KURDES
|
Répartis entre l' Iran, la Turquie et l'Irak, les Kurdes ont une longue histoire : la naissance mythique de ce peuple remonterait au 21 mars 612 avant J.-C. Parlant une langue indo-européenne, convertis pour la grande masse à l'islam sunnite, ils habitent des régions montagneuses, difficiles d'accès, et n'ont jamais constitué une entité politique unifiée. Leur nombre est sujet à de vives controverses, dont les enjeux politiques sont clairs : ainsi en Turquie, où leur existence en tant que minorité commence à peine à être reconnue. Ils seraient une quinzaine de millions en Turquie, 7 millions en Iran et 5 millions en Irak, auxquels il faut ajouter les deux communautés de Syrie (1 million environ) et de l'ancienne Union soviétique (350 000). À la suite de la Première Guerre mondiale et du démantèlement de l'Empire ottoman, les Alliés envisagent de créer un Kurdistan indépendant. Le 10 août 1920, le traité de Sèvres, signé avec la Turquie, prévoit la création d'un Kurdistan autonome dans l'est de l'Anatolie et dans la province de Mossoul. Mais la rébellion de Moustapha Kemal et sa victoire conduisent au traité de Lausanne en 1923 et à l'abandon des droits kurdes. Seul le nouvel État irakien, sous mandat britannique, aurait dû, selon les décisions de la Société des nations, garantir une certaine autonomie aux Kurdes. Cette promesse non plus ne fut pas tenue. Des révoltes kurdes éclatent - particulièrement en Turquie en 1925, 1930 et 1937 -, impitoyablement matées. Et, le 8 juillet 1937, le pacte de Saadabad entre la Turquie, l'Irak, l'Iran et l'Afghanistan prévoit, entre autres, une coordination de la lutte contre la subversion et l'irrédentisme kurde. Après la Seconde Guerre mondiale, et avec l'appui de l'URSS, naît en Iran, en janvier 1946, la République kurde de Mahabad. Mais, dès le mois de décembre, les troupes iraniennes mettent fin à cette expérience. Jusqu'à la fin des années 70, l'essentiel de la rébellion kurde se concentrera en Irak. L'homme qui va la symboliser s'appelle Moustapha Al Barzani. Né en 1903 dans le village de Barzan (Irak), issu d'une famille de chefs religieux, il a participé à l'expérience avortée de la République de Mahabad. Réfugié en Union soviétique pendant plus de dix ans, il rejoint l'Irak après l'avènement de la République, en 1958. Face au non respect par le pouvoir de Kassem des promesses d'autonomie kurde, il déclenche, en septembre 1961, une rébellion dans le nord du pays, avec pour slogan : " Autonomie pour le Kurdistan, démocratie pour l'Irak. " Trêves, négociations, guérillas alterneront sans interruption jusqu'en 1975. En 1970, un accord semble en vue : le Baas concède la création d'une région kurde autonome, reconnaît que les Kurdes forment une des deux nations de l'Irak et leur accorde certains droits - dont l'usage de leur langue, qui devient la seconde langue du pays. D'importants désaccords subsistent toutefois, tant sur la délimitation du Kurdistan - Mossoul, ville pétrolière, en est exclue - que sur les pouvoirs réels des élus locaux. En mars 1974, Bagdad décide l'application unilatérale de l'autonomie. Poussé par le Chah d'Iran et par les États-Unis, qu'alarment les orientations prosoviétiques du régime baasiste, Moustapha Al Barzani reprend l'insurrection. Celle-ci s'effondre à la suite de l'accord d'Alger du 6 mars 1975 entre Téhéran et Bagdad, qui met fin à leur différend frontalier et entraîne l'arrêt de toute aide iranienne à la rébellion kurde. Le déclenchement de la guerre irako-iranienne, en septembre 1980, relance sur une plus grande échelle l'agitation kurde. En Iran, dès la chute du Chah, le Parti démocratique kurde iranien (PDKI) du Dr Abdoul Rahman Ghassemlou a pris le contrôle du Kurdistan : l'offensive de la République islamique l'amène à s'allier au régime de Saddam Hussein. En Irak, aussi, les difficultés créées par la guerre contre les " Perses " encouragent l'irrédentisme kurde. Mais l'unité n'est pas au rendez-vous : le PDK, dirigé depuis 1976 par Massoud Al Barzani, le fils de Moustapha, l'Union patriotique du Kurdistan (UPK) de Jalal Talabani et le Parti communiste irakien s'allient, se déchirent, se réconcilient. Le réveil kurde est également sensible en Turquie. Depuis août 1984 le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) mène des actions de guérilla dans les provinces de l'est du pays. Même si le terrorisme de cette organisation suscite de nombreuses réticences, il a permis un nouveau débat en Turquie sur la " question kurde ", jusque-là taboue. La fin de la guerre irako-iranienne en 1988 a permis aux différents gouvernements de la région de se retourner contre leurs propres Kurdes. L'Irak, avec une brutalité particulière, y compris l'utilisation de gaz chimiques - notamment contre le village martyr de Halabja (mars 1988) -, a repris le contrôle du nord du pays, provoquant l'exode de près de 100 000 Kurdes en Turquie. L'assassinat à Vienne, le 13 août 1989, par des agents du régime de Téhéran, du Dr Abdoul Rahman Ghassemlou, secrétaire général du Parti démocratique kurde d'Iran, puis la " liquidation " à Berlin, le 17 septembre 1992, de quatre importants dirigeants du PDKI, portent un coup sérieux au mouvement, qui continue néanmoins, sur une base réduite, ses actions de guérillas. À l'occasion de la guerre du Golfe, la question kurde prend une dimension internationale sans précédent depuis la Première Guerre mondiale. La défaite de Saddam Hussein au printemps 1991 suscite une insurrection dans le Kurdistan ; les peshmerga s'emparent des principales villes, mais sont vite submergés par les unités d'élite de l'armée irakienne : les forces de la coalition anti-Saddam Hussein laissent faire. Traumatisés par le spectre d'une nouvelle utilisation des armes chimiques, près de 2 millions de Kurdes prennent à nouveau le chemin de l'exil, vers l'Iran et vers la Turquie. Les armées occidentales mettent alors en place une zone de sécurité dans le nord de l'Irak, ce qui permet le retour des réfugiés et assure le contrôle des organisations kurdes sur la région. Mais, malgré la tenue d'élections relativement libres au Kurdistan irakien, le 19 mai 1992, aucune autorité stable ne parvient à s'installer. Le PDK contrôle l'ouest de la région, jusqu'à la frontière turque, tandis que l'UPK s'installe dans la partie est, à la frontière de l'Iran. De violents combats opposent les deux organisations, depuis mai 1994 et les médiations américaines n'ont pas réussi à réconcilier les frères ennemis. L'influence grandissante de l'Iran, son alliance avec l'UPK ont entraîné, à l'été 1996, de nouvelles confrontations. Pour la première fois, le PDK a lancé un appel au secours aux troupes de Saddam Hussein, qui sont intervenues brièvement en septembre. Le PDK a pu ainsi prendre le contrôle de l'ensemble du Kurdistan, modifiant profondément les réalités créées par la guerre du Golfe. La rivalité entre Ankara, Téhéran et Bagdad au Kurdistan reste un élément majeur de déstabilisation régionale. La guerre du Golfe et l'affaiblissement du pouvoir central en Irak ont aussi facilité les actions du PKK de Turquie, qui multiplie les opérations militaires tout en étendant son influence politique dans les villes du sud-est du pays, notamment Dyarbakir. Les gouvernements successifs turcs ont été incapables de prendre en compte cette revendication identitaire et se sont orientés vers une " solution militaire " marquée notamment par un déplacement massif de populations et la multiplication des incursions en Irak contre les bases du PKK. À l'occasion des deux conflits du Golfe, le nationalisme kurde s'est affirmé dans les trois principaux pays concernés, l'Irak, l'Iran et la Turquie. Malgré ses nombreuses divisions, il reste un facteur important de l'avenir de la région. |
![]()
Alain Gresh - Dominique Vidal
Tous droits réservés - Éditions de l'Atelier.