ORGANISATION DE LIBÉRATION
DE LA PALESTINE (OLP)

Après la proclamation de l'indépendance de l' État d'Israël en 1948 et la non-constitution d'un État palestinien, le mouvement national palestinien - puissant dans les années 30 - disparaît de la scène politique. C'est vers 1960 que la question palestinienne revient à l'avant-scène. Une nouvelle élite politique est en train de naître, qui a compensé la frustration de l'exil par un haut niveau d'éducation et une participation active aux mouvements qui bouleversent le Proche-Orient. Les régimes arabes doivent prendre en compte cette réalité et, en 1964, sur décision de la Ligue arabe, l'Organisation de libération de la Palestine est créée à Jérusalem.

Présidée par Ahmed Choukeyri, elle est sous tutelle arabe, et en particulier de l'Égypte de Nasser, à laquelle les Palestiniens font confiance pour " libérer la Palestine ". D'autres organisations se développent parallèlement, dont le Fath, créé en 1958 par un jeune ingénieur palestinien, Yasser Arafat ; plus radical, il se veut indépendant des pays arabes et souhaite s'appuyer avant tout sur le peuple palestinien. Le ler janvier 1965, Al Assifa, la branche militaire du Fath, effectue sa première opération militaire contre Israël.

La guerre de juin 1967, la défaite de l'Égypte, de la Syrie et de la Jordanie entraînent une crise de l'OLP. L'organisation se radicalise, elle adopte une nouvelle Charte nationale (juillet 1968), intègre les différentes organisations armées - les fedayin - et, au début 1969, Yasser Arafat devient président du Comité exécutif de l'OLP. Les structures de l'OLP rénovée se mettent petit à petit en place. D'abord un Conseil national palestinien (CNP), sorte de parlement qui tient session tous les deux ans environ. Un tiers des députés représentent les organisations armées ; les deux autres tiers les " organisations de masse " (étudiants, femmes, écrivains, syndicats ouvriers...), des personnalités indépendantes ainsi que les diverses communautés palestiniennes en exil, du Koweït au Brésil. Le CNP élit le Comité exécutif qui dirige l'organisation. Au cours des années, et particulièrement au Liban, l'OLP a constitué un appareil quasi étatique (avec des ministères, des centres de recherche, une infrastructure médicale, industrielle...) dont la puissance atteint son apogée à la veille de la guerre de 1982.

Cette énorme " bureaucratie " ne doit toutefois pas faire illusion. Si l'OLP a été acceptée comme le " cadre d'unité " de la Résistance palestinienne, chaque organisation de fedayin conserve une large autonomie. On en compte une dizaine : le Fath ; le Front populaire pour la libération de la Palestine (FPLP) de George Habache ; le Front démocratique pour la libération de la Palestine (FDLP) de Nayef Hawatmeh ; la Saïka inféodée à Damas ; le Front de libération arabe soumis à Bagdad ; le FPLP-Commandement général d'Ahmed Jibril, pour ne citer que les plus importantes... Chacun de ces groupes dispose de ses propres forces armées, et souvent de l'aide de tel ou tel régime arabe. L'OLP est donc une organisation " non intégrée " où l'unité des différentes composantes est toujours en question.

Après la défaite des armées arabes de 1967, c'est la stratégie de lutte populaire armée, préconisée par le Fath, qui s'impose. Repliée sur des bases sûres en Jordanie, s'appuyant sur des cellules clandestines en Cisjordanie et à Gaza, la Résistance palestinienne lance des opérations contre le potentiel économique et militaire israélien. Mais, très vite, le problème des relations entre l'OLP et le roi Hussein est posé. Il est résolu en septembre 1970 - voir Septembre noir - et la Résistance est expulsée de Jordanie. Ces événements ont des conséquences profondes. L'OLP s'installe au Liban, qui devient le dernier pays arabe où elle dispose d'une autonomie militaire, donc politique. Elle reconsidère sa position qui fait de la lutte armée " la seule voie pour la libération de la Palestine ", et s'engage dans l'action politique - notamment en Cisjordanie et à Gaza - et diplomatique. Enfin, pour ne pas disparaître de la scène militaire et par désespoir, elle se lance dans le terrorisme international que symbolise l'organisation Septembre noir.

Mais la guerre d'octobre 1973 change la situation et les rapports de forces. Les pays arabes, lors des sommets d'Alger (1973) et de Rabat (1974), reconnaissent l'OLP comme " seul représentant du peuple palestinien ". Les Non-alignés se rallient à cette thèse et accentuent l'isolement de l'État juif (rupture des relations diplomatiques de la quasi-totalité des États africains avec Israël). Enfin les rapports de la Résistance palestinienne avec l'URSS, qui ont connu bien des avatars, se renforcent. Moscou mettra désormais tout son poids du côté de Yasser Arafat. Cette percée de l'OLP est concrétisée par la visite de son chef à l'Assemblée générale des Nations unies, en novembre 1974, et son acceptation comme membre observateur à l'ONU. Dans ce cadre, l'OLP renonce au terrorisme international, concentre sa présence militaire au Liban et adopte une nouvelle stratégie politique après une longue lutte interne qui oppose les " réalistes " aux " extrémistes ".

Jusqu'en 1973, l'OLP s'en est tenue à " la libération de toute la Palestine " (annoncée par la Charte nationale) et à " l'édification d'un État démocratique où coexisteront musulmans, chrétiens et juifs ", ce qui supposait la destruction des structures étatiques d'Israël et l'intégration de sa population juive dans le nouvel État. À partir de 1974, sous la triple impulsion du Fath, du FDLP et des Palestiniens des Territoires occupés, l'OLP propose l'édification d'un État en Cisjordanie et à Gaza. Sans entraîner la reconnaissance de jure de l'État d'Israël - ce que l'OLP refuse de faire, considérant que c'est sa seule carte dans une éventuelle négociation -, ce nouvel objectif suppose la coexistence de fait de deux États. Le FPLP refuse ce tournant, quitte le Comité exécutif et constitue, avec quelques petites organisations, le Front du refus. L'affrontement dure trois ans et se termine, en 1977, par la victoire des " réalistes ".

Cependant la situation évolue. Au Liban, les Palestiniens, engagés dans la guerre civile de 1975-1976, en sortent affaiblis après l'intervention militaire syrienne. Ce dernier épisode - dont le siège du camp de Tal Al Zaatar sera le symbole - illustre bien les rapports ambigus noués entre l'OLP et les différents régimes arabes : ces derniers n'hésitent pas quand leurs intérêts sont en cause, à massacrer leurs " frères palestiniens ". Le contexte international s'est aussi modifié. Entre 1974 et 1977, une perspective concrète existait de réunir une conférence de paix sur le Proche-Orient, coprésidée par les États-Unis et l'URSS, et à même de dégager une solution globale du conflit israélo-arabe. Cela avait aidé les " réalistes " à l'emporter dans l'OLP.

Mais le voyage de Sadate à Jérusalem, en novembre 1977, puis la signature des accords de Camp David cassent ces évolutions au profit d'une paix séparée. Si l'Égypte récupère le Sinaï, les Palestiniens n'obtiennent qu'une " autonomie " sous occupation - rejetée massivement par les Palestiniens de Cisjordanie et Gaza, pourtant réputés réalistes. La dynamique de 1974-1977 est brisée. Malgré la mobilisation massive des " Palestiniens de l'intérieur ", malgré des initiatives politiques dont la moins spectaculaire n'est pas les contacts entre l'OLP et des Israéliens sionistes (rencontres Sartaoui-Peled-Avnery), malgré sa percée en Europe occidentale, la Résistance palestinienne a perdu l'initiative. Israël, libéré sur son front sud, déclenche, le 6 juin 1982, l'opération " Paix en Galilée ".

Si la conquête du sud du Liban par l'armée israélienne, ne prend que quelques jours, le siège de Beyrouth va durer près de trois mois. Quatre-vingt-dix jours terribles, auxquels la presse internationale fera un large écho et qui contribuent, comme les massacres de Sabra et Chatila, à ternir l'image de l'État hébreu. Malgré une résistance farouche, Arafat et ses hommes sont contraints de quitter la capitale libanaise. Une page de l'histoire de l'OLP est tournée. Les pertes sont lourdes. L'appareil politico-administratif de la Résistance, concentré à Beyrouth, a été détruit, et l'OLP perd la " capitale " d'où elle pouvait déployer une intense activité politique, diplomatique et militaire. Problème plus sérieux encore, la direction de la Résistance est désormais coupée, concrètement, de l'ensemble du peuple palestinien. Elle n'a plus le contact avec la dernière fraction importante des Palestiniens qui lui fournissait une grande partie de ses soldats et nombre de ses cadres. Enfin, avec le départ des combattants du Liban, c'est l'idée même de la lutte armée, un des mythes constitutifs de l'OLP, qui est atteinte.

Pour la première fois depuis la guerre des Six Jours en 1967, l'OLP n'est plus présente sur les frontières de l'" ennemi ". Éloignée du champ de bataille, elle risque de voir amoindrir son poids politique, son autonomie, et de perdre l'attrait qu'elle exerçait sur la jeune génération, en particulier celle des camps.

C'est sur ce fond de crise et d'incertitudes que resurgissent les débats sur les choix stratégiques de l'OLP. Pendant plusieurs années, les composantes de l'OLP vont s'entredéchirer, à la recherche d'une impossible stratégie. La signature, le 11 février 1985, d'un accord entre le roi Hussein et Yasser Arafat (voir en annexe) avive les tensions. Il est vivement dénoncé par presque toutes les composantes de l'OLP, à l'exception du Fath. Le Front de salut national palestinien (FSNP), qui regroupe le FPLP de Habache, le FPLP-CG de Jibril, les dissidents du Fath, la Saïka, le groupe Abou Nidal, et qui dispose du plein appui de la Syrie, cherche à constituer une solution de rechange à l'OLP. Mais les affrontements entre Amal et les Palestiniens au Liban, et l'abrogation par le roi Hussein, en février 1986, de l'accord jordano-palestinien, joints aux efforts de l'Union soviétique, aboutissent à une réconciliation : en avril 1987, à Alger, se réunit le XVIIIe Conseil national auquel participent le Fath, le FPLP, le FDLP et le Parti communiste (dont un membre est élu pour la première fois au Comité exécutif). Le FSNP n'est toutefois pas dissous et certains irréductibles refusent la réconciliation.

Mais surtout, la crise née du départ de Beyrouth demeure. Il faudra l'intifada pour tirer l'OLP de sa paralysie. Si l'organisation n'a pas déclenché le mouvement en Cisjordanie et à Gaza, tous les manifestants s'en réclament sans ambiguïté : l'OLP y gagne une légitimité renforcée, et la force de prendre les décisions politiques et diplomatiques radicales qui s'imposent. Du 12 au 15 novembre 1988 se tient, à Alger, le XIXe Conseil national, en présence du Fath, du FPLP, du FDLP, du Parti communiste et de quelques autres petites organisations ; le FPLP-CG, la Saïka, les dissidents du Fath et le groupe Abou Nidal (ainsi que le mouvement islamiste le Hamas) refusent de participer et condamneront les conclusions du Conseil.

La décision la plus spectaculaire est la proclamation, le 15 novembre, de l'établissement d'un État palestinien qui sera reconnu rapidement par plus de 90 pays, dont l'Égypte. Plus importante peut-être est la référence faite, dans la déclaration d'indépendance (extraits en annexe), à la résolution 181 des Nations unies, le fameux plan de partage : pour la première fois, l'OLP entérine ainsi cette décision de l'ONU qui avait partagé la Palestine en deux États, l'un juif, l'autre arabe.

Dans sa déclaration politique (voir extraits en annexe), l'OLP réclame la convocation d'une Conférence internationale dont elle serait partie prenante, sur la base des résolutions 242 et 338 du Conseil de sécurité des Nations unies et de la garantie des droits nationaux légitimes des Palestiniens. Cette acceptation, pour la première fois, de la résolution 242 - qui ne mentionne même pas les Palestiniens, mais évoque simplement le problème de " réfugiés " - est un geste spectaculaire en direction de l'opinion occidentale, en premier lieu des États-Unis. Elle a néanmoins soulevé de forts débats internes ; certains, en particulier le FPLP, ont voté contre cette résolution ou se sont abstenus. Mais - encore une innovation - la minorité a accepté de se plier aux décisions majoritaires : le sacro-saint consensus, qui avait si longtemps paralysé l'OLP, était " oublié ".

Forte de ces décisions et de la continuation de l'intifada, l'OLP se lance dans une offensive diplomatique ; elle obtient même l'amorce d'un dialogue officiel avec Washington. Mais toutes les ouvertures se heurteront à l'intransigeance israélienne.

C'est dans ce contexte qu'éclate la crise puis la guerre du Golfe. De nombreux Palestiniens et certains des dirigeants de l'OLP espèrent que Saddam Hussein va réussir à renverser le rapport des forces régionales et à forcer une solution de leur problème. Illusion tragique, qui se révélera coûteuse : l'OLP perd l'appui des pays du Golfe et s'isole sur le plan international. Elle paraît même écartée de la scène politique quand, en mars 1991, à la suite de la défaite irakienne, l'administration du président Bush relance les négociations de paix. Elle subit enfin pour la première fois, la concurrence d'un mouvement politique, le Hamas, qui refuse d'intégrer ses rangs.

L'OLP conserve cependant un atout décisif : l'appui des Palestiniens, et notamment ceux de Cisjordanie et de Gaza. La désignation de représentants palestiniens à une conférence de paix, au centre des négociations pendant de longs mois, ne pourra donc pas se faire en dehors de Yasser Arafat. La délégation palestinienne finalement choisie - dont son président, Haydar Abdel Chafi - et les différents " conseillers " de celle-ci - Faysal Husseini, Hanane Achraoui, etc. - s'en réclament ouvertement. En septembre 1991, le Conseil national palestinien entérine, malgré une forte opposition, les propositions américaines de tenue d'une conférence de paix. Cette acceptation sera confirmée par la majorité du Conseil central de l'organisation - Fath, Parti communiste (devenu Parti populaire) et indépendants - malgré l'opposition du FPLP et du FDLP. L'OLP consent à des concessions majeures : la conférence de paix n'a pas un caractère " international " (les Nations unies sont écartées, l'Europe marginalisée) et ses pouvoirs sont réduits ; aucun délégué palestinien ne représente les millions d'exilés ni Jérusalem, et l'OLP est cantonnée dans les coulisses ; le droit des Palestiniens à l'autodétermination n'est pas reconnu ; ils devront se contenter, au moins dans un premier temps, d'une simple autonomie.

Pourtant, l'ouverture des négociations à Madrid le 30 octobre 1991 marque une reconnaissance internationale du fait palestinien : pour la première fois depuis 1948, ce peuple est admis à faire entendre sa voix dans une conférence sur la paix au Proche-Orient. Mais les négociations se heurtent, une fois de plus, à l'intransigeance du gouvernement d'Itzhak Shamir. La victoire des travaillistes, en 1992, permet, après des mois de tergiversations d'Itzhak Rabin, l'ouverture d'un " canal secret " de négociations, qui aboutit aux accords d'Oslo.

Les raisons qui amènent l'OLP à signer un texte manifestement en retrait sur les revendications légitimes des Palestiniens sont multiples. L'organisation a été affaiblie par ses positions durant la guerre du Golfe. Elle a perdu, depuis l'été 1982, une partie importante de ses moyens : de nombreux cadres l'ont désertée, préférant s'engager dans les affaires ; ses forces armées, dispersées, n'ont plus aucune capacité d'action ; depuis que les pays du Golfe refusent de la financer, ses moyens sont au plus bas et elle ne peut subvenir aux besoins de son appareil. Enfin, le népotisme et la corruption minent son autorité, surtout si on la compare à la rigueur morale dont font preuve les cadres du Hamas. Isolé depuis l'assassinat d'Abou Jihad et d'Abou Iyad, Yasser Arafat décide de tout, tout seul. Plus que jamais, l'OLP s'identifie à lui.

Cherche-t-il simplement à sauver son pouvoir ? Pense-t-il qu'il n'y a pas d'autre choix pour les Palestiniens ? Quoi qu'il en soit, sa décision de s'installer à Gaza change radicalement la situation de l'OLP. S'il continue d'exister de fait deux pouvoirs, l'Autorité palestinienne et l'OLP, cette dernière perd le peu de substance qui lui reste. La plupart de ses institutions sont rapatriées dans les territoires autonomes, sauf le département politique, qui s'occupe des relations internationales, basé à Tunis et dirigé par Farouk Kaddoumi, entré en dissidence.

Toutefois, le XXIe Conseil national palestinien est à nouveau convoqué, en avril 1996 à Gaza, pour abroger, selon les engagements pris par Yasser Arafat, la Charte nationale. Par 504 voix sur 572 présents, le CNP décide d'abolir " les articles de la Charte qui refusent le droit d'Israël à exister " - la moitié des 54 votes négatifs émanent de membres du Conseil législatif élu le 20 janvier 1996, c'est-à-dire de personnes qui tirent leur légitimité non d'Arafat, mais du suffrage universel. D'ailleurs, le fait que les représentants du FPLP et du FDLP n'aient eu pour seule préoccupation que de négocier le nombre de sièges dont ils disposeraient au CNP : confirme le ces deux organisations n'ont plus qu'un lointain rapport avec les aspirations palestiniennes.

Dans ces conditions, l'OLP et son comité exécutif se réduisent, pour l'essentiel, à un instrument aux mains de Yasser Arafat pour lui permettre de faire contre-poids aux Palestiniens de l'intérieur. L'organisation semble bien avoir achevé sa tâche historique : une contribution décisive à la renaissance nationale du peuple palestinien. Désormais, le risque de fragmentation du peuple palestinien grandit, et les réfugiés dispersés au Liban, en Syrie et en Jordanie devront trouver, en liaison avec les Palestiniens de l'intérieur, des formes d'organisation leur permettant d'être présents sur l'échiquier politique.

Les 100 Portes du Proche-Orient
Alain Gresh - Dominique Vidal
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