JORDANIE

En 1922, les territoires sous mandat britannique situés à l'est du fleuve Jourdain sont érigés en principauté semi-autonome, sous la direction de l'émir Abdallah. Celui-ci est un des fils du chérif de La Mecque, Hussein - de la puissante famille des hachémites - qui a levé l'étendard de la révolte arabe contre l'Empire ottoman durant la Première Guerre mondiale. En 1930 est créée la Légion arabe, le coeur des forces armées de l'Émirat, qui sera dirigée par un officier britannique, Glubb Pacha, jusqu'en 1956.

Membre fondateur de la Ligue arabe en 1945, la Transjordanie accède à l'indépendance en mars 1946. L'influence de Londres y demeure cependant prépondérante. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la question de Palestine mobilise le souverain hachémite. Ne dissimulant pas ses ambitions territoriales, encouragé par la Grande-Bretagne, Abdallah ordonne à ses troupes de pénétrer en Palestine, aux côtés des autres armées arabes, en mai 1948. Quand, en avril 1949, la Transjordanie et l'État d'Israël concluent un armistice, le souverain hachémite peut être satisfait du résultat : il a conquis de riches territoires - qui seront connus sous le nom de Cisjordanie ou Rive ouest - ainsi que la partie est de Jérusalem et la mosquée Al Aqsa, Lieu saint de l'islam. Ce résultat, il le doit à l'inefficience de la Ligue arabe et aux négociations secrètes menées avec les dirigeants sionistes, qui le feront accuser de trahison par ses opposants arabes.

La guerre de Palestine a profondément modifié le profil de l'État. La population, qui était d'à peine 500 000 à la veille de la guerre, triple en quelques mois : 500 000 réfugiés et 500 000 Palestiniens de la Rive ouest. Un élément de déstabilisation s'introduit dans un État jusque-là conservateur, à majorité bédouine. En décembre 1948, Abdallah a pris le titre de roi de Jordanie ; en avril 1949, le nom du pays devient Royaume hachémite de Jordanie (terme déjà adopté à l'indépendance en 1946, mais jamais appliqué). En avril 1950, des élections tenues en Cisjordanie et en Transjordanie entérinent l'annexion de fait de la Rive ouest. Le 20 juillet 1951, le roi est assassiné par un Palestinien à la mosquée Al Aqsa à Jérusalem. Son fils Talal lui succède, mais il ne tarde pas à abdiquer en faveur de son propre héritier, Hussein, qui, proclamé roi, accède effectivement au trône à sa majorité, le 2 mai 1953. Le Moyen-Orient est alors en pleine ébullition avec la poussée du nationalisme arabe et l'émergence du nouveau maître de l'Égypte, Gamal Abdel Nasser. Hussein, qui a choisi le camp occidental, survit aux différentes crises : celle de 1956-1957, celle de 1965-1966 qui l'oppose à l'OLP. Il se réconcilie avec Nasser à la veille de la guerre de juin 1967 et son armée participe aux combats. Le royaume y perdra des territoires conquis en 1948-1949 : la Cisjordanie et Jérusalem-Est.

Menacé par les fedayin entre juin 1967 et 1970, le pouvoir liquide la présence armée palestinienne en septembre 1970 (Septembre noir) et en juin 1971. Depuis, la dynastie hachémite n'a connu aucune crise aussi sérieuse. La Jordanie ne participera pas à la guerre d'octobre 1973. Les dirigeants politiques sont partagés en deux courants : l'un favorable à un repli sur la Transjordanie ; l'autre qui n'a pas abandonné des ambitions plus vastes. Le choix est d'autant plus ardu que les visées territoriales affirmées d'une partie de la droite israélienne sur la Rive est du Jourdain sont connues, et que l'impasse ne peut conduire qu'à un nouveau conflit. Le 31 juillet 1988, dans un discours historique, le roi tranche : il renonce à toute revendication sur la Cisjordanie. Mais cette résolution, due principalement à l'intifada palestinienne, ne signifie pas que la Jordanie a renoncé à tout rôle dans la solution du conflit du Proche-Orient comme le montre la constitution d'une délégation jordano-palestinienne à la conférence de la paix ouverte à Madrid le 30 octobre 1991. Pour le souverain hachémite, il y va de la survie même du royaume : la non-résolution du problème palestinien risquerait d'accélérer les plans de " palestinisation " de la Jordanie et de déstabilisation de l'État le plus fragile du Proche-Orient. Considérée comme un régime arabe modéré, alliée de Washington, la monarchie n'en a pas moins pris position contre les accords de Camp David. Et, surtout, elle a soutenu l'Irak dans son conflit avec l'Iran puis dans la crise du Golfe, suscitant un refroidissement de ses relations avec Washington et une quasi rupture avec les monarchies du Golfe : la Jordanie paiera un prix très lourd, avec notamment l'accueil des centaines de milliers de Palestiniens expulsés du Koweït.

La nouvelle donne, créée par les accords d'Oslo, entraîne un changement de cap spectaculaire impulsé par le roi : signature de la paix avec Israël le 26 octobre 1994, rupture avec le pouvoir irakien, rapprochement avec les États-Unis. L'alliance avec Israël ne pâtit même pas de l'élection de Benyamin Netanyahou, la Jordanie ne voyant pas d'un très bon oeil l'évolution du Parti travailliste vers l'acceptation d'un État palestinien. Le pays se réconcilie avec l'Arabie Saoudite et espère toucher les dividendes de la paix au Proche-Orient, bien que les relations tendues avec l'Irak, son premier partenaire commercial, ne favorisent pas un climat de coopération régionale..

Pourtant, ces espoirs ont été, jusqu'ici, peu fondés, malgré l'annulation par Washington des 700 millions de dollars de dette. Les difficultés sociales, qui avaient déjà suscité des émeutes de la fin en avril 1989, se sont accentuées. L'ajustement structurel, imposé par le FMI, s'est traduit par la disparition des subventions aux produits de première nécessité. Les investissements étrangers, à l'exception du secteur du tourisme, restent faibles. Les émeutes d'août 1996, contre le doublement du prix du pain imposé par le FMI, illustrent la fragilité de la situation.

Sur le plan politique, on assiste à un net durcissement du pouvoir. La Constitution donne des pouvoirs quasi illimités au roi, mais une expérience démocratique s'est mise en place après les émeutes de la faim d'avril 1989 : la liberté de la presse s'est étendue et des élections relativement libres se sont déroulées en novembre 1989, les candidats proches des Frères Musulmans formant le principal groupe parlementaire. Toutefois, aux élections de novembre 1993, les premières pluripartites, le climat a changé et le régime impose de nouvelles règles électorales qui favorisent les notables. L'opposition islamiste, regroupée au sein du Front d'action islamique (FAI), perd la moitié de ses députés et la gauche est laminée. Le Parlement, dont les pouvoirs ont déjà été réduits, cesse d'être une tribune significative. La paix, qui suscite une forte opposition de la population, a amené le roi à restreindre les libertés et à freiner la marche vers la démocratie.

Étendue sur près de 90 000 kilomètres carrés, la Jordanie compte 4,9 millions d'habitants (auxquels il faut ajouter 500 000 à 700 000 émigrés). Près de 70 % de la population sont urbanisés, et la même proportion est d'origine palestinienne. 90 % des habitants sont musulmans sunnites, mais on trouve aussi un certain nombre de chrétiens. La situation du pays est fragile et dépend de l'aide américaine et arabe, de l'argent envoyé par les expatriés et du tourisme. Le pays exporte du phosphate.

Les 100 Portes du Proche-Orient
Alain Gresh - Dominique Vidal
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