communistes, voire de partis, notamment en Égypte, en Syrie-Liban et surtout en Palestine. C'est le congrès de Bakou, en septembre 1920, qui donne le coup d'envoi de cette entreprise dirigée vers tous les peuples d'Orient. Mais, parallèlement, il s'efforce aussi de nouer des contacts avec les régimes en place, malgré le double handicap que représentent leur " contrôle " relatif par la Grande-Bretagne et leur " islamisme " peu porté à l'échange avec une puissance " athée ". Dans un cas comme dans l'autre, l'objectif numéro un est de porter les coups les plus puissants possible à l'ennemi principal : Londres. C'est également cette motivation qui, après la Seconde Guerre mondiale, poussera Moscou à accepter le plan de partage de la Palestine. " Les intérêts tant des Juifs que des Arabes de Palestine, déclarait Andreï Gromyko à l'ONU le 14 mai 1947, ne peuvent être protégés comme il convient que par la création d'un État judéo-arabe démocratique, indépendant, double mais homogène. " Mais, poursuit-il, " en raison des relations de plus en plus tendues entre Juifs et Arabes (...) le partage du pays en deux États indépendants " s'imposerait. L'URSS va même aller plus loin : non seulement elle est un des premiers États du monde à reconnaître l'État d'Israël, mais elle lui livre - via la Tchécoslovaquie - les armes qui lui permettent de vaincre les armées arabes entrées en Palestine le 15 mai 1948. Durant un à deux ans, les rapports entre Israël et l'URSS seront d'ailleurs excellents. Mais les dirigeants staliniens d'alors redoutent l'influence du sionisme sur les Juifs soviétiques : or, Golda Meyerson - future Meir -, ambassadeur d'Israël à Moscou, reçoit, pour le Nouvel An juif de septembre 1948, un accueil massif et enthousiaste devant la synagogue... Les représailles, sous forme d'une vague antisémite sans précédent depuis la Révolution, ne tardent pas contre les Juifs soviétiques. Nouvelle dégradation en 1949 : commence en Hongrie la série de procès que connaîtront les " démocraties populaires ", et dans lesquels l'antisionisme, voire l'antisémitisme pur et simple, interviennent brutalement. Jérusalem, de son côté, flirte de plus en plus ouvertement avec Washington (voir Guerre de 1956). 1953 : les relations israélo-soviétiques sont rompues : bien que rétablies la même année, après la mort de Staline et la dénonciation de l'affaire des " Blouses blanches ", elles ne connaîtront plus jamais la chaleur des débuts... À partir de 1955, l'URSS renverse donc naturellement ses alliances, apportant son appui au mouvement national arabe et aux États dont il a pris la barre, contre l'impérialisme occidental, essentiellement celui des États-Unis qui assume la relève de la Grande-Bretagne et de la France dans la région, et contre Israël décrit comme son " relais " au Moyen-Orient. Au nom de l'anti-impérialisme et de l'antisionisme, Moscou ouvre ainsi au monde arabe des bras accueillants... vers lesquels le repousse l'attitude occidentale : soutien à Israël, refus d'aider - y compris militairement - les Arabes, intransigeance face à leurs revendications économiques et politiques, obstination à les embrigader dans des pactes antisoviétiques... À partir du contrat d'armements signé, en septembre 1955, entre la Tchécoslovaquie et l'Égypte, débutent deux décennies " réussies " pour l'URSS, qui a dénoncé le dernier accord (commercial) qui la liait à Israël. L'Égypte, puis la Syrie, enfin l'Irak - le Yémen du Sud suivra bientôt - se tournent peu à peu vers elle. De véritables alliances, comportant une coopération multidimensionnelle (économique, sociale, culturelle et, évidemment, militaire), se forgent. Mais la chute est aussi rapide que l'ascension. Plus même : au milieu des années 70, seuls le Yémen du Sud, l'Irak (formellement) et la Syrie demeurent liés par traité à Moscou, Le Caire ayant tourné casaque, séduit par l'Occident. L'isolement de l'Union soviétique au Moyen-Orient apparaît si extrême, au terme de l'invasion israélienne du Liban, en 1982, que bien des observateurs la disent exclue de la région. Paradoxalement, l'échec de l'URSS a tenu... à son succès : son aide a conforté le mouvement national arabe dans l'accomplissement de sa " mission essentielle " - la fin de la présence coloniale et la conquête de l'indépendance -, perdant du même coup une de ses principales raisons d'être. En revanche, Moscou n'a pas permis à ses alliés arabes d'imposer à Israël le respect de leurs droits et de ceux des Palestiniens. En matière de développement, enfin, le " modèle soviétique ", souvent caricaturalement transposé, s'il a assuré un net progrès social, ne s'est pas montré à la hauteur de l'attente populaire : l'inadaptation du système, l'absence de certaines réformes de caractère démocratique, le poids croissant de la bourgeoisie bureaucratique et la faiblesse du mouvement démocratique précipitent, au milieu des années 70, l'ouverture - en arabe infitah - à l'Occident. " Les États-Unis, aimait à dire Sadate, disposent de 99 % des cartes. " Mais l'incapacité de Washington à résoudre le conflit israélo-palestinien au début des années 80 permet un provisoire retour de Moscou sur la scène proche-orientale. L'échec américain au Liban, la perte de crédibilité qui du coup frappe les États-Unis dans le monde arabe, la montée en puissance de la Syrie ont été autant d'atouts pour l'URSS qui, en un court laps de temps, était parvenue à redéployer ses rapports avec le monde arabe. Elle réaffirmait son alliance avec le régime syrien - comme avec l'OLP, pesant en faveur de la détente entre Assad et Arafat - et sud-yéménite. Par-delà Damas et Aden, le Kremlin renouait diplomatiquement avec Le Caire, Oman, les Émirats arabes unis et Qatar, signait de gros contrats d'armement avec le Koweït, en préparait de plus importants encore avec Amman, ratifiait un traité avec le Yémen du Nord, etc. Même la reprise des relations avec l'Arabie Saoudite ne semblait plus hors de portée. Le plan soviétique, qui, à l'instar de la résolution de Fès, puise à la source du partage de la Palestine par les Nations unies, obtenait un large consensus. Forte de ses acquis dans le monde arabe, la diplomatie soviétique a accordé, après l'accession au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev, une grande attention à Israël. Depuis la rencontre " secrète " de juillet 1985 entre les ambassadeurs des deux pays à Paris, les " gestes " s'étaient multipliés, de l'échange de légations consulaires en 1987-1988 jusqu'à l'établissement de relations diplomatiques en 1991, sans oublier le feu vert progressivement donné à l'émigration des Juifs soviétiques vers Israël - ils seront près de 800 000 entre 1986 et 1996. Mais le retour de Moscou au Proche-Orient n'a pas résisté aux conséquences de l'effondrement du système en URSS même. Déjà, durant la guerre du Golfe, l'URSS donne l'impression de s'aligner sur les positions des États-Unis : si elle multiplie les pressions sur Saddam Hussein pour tenter d'éviter le pire, sa diplomatie ne sort jamais du cadre défini par George Bush et Mikhaïl Gorbatchev lors de leur sommet d'Helsinki, le 9 septembre 1990. L'aide occidentale était trop vitale pour risquer de la menacer par l'expression de trop fortes divergences, bien que le souci de la sécurité intérieure et extérieure des Républiques musulmanes poussât à la prudence. Voilà qui explique en tout cas la dégradation rapide subie par l'image de marque de l'Union soviétique dans le monde arabe, au point que nombreuses y seront les voix se réjouissant - aussi bruyamment que prématurément - du coup d'État du 19 août 1991 à Moscou. " Toute notre activité pour contribuer au règlement de la crise du Koweït, reconnaît l'envoyé spécial de Mikhaïl Gorbatchev, Evgueni Primakov, dans Missions secrètes à Bagdad, a été orientée de manière à ne pas apporter le moindre préjudice aux États-Unis et à la coalition en général au moment où ils multipliaient les efforts politiques, économiques et militaires pour contraindre l'1rak à se retirer du Koweït. " Ne pas déplaire aux États-Unis : ce sera, très exactement, la tendance essentielle de la politique extérieure de la Russie post-soviétique, du moins durant les premières années de présidence de Boris Eltsine. Au Moyen-Orient en particulier, Andreï Kozyrev, le pâle ministre des Affaires étrangères, maintient un profil bas. Face à Bagdad, qui fut si longtemps un des principaux clients de l'URSS dans la région, c'est tout juste si la Russie suggère, du bout les lèvres, un allégement des sanctions dont le peuple irakien est la première victime. Co-présidente de la Conférence de Madrid, la Russie laisse les Américains dessiner à leur guise les contours du processus de paix israélo-arabe. Comme un symbole : le président russe sera absent, le 13 septembre 1993, à Washington, à la signature de la Déclaration de principes sur l'autonomie palestinienne. Mais il en va de la raison d'État comme du naturel : chassée, elle revient au galop. Surtout lorsque, sur la scène intérieure, la poussée de l'opposition menace, qui dénonce l'" abandon " par le Kremlin de la place de la Russie dans le monde : ce n'est sans doute pas une coïncidence si Boris Eltsine impose un net infléchissement à la politique extérieure russe fin 1993, c'est-à-dire peu après l'assaut sanglant contre la " Maison Blanche " et des élections législatives marquées par la poussée des communistes et des nationalistes. Perceptible depuis un an, la redéfinition des objectifs extérieurs de la Russie, plus conformes à ses intérêts de grande puissance, se radicalise alors et entraîne une prise de distance plus nette avec Washington. " La lune de miel est terminée ", constate le Washington Post. De fait, Moscou tente, sur tous les dossiers, d'affirmer sa différence. Cette affirmation d'une géopolitique russe ne pouvait pas ne pas se manifester au Moyen-Orient. Prudent sur la question de l'Irak, où il s'est contenté de plaider la levée de l'embargo, c'est sur celle de l'Iran que Moscou a choisi d'affronter Washington. Déjà, au début des années 90, les Américains avaient vu d'un très mauvais oeil la fourniture de dizaines de MiG, Iliouchine et autres SAM à Téhéran - un contrat de plus de 11 milliards de francs qui augmentait d'un coup de 40 % son potentiel de défense et d'attaque aériennes. Avec l'annonce de la livraison de réacteurs nucléaires civils russes, c'en est trop : accusant la République islamique de travailler à la construction d'une bombe, Bill Clinton exige de Boris Eltsine qu'il renonce à ce projet. Rien n'y fera, pas même le chantage exercé à l'occasion de deux sommets américano-russes : se retranchant derrière l'avis, positif, de l'Agence internationale de l'énergie atomique et soulignant que les États-Unis s'apprêtent à livrer les mêmes réacteurs à la Corée du Nord, Moscou honorera le contrat. À ses frontières, Moscou se livrera, avec Ankara, à un autre bras de fer, à la fois en force et en finesse, pour la sauvegarde de ses intérêts. Un temps menacé par les visées turques sur le Caucase et les ex-Républiques soviétiques d'Asie centrale, le Kremlin a réussi, en quelques années, à regagner du terrain au nom de la " Realpolitik ". À ses anciens sujets comme aux héritiers des Ottomans, il a su faire valoir que de solides relations avec lui, économiques et politiques, valaient mieux qu'un rêve de recomposition régionale. Réunis, à deux reprises, avec la Turquie en " sommet turcophone ", Azerbaïdjan, Turkménistan, Kazakhstan, Ouzbékistan et Khirgizstan, affirment en public leur appartenance à une culture commune, mais soulignent en privé que la Russie reste pour chacun d'eux... le partenaire privilégié. C'est vrai même de la Turquie, qui échange pour un montant cinq fois plus élevé avec la Russie qu'avec les Républiques turcophones, sans compter les sommes considérables que rapportent désormais les touristes russes. Malgré la mobilisation des millions de citoyens d'origine caucasienne et les pressions des " Loups gris " du colonel Alparslan Türkes, Ankara se gardera même d'appuyer les " rebelles " tchétchènes, Moscou, de son côté, limitant son aide à la guérilla kurde à l'ouverture d'une " Maison du PKK ". Reste, évidemment, à trancher la question essentielle : le tracé de l'oléoduc destiné à amener jusqu'à la Méditerranée les formidables richesses pétrolières découvertes en Azerbaïdjan - les experts voient dans la Caspienne un " nouveau golfe Persique ". Soucieux d'éviter toute " prise d'otages ", le consortium international, dans lequel les Américains dominent, a retenu fin 1995 un double tracé : au nord, via la Russie et le port de Novorossiisk (puis le Bosphore), au sud via la Turquie et le port de Batoumi. Financièrement et stratégiquement, voilà une solution qui ménage les intérêts de la Russie comme de la Turquie. Sera-t-elle effectivement mise en oeuvre ? Sur le dossier israélo-palestinien, Moscou éprouve évidemment plus de mal à reprendre sa place dans ce qui est devenu, de par son absence et celle de l'Union européenne, un " cavalier seul " américain. Malgré le choix d'Evgueni Primakov, expert du Moyen-Orient, comme ministre des Affaires étrangères - sa politique étrangère s'est montrée des plus discrètes dans ce domaine.... |
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Alain Gresh - Dominique Vidal
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