GUERRE CIVILE LIBANAISE

La seconde guerre civile (sur la première, en 1958, voir le mot Liban) débute le 13 avril 1975. Ce jour-là, un autobus, qui ramène des Palestiniens et des Libanais du camp de Sabra, traverse la zone de Aïn al Remmaneh contrôlée par les phalangistes. Soudain, un feu nourri : vingt-sept passagers sont tués. Représailles, contre-représailles, les combats s'étendent à tout le pays. Mais personne n'imagine, à l'époque, qu'ils ne prendront fin que quinze ans plus tard, même si, " officiellement ", la guerre s'arrête en septembre 1976.

La guerre naît de la conjonction de trois facteurs. Une crise économique et sociale qui se traduit par de nombreux mouvements revendicatifs (une remise en cause du confessionnalisme et une poussée des organisations de gauche). L'affirmation du fait palestinien au Liban : après 1967, l'OLP a pris le contrôle des camps de réfugiés ; depuis 1971, et son départ de Jordanie, la Résistance palestinienne a fait du Liban un sanctuaire. Troisième élément enfin : malgré sa " neutralité ", en juin 1967, le pays du Cèdre est entraîné dans le conflit israélo-arabe ; les raids de l'armée israélienne dans le sud font même du Liban un pays de la ligne de front.

Deux coalitions, bien peu homogènes, s'affrontent durant la " phase active " de la guerre, qui durera près de dix-huit mois : le Front libanais et le Mouvement national (MNL). Entre elles oscille une pléiade de forces et de personnalités, parfois neutres, parfois engagées.

Le Front libanais, qui verra formellement le jour seulement neuf mois après le début des hostilités, compte quatre composantes, à large dominante maronite. Le clan du président de la République, Soliman Frangié, dont le fief est Zghorta au nord. Celui de l'ex-président Camille Chamoun, qui dispose de 3 500 miliciens, les " Tigres ". La conférence des ordres monastiques dirigée par le père Kassis. Et enfin, le parti des Phalanges de Pierre Gemayel, dont les 15 000 hommes forment l'épine dorsale de la coalition de droite.

Le MNL regroupe une quinzaine de partis, allant du centre à l'extrême gauche. Multiconfessionnel, il dispose d'une certaine assise chez les chrétiens, en particulier les Grecs orthodoxes. Son dirigeant incontesté est Kamal Joumblatt dont le parti, le PSP, et les 3 000 miliciens constituent la force centrale du MNL. Parmi les autres composantes, le Parti communiste, le Parti national social syrien, le Baas, les Mourabitoun - un mouvement nassérien à base sunnite...

Les objectifs respectifs des deux coalitions, dans la mesure où on peut les rationaliser, peuvent se définir ainsi : d'un côté, chasser les Palestiniens et maintenir l'hégémonie de la bourgeoisie maronite sur l'État ; de l'autre, s'allier avec l'OLP et laïciser l'État. Entre ces deux familles, beaucoup hésitent : les chefs traditionnels musulmans sunnites qui se contenteraient d'une redistribution des pouvoirs ; certains dirigeants maronites, comme Raymond Eddé, ou des partis représentant d'autres confessions chrétiennes (Arméniens, Grecs orthodoxes...). Enfin, un sort à part doit être réservé aux chiites du " Mouvement des déshérités ", futur Amal, qui se battra aux côtés du MNL jusqu'à l'intervention syrienne de l'été 1976.

La première phase de la guerre, jusqu'en janvier 1976, est " équilibrée ", avec un certain avantage au Front libanais. L'OLP - à l'exception des organisations du Front du refus - évite de s'engager. Mais, au début de la nouvelle année, les forces maronites lancent une grande offensive contre les camps palestiniens. L'OLP n'a plus le choix. Elle jette tout son poids dans une balance qui penche désormais en faveur du MNL. C'est alors que Damas intervient, d'abord politiquement puis militairement, contre ses alliés progressistes de la veille. Les dirigeants syriens qui, à l'époque, négocient avec le Dr Henry Kissinger, espèrent parvenir à un compromis avec Washington et récupérer ainsi le Golan. Ils redoutent l'instauration d'un régime " révolutionnaire " au Liban, zone de sécurité de la Syrie. Enfin, ils rêvent, pour les mêmes raisons et pour des considérations économiques, de renforcer leur hégémonie sur le pays du Cèdre. Le ler juin 1976, les troupes syriennes entrent massivement au Liban et écrasent, avec l'aide des phalangistes, l'OLP et le MNL. Un mini-sommet arabe, convoqué par l'Arabie Saoudite à Riyad en octobre, impose une trêve à tous les belligérants. La guerre civile est, officiellement s'entend, terminée. Elle laisse un pays exsangue : 30 000 tués, deux fois plus de blessés, 600 000 réfugiés... Le potentiel économique est durement touché.

Mais le Liban n'est pas seulement plus gravement éprouvé qu'en 1958. Les séquelles de la guerre minent littéralement le pays. L'armée n'a pas résisté et a éclaté en fractions rivales ; aucun des présidents successifs n'arrivera à en forger une nouvelle bénéficiant d'un consensus. Le confessionnalisme sort renforcé de la guerre, de ses horreurs, de ses massacres. Ce mouvement s'accélère même après 1982. Chacune des communautés tend à s'autoprotéger et se regroupe bon gré mal gré dans les zones homogènes. Enfin, troisième séquelle, la continuation de la guerre dans le Sud avec une ingérence israélienne de plus en plus ouverte. Ce n'est qu'avec les accords de Taëf de 1989 que le processus d'éclatement sera enrayé.

Les 100 Portes du Proche-Orient
Alain Gresh - Dominique Vidal
Tous droits réservés - Éditions de l'Atelier.